octobre
Tous mes compagnons se sont dispersés : je suis ixîsté seul et, depuis plusieurs jours, je vague à loisir dans cette triste Jérusalem qui, étrangement, m'a pris, me passionne maintenant, et dont j^aimc
découvrir et. à suivre tous les aspects. comme onobserve les expressions d'une physionomie devenuo chère, pour apprendre toujours h la mieux lirc. Aucun paysage ne m'a parlé aussi vite et je ne puis plus me décider à m'en aller.
Plusieurs soirées passées à la regarder, cette ville, du haut de la môme terrasse où je l'ai vue pour la première fois, — à en graver l'image dans ma mémoire, à tenter de démêler ce qu'il y a de si unique et do si attirant dans sa figure.
A sept heures, la chaleur sort de cette pùlc étendue de pierres que le soleil a brûlée toute la journée. Ce sont de tièdes effluves qui s'épandent, qui montent vers la langueur du limpide ciel ros:5. ^ans trêve, heureux de la fin du jour, mille martinets rayent l'espace avec des cris aigus, rasent les terrasbos d'un coup d'aile, reviennent, entrciîroiscnt leur vol ivre dr. vitcisc.
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Entre les collines, comme enfoncée, comprimée dans un entonnoir étroit, la ville se resserre, cou*» leur de terre, couleur de poussière, couleur de mort, tellement terne que ses milliers de cubes grisâtres, confondus les uns aux autres, se confondent aussi aux terrains environnants et ne dessinent pas dans la campagne de cor^tours précis. Une tache vague, plâtreuse, entre les montagnes pelées qui font, tout près, un horizon dur, — une confusion, blême, d'où sortent, avec quelques noires aiguilles de cyprès, un palmier malade» des minarets délabrés, quelques dômes de plomb, voilà, après la journée torride, celte ville extraordinaire, où rien, ni bruit, ni fumée, ne révèle Itx présence de la vie, -^ un fantôme de ville qui ne passe pas, condamné à demeurer là comme im souvenir, séparé de Thumanité active... perdu sur ces hauts plateau», au bord des rgrandes solittidc$ qui s'en: vont jusr;n'au cœur de l'Asio:
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A celle hauteur, dans cet aiivrare et brûlant, on dort .mal.. Le matin on se lève .dans une dcmiliivre et, l'on trouve, à sept heures,, la lumifireariLnte déjà et les rues couvertes, du bazar pleines d'une foule épaisse et bourdonnante qui coule avec des remous de couleur dans, l'ombre dorée, parmi des rais bleus de. soleil. Fatigue des yeux et de l'esprit : instinctivement, pour .trouver de l'espace, de la paix et de la fraîcheur, on s'achemine vers le b'aint Sépulcre. . .
Brusque et profonde sensation de repos : il. fait froid sous ces hautes voûtes. Une ombre vaste, énorme. Tout semble étonnamment grand, grandiose, vénérable et doré. Un ravonnement d'or terne qui parle de la vieille Byzance. La sainte langue grecque en inscriptions partout : elle seule convient ici.
Voici le petit sanctuaire qui contient la dalle sacrée du sépulcre; voici sa petite porte basse de marbre jauni, pleine de la chaude et mystique clarté des lumières intérieures, elle-même entourée de grijinds cierges historiés posés à terre, dont les
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flammes' jaunes vivent et veillent, toutes petites sous la haute et ténébreuse coupole.
Peu de monde : point d'Européens. Un à un, lentement, quelques Orientaux viennent adorer : des Bcthléemitaines en robes tou les raides, toutes brodées de pourpre, les bras cuirassés de bracelets, la tète chargée d'une tiare faite de sequins, un bruit de métal - sonnant à chacun de leurs pas. Derrière elles des demi-Bédouins, d'allure gauche et f barbare, des espèces de mages à la démarche pesante et solennelle, en grands manteaux rouges et dorés qui traînent. -
• Puis une vieille toute séchéc, l'air d'une momie, s'avance, sa face presque noire à peine visible dans ses voiles noirs. D'autres suivent,* tout en blanc, — ce blanc que portent les chrétiennes de la ville : un seul linge blanc qui les enveloppe harmonieusement; comme des vierges, de la tôte aux pieds.
Lentement ils s'accroupissent sur le marbre, les Orientnux; ils se déchaussent, et ce sont des signes de croix' qui se développent du front jusqu'aux genoux, des prostrations à plat ventre comme celles de l'Islam, puis l'attouchement minutieux, le baisement dévot, les- lèvres collées au marbre, de*la porte du sanctuaire. La pauvre momie noire 'se met à quatre pattes, péniblement, avec des gestes comiques et touchants de vieille guenon.
11 y a un vénérable cheik assis, les yeux fermes,
:iO TERRES MORTES.
dont la barbe d^argcnt sort seule du manteau dé laine grise. Probablement un saint personnage» car chaque fidèle, après Tadoration du saint sépulcre vient baiser sa main qu'il biisse pendre.
Passent des prêtres nègres coiffés de tiares noi-
Au deliors, dans les rues étroites, tous ces gens ne font qu'un grouillement pittoresque, mais ici, isolés par petits groupes dans ce cadre antique et majestueux, dans ce décor rayonnant et sombre, sous ces coupoles brumeuses, sous ces voûtes, entre ces piliers, parmi ces ors et ces argents somptueux, ils prennent toute leur valeur. La grandeur de leurs gestes lents, la dignité de leur costume, le vaste et profond repos de leui*s traits apparaissent mieux. On démêle en eux je ne sais quoi de général et presque d'éternel.
Maintenant nous quittons cette partie toujours peuplée qui avoisine la dalle sainte du Sépulcre et nous nous égarons dans un dédale solitaire de chapelles, sous les froids arceaux, autour des grilles qui entourent les rangées métalliques d'icônes, entre les colonnades noircies par le temps^ entre les parois du rocher sacré qui furent laissées frustes. De loin en loin, un pauvre, un éclopé somnole au pied d'un pilier. Point de gardien. Une extraordinaire impression d'abandon et de vétusté. L'îic atmosphère engourdie, qui semble n'avoir
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jamais été renouvelée, emprisonnée 15, loin du vivifiant soleiK depuis que furent construits ces murs, ces vieux murs qu'imprègne une triste et débilitante odeur d'encens et de caveau.
Quelquefois une crypté s'ouvre au bas d'un escalier de pierre qui descend vers le passé ténébreux, vers les régions anciennes, situées au-dessous du sul où Ton retrouve les vestiges, les monuments et les ossements des générations reculées. Dans Tune de ces cryptes semble se concentrer cette impression d'antiquité vénérable et moisie qui sort de partout au Saint Sépulcre. Tous les jours je reviens m'y asseoir et, dans ce silence de tombe, je crois percevoir directement la fuite régulière et sans hâte du temps.
C'est la chapelle de Sainte-Hélène où se célèbre parfois le vieux culte oriental des Arméniens. Elle remonte aux premiers siècles du christianisme, et l'on y montre encore la chaise de marbre où se tenait la princesse chrétienne venue de Rome tandis que l'on fouillait le sol devant elle à la recherche de la vraie croix.
Rien ici n'attire et ne saisit comme ce souterrain. Tandis que marche à marche on descend Tescalicr de pierre usée, qu'on s'enfonce dans ce demi-jour de cave, on se sent envahi par le froid (|ni sort de ces vieux piliers, de cet autel, de toutes ces choses de jadis soustraites au changement.
enfermées là, sous terre, dans ce lieu inanimé où il n'y a point d'heures ni de jours, ni d'années ni de siècles.
Jamais personne ici, excepté, sur les marches glacées, — solitaires, à distance les uns des autres, trois ou quatre misérables, toujours les mômes, habitués de ce sépulcre, sortes de fantômes accrou pis, repliés sur eux-mêmes qui ne remuent ni ne pensent, inertes comme ces vieilles pierres, comme cette ombre, comme cette terne clarté.
Devant eux, au-dessous d'eux, au bas de l'escalier, l'antique chapelle qu'éclaire une meurtrière percée dans sa coupole et le faible jour qui, venu de la sombre église, s'amortit et se refroidit encore pour arriver jusqu'ici. Quelque chose d'extraordinairement primitif : de plâtreuses ogives qui s'écaillent, un autel de bois mangé aux vers, de vieilles peintures décolorées, une naïve décoration do boules peintes et d'œufs d'autruche qui, de la pauvre coupole, tombent au bout de longues cordes. Avec cela d'antiques colonnes de marbre magnifique empruntées, peut-être, à des temples païens, des chapiteaux byzantins dont le temps a rongé les fleurs, des vestiges d'un monde glorieux et qui fut rayonnant, mais éteint, maintenant, terni, et peu à peu, sans bruit, couvert par l'impondérable poudre des siècles.
Sur une marche à demi déchaussée de l'escalier
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use, je reviens lou s les jours m'asseoîr, m'endormir pendant de longues minutes les yeux et l'esprit à lanlde fraîcheur et de paix. Rien ne bouge, sauf do loinenloin, l'un de ces fakirsaccroupis qui, soudain, iiort de son inertie, se révèle vivant par un grand signe de croix oriental. Ou bien, au pied de l'escalier. Tune de .ces femmes, être vague, voilé de noir, qui s'aplatit à terre, baise une marche, et, longtemps, le front contre la pierre, reste là, simple tachp sombre et presque sans forme.
Sur les larves humaines qui viennent hanter cette cave, à travers ce jour blême, un long pinceau bleuâtre de lumière tombe d'un soupirail et revient tous les matins, se déplaçant insensiblement sur le sol avec les heures, et on le prendrait, ce rayon, pour l'àme môme de ce lieu, si froide, si mysté rieuse, d'une lenteur si régulière. Le libre et vivant soleil ne pénètre dans cette crypte qu'en se glissant furtivement; il doit se transformer pour y entrer, devenir cette barre rigide, oblique, chargée de poussières visibles, qui, sans hâte, descendent, descendent toujours pour tout envelopper et recouvrir.
A certaines heures, quelque chose des bruils lointains du monde parvient jusqu'ici. Et c'est, très aU'aibli, le chant des prêtres orthodoxes, dos popes à faces frustes et barljucs entre leurs cheveux gras, qui officient Ui-bas sous la coupole centrale.
eu TERRES HORTES.
eu lourdes chappcs d'or, devant Taulel rayonnant d'icônes. C'est leur glapissement chromatique, leur mélopée grecque déroulée sur des modes archaïques, entendue vaguement, fondue par les résonances en une étrange rumeur, — émouvante, parce qu'elle ne parait pas appartenir au monde d'aujourd'hui, parce qu'elle sort, dirait-on, des profondeurs du passé reculé et qu'elle vient flotter dans cette vieille chapelle obscure, comme l'atmosphère ancienne et lourde des siècles bvzantins.
Une drôle de scène hier, à Bethléhem que j'ai voulu revoir. Probablement mon arrivée avait été signalée, car une troupe de guides et de drogmans syriens m*attendait et s'est abattue sur moi, Tunique étranger du pays, à cette époque où les touristes et les pèlerins ne viennent guère.
D'abord dans l'ignorance de ma nationalité une clameur polyglotte de salutations :
« Good Morning sir : IIow do you do ?
— Buon Giorno !
— Wie gehfsy mein llerr? >
— Voulez- vous un drogman, monsieur?
Et comme le mutisme prolongé n'arrive pas h les décourager, j'use du procédé recommandé par Mark Twain et je leur récite lentement, à voix basse, au milieu du silence attentif qui accueille mes premières paroles le début de V Odyssée :
*Av6pa |i.oi Jfvveicst MoOaa* icoXvTpoicov. hç piàXaTzoXXà ..
Un instant ils sont déconcertés, et puis l'un me regarde et me dit dans le plus pur français :
« C'est du grec, monsieur, mais tu ne le prononces pas bien. »
516 TERKES MOIITES.
Après un fruste dincr d'œufs et de pain bis, servi chez les Franciscains par un vieux Père italien à barbe blanche, j'ai pu errer paisiblement par les rues et sur la place de cette lîethléhem qui couronne un grand plateau rocheux. A mes pieds, très loin, d'autres plateaux entre-croisaient leurs lignes ; leurs abruptes croupes nues tombaient, fuyaient à l'prient vers !es dépressions de la mer Morte; tout le Jaune pays de pierre, enflammé aujourd'hui par de brillants sourdes du sud, ondulait avec des bleuissements de chaleur dans les creux, et comme fond, ce grand mur simple de Moab que nous retrouvons toujours, bleuissant aussi et fermant tout à fait le monde.
Que cette Belhléhem semble douce, vivante,
heureuse après la triste ville de mort! Jérusalem
est restée maudite, stérile à jamais à causç de la Passion, mais elle, on dirait que les simples scènes champêtres de la Nativité l'ont laissée charmée pour toujours. 11 faut garder le souvenir de ce soir délicieux, de ce crépuscule, de cette àme bleue et rose qui faisait le tour du ciel. 11 faut se rappeler sur toute cette tendresse, la sérieuse silhouette du bourg sacré dévalant vers les am|hithéâtrès pâles, — au loin les amples vagues mariées des vastes plateaux, tout le pays, évangélique, si sotrenïcnt, si délicatement. décoré d'oliviers dont le gris bleu moutonne parmi les pierres. .-v. , i.
EK JUDEE. :• 317
Il faut se rappeler la grâce rieuse de tous ces petits enfants qui jouent sur les terrasses dans leurs longues robes brodées de pourpre, de forme si ancienne» — les femmes qui • remontaient dc^ sources, une à une, par un sentier de cailloutis, graves et droites, d'une démarche lente, appesantie par la cruche pleine dont leur tôte était chargée.
Il faut se rappeler les files de chèvres noires revenant comme des bandes d'écolières, d'en bas, des champs de silex et d'herbe maigre, poussées par d'antiques pasteurs aux manteaux majestueux et misérables, cependant que les martinets crieurs rayaient follement le ciel et qu'au fond de l'azur devenu nocturne, à côté du plus délie croissant de lune, s'allumait, pure et claire, l'Étoile du soir, celle qui, jadis conduisit jusqu'ici les Mages....
Le lendemain matin toujours à Bethléhcm, messe grecque, à la première heure, dans la basilique, derrière le mur que les orthodoxes ont fait élever pour s'installer dans le chœur et couper court, en le séparant de la nef, aux discussions avec les Latins.
Deux popes officient, en robes noires qui s'évasent jusqu'à terre, coifles d'un capuchon noir dont la pointe vient tomber sur leurs épaules. Vus par
318 TERnES IIORTES.
derrière, ils m'apparaîssent comme deux grands cônes sombres qui, devant les ors el tout le métal de l'autel, s'agitent «n mouvements mystérieux et lenls^ au rythme d'un aigre chant demiTsauvagc, cassé par des espèces de hoquets, par des arrêts brusques sur des notes aiguës. Bien d'imprévu et de déconcertant comme cette cérémonie à laquelle je suis seul à assister et qui semble une scène de sorcellerie et rappelle les légendaires messes noires de notre moyen âge.
Pourtant voici deux auditeurs que je n'avais point remarqués d'abord tant ils sont immobiles. Montés sur un piédestal de bois comme des soldats de plomb, ce sont deux fantassins turcs qui représen^ tent ici, au-dessus de cette grotte où le Christ naquit, lem^itremusulnian, — deuxgrandsmorjcauiJs en uniforme de toile bleue, bottés, fusil au bras, chargés de mettre le holà s'il prenait encore envie aux moines d'Orient et d'Occident d'en venir aux coups.
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8 octobre.
Nous nous hâtons de revenir à la ville. Ailleurs, en Galilée, en Syrie, nous pourrons retrouver le charme évangélique de Bethléhem. Jérusalem, seule, n*a point de semblable.
Partout, dans la pensive cité, aux angles de la Voie Douloureuse, dans les froides ruelles désertes qui bordent les couvents, au Saint Sépulcre, à la somptueuse mosquée d'Omar, devant les pauvres petits drapeaux qui pourrissent sur les tombes des cheiks musulmans, sur les pierres funéraires du ravin de Josaphat, au mur du temple où les juifs à papillotes, en longues simarres, viennent se lar menteravec des soubresauts çonvulsifsderéchinc, — partout je retrouve le même spectacle- Ces Russes, ce^ Polonais, ces Syriens, ces Grecs, ces Arabes, ces Israélites qui rôdent de pierre en pierre, comme poussés par quelque manie, ces interminables signes de croix chez les chrétiens, ces longues prostrations chez les musulmans, ces dandinements d'ours, de bete en cago, chez les juifs, leurs pleura véritables, leurs éjaculations, leur fj'énésie d'hystériques, toutes ces vieilles lùvrcs
tremblantes toujours dans un sempiternel et machinal murmure de dévotions, tout cela me fait songer à d'autres cultes : je revois Tinfaligable et vertigineuse rotation des moulins à prière dans rilimalaya; je revois les vingt-cinq mille brahmes de Benarès debout dans Teau du Gange, la face au soleil levant, les yeux comme hallucinés, s'acquittan t avec une lièvre méthodique, dans un délire lucide du long rite journalier et tyrannique qui a ployé combien de générations ! Je revois les scènes d'hystérie et presque d'épi lepsie d'un vaste camp meeting aux environs de Chicago, ces miliers de faces ardenles, atlenlives, tournées vers les prédicateurs, les sanglots, d'abord isolés, sous le fouet des paroles, puis l'agitation de toute la fôulè émue comme par un grand soufflé, les débats et les convulsions de quelques-uns, tombés à terre, expulsant avec des cris Vesprit qui les possédait. Que cette innombrable humanité est donc foncièrement religieuse? Dès que l'on voyage ou qu'on regarde l'histoire, on reconnaît que là est vraiment sa caractéristique propre. On sonde la durée, on cherche sa première apparition hors dés ténèbres, et ce qu'on aper(;oit d'elle, d'abord, ce sont les temples prodigieux dé l'Egypte, les pierres cyclopéennes de iJaalbeck, les menhirs, indiquant quel besoin et quelle force de croyance, quel asservissement de l'homme à son propre rêve, quelle puissance d'aulo-suggestion !
Une auto-suggestion y active pendant des siècles, de tout un vaste groupe humain, plus précisément une suggestion imposée dès l'enfance à chaque génération par la génération précédente, voilà de plus en plus, à mesure que nous pénétrons mieux dans le mécanisme psychologique de l'homme isolé et de l'homme en société, ce que paraît être une religion. L'humanité est une somnambule; elle traverse le monde, condamnée à ne jamais le voir véritablement; de siècle en siècle, elle avance, les yeux ouverts, mais ne regardant que la projection au dehors des images qu'elle crée, et ses gestes ne correspondent qu'à son rêve intérieur. Ce rêve qui va se déployer durant toute la vie de chacun est en partie déterminé dès la naissance, héréditaire, en partie suggéré pendant les premières années de la vie. A une certaine époque de son développement, généralement entre vingt et trente-cinq ans, il faudra que l'homme aime, c'est-à-dire qu'à propos de telle figure de femme, probablement quelconque, il aperçoive, avec un trouble si étrange, tel ensemble sublime de grâces mystérieuses et de perfections, pure vision, vers laquelle, avec un sourire d'extase, aveuglément avec des paroles de fou et d'halluciné, il va tendre les bias. Voilà l'une des suggestions héréditaires, et celle-là, qui sert à conserver l'espèce se répète chez tous les individus de l'espèce. Moins profonde, moins ancienne est la
suggestion religieuse, mais souveraine de la même façon, presque héréditaire aussi, implantée dans les jeunes et tendres cervelles, fortifiée par Tintinct d'imitation, par la vue journalière de tout le milieu ambiant où la môme idée se répercute et se reflète en millions d'images pareilles, — chez la plupart, il est vrai, surtout aux époques de tiédeur, submergée sous Tafflux des sensations et des impressions de tous genres, mais reparaissant aux heures critiques et solennelles, devant la maladie, devant la mort, — chez quelques-uns, chez tous, aux époques de ferveur, agissant à tout instant, toujours présente, se subordonnant toute pensée, toute action, prenant ainsi toute la créature humaine, depuis les lobes supérieurs du cerveau où s'élaborent les métaphysiques jusqu'aux muscles dont elle vient aux heures rituelles rythmer le jeu, capable même, comme les suggestions d'espèce morbide que l'on obtient dans les asiles, d'arriver jusqu'à ces lobes supérieurs par ce simple jeu des muscles, par l'imitation des gestes et des attitudes, puisqu'un bon moyen de croire, c'est d'abord de plier la machine, — capable aussi, comme ces mômes suggestions, une fois son empire établi, de forcer l'esprit en dépit de l'évidence, à nier, à ne point voir, à rejeter toute idée qui la contredirait, — capable encore d'exalter l'homme jusqu'au meurtre fanatique ou de Tanesthésier dans le martyre.
EN JUDÉE. o'iZ
— hypnotisant de cette façon des millions d êtres pendant des milliers d'années, imposant la môme déformation à leur vision du monde, la même disposition spéciale à leurs cœurs et à leurs esprits, les orientant tous dans le môme sens, s'emparant dans chaque groupe humain, des générations el des individus aussitôt qu'ils surgissent à Tetre, et méritant enfin le nom de religion, puisqu'elle relie les vies en les rendan* semblables, et préside à la formation comme elle fait la durée des sociétés.