Terriens
Trois heures du malin. Sur le firmament violet s'épanouit l'aube étoilée, où luisent, très claires, les cornes de la lune. Aux dernières secondes de la nuit, la féerie planétaire va se dissoudre, pâlit déjà dans Téther, où le jour va faire son assomption.
Sur terre le noir devient moins opaque, pénétré qu'il est par une luminosité, poussière de rayons réfractés. Tout était silencieux, il n'y a qu'un instant : or, voici des éveils, des souffles, la vie. Le clocher, grande ombre tout à l'heure invisible, semble naître hors des ténèbres : autour de lui, stèles, cyprès, tombes, se précisent, peuple funéraire, rigides apparitions, écritures et gestes qui transparaissent sous rillusoire néant de l'ombre.
Quelles formes se meuvent et glissent en ce royaume de la Mort? N'est-ce pas fantômal défilé de person-
nages de rêve, sortis des sépulcres, entrant dans une église spectrale, pour célébrer matines?
Non ; c'est la réalité. Des pas très lourds résonnent : quelques mots se font entendre, prosaïques.
— C'est taï qui porte la bannière?
— Qui qu'a les tintenelles?
— Les « Frères » arrivent : ils sont au bout du quinconce.
— Te v'ià, taï, Phrasie, la reine des vierges! as-tu ben dormi, sans rêver aux garçons?
— Fera-t-il beau, anuit? Fera-t-il laid?
— No ne sait pas : le temps est au conseil.
.., C'est aujourd'hui fête des Rogations : il y aura, au petit jour, procession solennelle. Les paroissiens de Saint-Sulpice viennent, en intention pieuse, prendre leur place dans le cortège.
Une rumeur s'élève sous la voûte sacrée : chaises remuées, bancs qui claquent, portes qu'on ouvre et ferme avec fracas, souliers ferrés traînant sur les dalles. Bientôt, l'église est pleine.
...Sortant du porche, voici la procession. .
D'abord, Marmion, le bedet, qui porte costume traditionnel, surplis blanc, demi-chasuble, bonnet de diacide ; en une marche très lente, il mène grand tapage javec ses « tintenelles », sonnettes qui donnent deux coups à chaque pas du bedet.
Puis le porte-croix, Lacatey; très cambré sur les reins, il soutient le lourd et haut crucifix de métal : autour de lui, six enfants de chœur avec cierges et oriflammes.
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LA FRARIE 6
Les bannières, maintenant : celle de la fabrique, portée par Fleury Boudin, gaillard trapu; celle de sainte Barbe, soulevée par Modestine Bégin, commère râblée, qu'entourent, pour la relayer bientôt, Adolphine Gruel, Barbe Gignoux, Théodorine Gouillard, Céleste Ecorcheville,
Puis « Phrasie », présidente des « Enfants de Marie », tenant baut la bannière virginale, blanc et or, d'où partent cordons et rubans tenus par les « vierges ».
Suivent les Frères de charité. (Saint-Sulpice, comme toutes les communes de Normandie, possède une de ces confréries dont la mission est d'enterrer les morts et d'assister M . le curé dans les cérémonies extérieures du culte.) Ce sont les nommés Mercier, Hareng, Prentout, Coignard, Masselin, Dabinet, Mélicourt, Rouiller, Pognet (Épiphane), Porée dit Gour-à-pied. Tous, ils portent en sautoir un chaperon en forme de demiétole; chacun d'eux tient à ja main cette curieuse « torche », haut chandelier de bois sculpté que termine un cierge brûlant dans sa collerette de cuivre.
Le Maîf frère, Jean Bigre, marche le dernier : sa « torche » est plus belle, mieux ornée, peinte avec applications d'or : devant lui, un enfant de chœur porte coussin rouge sur lequel resplendit le Mairologe^Tt.
Voici le clergé : quatre chantres, Tesson, Quillet, Londais, Videcoq ; le cou engoncé dans leurs