‹ TerriensChapitre 2 sur 6 · Ou c Majesté », livre traditionnel de la confrérie · texte numérisé non relu

Ou c Majesté », livre traditionnel de la confrérie

6 mURIENS

chapes à orfroi rigide, ils semblent des coléoptères aux élythres basses.

Précédé des thuriféraires, le curé, M. Hourde, eo chasuble des grands jours au pluvial flamboyant; portant Télole et le manipule de fête, il se tient sous le dais à crépines, surmonté d'aigrettes en plumes blanches.

Derrière, se pressent les paroissiens — hommes habillés de la « grande chemise >, longue blouse bouffant par-dessus la redingote ou le veston, femmes en coiffes ou bonnets de coton, châles voyants, — avec tant de jupons superposés (la mode au village!) qui donnent aux croupes paysannes de si impressionnantes prop'ortions;

Quand tout le cortège est hors l'église, un arrêt se produit, en vue de faire élargir ou serrer les rangs. En attendant l'ordre du dépirt définitif, des groupes se forment. Comme il fait froid — le froid si pénétrant du matin, — femmes et filles frissonnent, ramenant à elles châles et manteaux, tandis que les hommes, pour récupérer quelque chaleur, se lancent à toute volée les deux bras dans le dos.

Pourquoi ce déploiement sacerdotal? Voici. Aujourd'hui i8 mai, fête des Rogations, l'Église commande aux ouailles campagnardes de processionner à travers champs, dans le but de porter bonheur aux récoltes, afin que le ciel dispense à la terre, selon les cas, soit un soleil bienfaiteur, soit une pluie fertilisante*

Les gens de Saint-Sulpice s'apprêtent à célébrer le rite prescrit de façon particulièrement instante et

^^Pffi P fyfwy ' y^j ^' ■ ' * '' ^ ^

LA FfiARIE

solennelle, car on est, depuis trois mois, dans une période de sécheresse, et l'inquiétude commence à germer en l'esprit des cultivateurs.

« Il ne ferait pas mal, dit-on, de pleuvoir un brin. . . quelques ondées ne seraient pas de refus. »

Toutentièredéployée,maiiitenant, laprocessions'engage dans les haies , clamant : c RoratOy cœli, desuper! »

Admirables, ces haies normandes... touffues, drues, animées, effluentes de fécondité. Des plantes sauvages; mille souches hirsutes en leur splendeur; éclosions farouches et tendres de chlorophyle; tiges grenues; pousses chenues... se pressent en myriades vertes, se multiplient, s'entassent, lèvent leurs branches, se hissent de la tête et des bras, insinuent leurs tentacules pour aspiœr l'air, monter vers la lumière, fuir l'étouifement. Vulpins, fenouils, ciguës, arroches, chélidoines, agrostides, « herbes à tous les maux », se frôlent, se dépassent, s'arc-boutent, s'escaladent les uns les autres, formant cépées vertes, fourrés, forêts minuscules.

Que de racines! que de races! Cela forme fouillis croulant et dru où se tasse la multitude des formes variées qu'avec de la sève, sur d'invisibles épures, la j>Jature sculpta : végétation surabondante, ivresse de la création, débordement tropicaL

Les germes pullulants envahissent berges, hauts bords, gl^is de fossés, ornières : on en voit qui s'installèrent aux creux d'ormes vermoulus, sur la souche des saules.

Et dans cet enchevêtrement se devine tout un

monde, des nids, des calices où palpite le triomphal

amour. Là, parmi le pollen répandu, flottent parfums, exquises senteurs qui sont le cœur éployé, le cœur radiant, de la troëne, du sureau, de la violette et des pommeroUes.

Des merles s'esquivent avec chuchotis discrets; au bord des chemins creux, les cerfs-volants, lapis dans leurs antres de bois pourri, se renfoncent, dressant, comme défense, leurs cornes.

Cela ne cesse pas ; les haies forment draperies vivantes, pays de velours vert où, comme oasis, éclatent la fleur rouge du géranium éclose d'hier, la goutte bleue du myosotis, une ortie liliale, la véronique et le murgo. Quels artistes habitent ces jolies inflorescences? Gomme ces petites âmes végétales arrangent bien leur enveloppe charnelle, la maison de leur vie! Voyez ces corselets, ces fraises de dentelle, ces corolles, ces feuilles artistement drapées : contemplez cespyramidions d'or sertis dans leur collerette de guipure blanche à plis largement chifi'onnés, La gaude étale ses grosses feuilles charnues : sa tige élancée forme cierge incrusté d'argent et d'or, posé sur je ne sais quel chandelier de peluche soyeuse. Cet autre candélabre, c'est le réséda sauvage. Des dogues érigent leurs faisceaux de divergentes ramures ; ils soutiennent ainsi en l'air et en faux aplomb, par miracle de force élastique, de véritables a tours penchées », Nos chèvrefeuilles ressemblent à des insectes écartelés, à des pieuvres qui dresseraient leurs tentacules.

LA FRARIE 9

L'étoffe moelleuse et velue que forment ces nations végétales est nattée, cardée par les entrelacs fleuris de la vigne vierge, les viornes du liseron, les épingles de Taubépine, les cordages flexibles et prenants du lierre, les filets du gratteron ou de la clématite, les agrafes de l'églantier; parfois, elle semble fixée au sol par le clou d'or d'un aillot tardif. Les ronces, arborescentes stalagmites, tâtonnent à la recherche d'un point d'appui, piquant partout leurs dards et leurs alênes. Très souples, les lianes montent à l'assaut des ormeaux et charmilles : leurs houppes soyeuses semblent crinières d'une cavalerie mauve et blanche, ou je ne sais quel manteau de cour ponctué d'abeilles.

Or, si brillantes et somptueuses qu'elles soient, ces populations souffrent ; elles sont altérées; leurs sèves coulent, trop brûlantes et lourdes, dans les aubiers; les pores restent obstrués; les feuilles se dessèchent sous un semis de poussière. Pâmées, elles semblent dire : « De l'eau î de l'eau ! »

Et, pareillement, toutes graminées, toutes céréales tendent leurs tètes, leurs bouches...

L'hiver, en effet, fut sans neige, les sources sont taries, les mares restées bourbeuses. Or, notre pays normand a, plus qu'un autre, besoin de l'arrosage céleste, et la sécheresse y devient bien vite fléau.

Voici pourquoi les paysans poussent avec vigueur l'exécution du psaume symbolique : Nubes piuant jusium. Certaine émulation existe parmi les chantres, et leur ferveur est augmentée, stimulée par rivalité d'artistes.. Tesson et Quillet, principalement, luttent

mmmu^

iO TERRIENS

de virtuosité. D'après les traditions et le « canon » acceptés à la campagne, est réputé supérieur le chantre quivibreavec le plus d'intensité : le diapason des deux rivaux s'élève donc; et l'auditoire s'émerveille aux clameurs forcenées de nos partenaires!... Marmion, pourtant, formule, à mi-voix, cette appréciation plutôt sévère.:

— Porqui donc qu'ils gueulent si fort? Crèyent-ils bonnement que le bon Dieu les entend point?

Un incident, du reste, mit fin à cet assaut : comme le pieux cortège passait précisément le long de la cour à Quillet, le chien de celui-ci reconnut la voix de son maître : l'animal accourut sur le fossé pour y aboyer joyeusement... Fâché, Quillet . maugréa.

— Si les bêtes, à c'i' heure, viennent itou prier Not' Seigneur, je ne m'en mêle plus !

Et il se tut...

Par attestation de haute courtoisie, l'autre premier sujet, Tesson, imita le silence de son camarade. Il ne voulait pas vaincre sans combat...

Mais, voici qu'au moment même où la procession de Saint-Sulprce, par extinction de ses choryphées, devenait muette, le psaume qu'elle avait laissé interrompu se continua... On entendit les versets suivants du côté delaRisle... Qu'était-ce? M. l'abbé Ilourde, que son éducation catholique et messianique inclinait vers le prestigieux, vers les choses de l'incognoscible, s'arrêta, yeux agrandis. Au séminaire, son esprit avait reçu, comme une « frappe », les façons de penser levantines; c'est pourquoi « Tinexpli-

LA FKARIE It

cable > l'altirait..; il avait — peut-on dire — l'émerveillemenl facile... L'àbbé, iramobile, attendit : qu'estce qui allait advenir?...

Bientôt, il comprit... Non, aucun miracle! nul écho céleste. C'était simplement la procession d'une paroisse voisine, Saint-Mards-de-Blacarville, laquelle, excursionnanl aussi sous le même vocable des t Rogations >, venait à la rencontre de « ceux de Saint- Sulpice ».

Voici nos cortèges en présence sur la route de Pont-Auderaer. Chacun prenant sa droite, ils se longent, telles deux flottes qui, bord à bord, se rangent, — leurs navires couverts d'aigrettes vaporeuses, de pavillons, de flammes étirées sous le venl, d'étendards et drapeaux claquants.

De même, chaque procession demeure sons le grand pavois de ses dais, flambeaux, cierçes, oriflammes, torches, de ses bannières tendues à la brise. Instinctivement, porlenre et thuriféraires raidissent leur torse, en une solennité d'apparat. Très naïvement, chacun se devine regardé par les émules du camp voisin.

II existe, en effet, depuis longtemps, cerlaine rivalité entre les paroisses de Saint-Sulpice et de Sainl- Marsb, c rapport aux fraries >.

Chacune de ces associations s'affirme plus importante que sa voisine, plus riche en costumes et bannières, pins antique, plus fidèle aux rites et traditions — mieux vue du Très-Haut, par conséquent. Même, les Frères de Saint-Sulpice, fiers de leur nombre et de

™"TF?^^^' ^i^^T^î^^EÇ^^Tî^:

if TERRIENS

leur habillement, emploient vis-à-vis des Blacarvillais (qu'ils prétendent éclipser) l'épilhète de « charitons».

Et puis, cette rencontre de deux villages met en présence des collectivités; les molécules ethniques agissent donc les unes sur les autres, créent la tension et l'attention, développent par induction cette éternelle force, ce magnétisme inextinguible qui répond au triple nom de pensée j de vie ^ d'amour.

Voici, en effet, que nos gars bombent leur poitrine, se dressent sur leurs jarrets, tels des coqs sur leurs ergots, tandis que la gent féminine, se sentant couvée de regards ardents, frissonne en un mouvement de coquetterie. Femmes et filles baissent les paupières, pour cacher l'éclat de douces prunelles, cambrent la taille afin d'attirer les yeux masculins, tout en s'étudiant à paraître souverainement indifférentes... Filles d'Eve — filles de Dalila...

Certaines, imitant ce qu'elles virent faire aux dames de la ville, relèvent le bas de leurs robes.

Avec les premiers feux de l'aurore, l'amour luit sur les deux processions.

Par acquiescement muet, les cortèges se disloquent, fusionnent. On se reconnaît, on sesalue. Voici *roublé le silence religieux : les chants sacrés font place à des préoccupations profanes, à des entretiens.

— • Comment qu' ça va, maît' Pierre?

. — Pas mal : et du vôtre?

— Nous, depuis que j' vous avons vu, j' avons r'eu un effant, ma femme et maï.

Plus loin :

LA FRARIE 13

— Ma vaque est en cache.

— La mienne est malade pour avé mâqué des bourgeons de saule... Si je la perdais, j'en serais ben chagrin... une amouillante, pensez-vous?

— Vot' bidet rouan, est-il vendu?

— Non, j'vos le laisse à cinquante pistoles, si i' vos convient.

— Pas laid... seulement V trotte un peu sous lui... ■ Une conversalion s'engage entre les deux bedeaux

collègues. Ces personnages quasi-ecclésiastiques s'absorbent en certain échange d'idées qui jette sur leur moralité un jour plutôt fâcheux.

— Vot' garçon va se marier, pas, dites?

— Oui, pas- ben à ma convenance : mais la fille a de quoi, un miet de bien. Sans ça, j'aurais ben trouvé quéque menterie pour empêcher çu mariage-là.

Nos porte-croix se communiquent leurs impressions sur Mélanie, belle luronne qui lient un cordon de bannière.

— Ar est ben plaisante.

— r ferait bon fêtonner autour.

— Ça ne serait pas de refus. Paraît qu'ai n'est point de ces plus farouches<,

— Al' ne s'en jette pas brin loin.

— No dit qu'ai' est promise.

• — Oui, à un gars qu'a un morceau de caoutchouc à la gambe : pas solvable pour se marier... cHi-là...

— ' No la retrouvera, après...

Quelqu'un présente ses compliments de condoléance au chantre Londais, lequel vient de perdre sa mère.

li TERRIENS

— La pauv' femme, répond le fils éploré, al' est trépassée, à la fin des fins. Quand le médecin nos dit : (( La v'ià à l'agonie, j' voulions pas le crère ; kV avait tant de fois trompé son monde que no ne savait plus sur quel pied danser.

Certains se renvo'ieiit des aménités drôles, des moqueries aigres-douces.

— A Saint-Sulpice, n'y a que d'honnêtes gens. Qaand no crie « au voJeux >, tout le monde se sauve.

— Cem de Saint- Mards, tous gueulards.

Les processionnaires étaient maintenant quelque peu mêlés : Un jeune «frère », Porée^ dit Cour-àpied (à cause de ses eseapades amoureuses), faisait aparté avec certaine jolie Blacarviliaise.

— Un bftiser, voulez-vous?

— Comme ça, devant le monde ! se récriait la fille : qui que no dirait?

— Vo«s iriez à confesse. Y ^l-ilpas là deux curés. ? vous auriez le choix.

— Alors, rien pour la « Chairil^é?... »

— Espérez un peu, ût Fespiègle.

Ils marivaudèrent quelques iostants, puis se quittèrent sur un mot et on silence.

— A ce soir, au bord de la Risle.

Lorsque Porée revint dans les rangs, il fat admonesté par Jean Bigre, le « Maît' frère», leqmel,, moitié rieur, moitié fâché, s'eipri ma ainsi :

— Tes pas hrin du tout recueilli pendant la pro-

byGdogle

LA FRARIE 15

cession : que que tu li disais, à c'f belle fille-là? Ben sûr que tu li causais pas de la sainte Vierge.

Personnage important, ce Jean Bigre. Gros, court, légèrement apoplectique, il se tient, raidi comme un icône, sous le grand chaperon à crépines qui lui bat les mollets. De son état, il exerce la profession de nmrcband de volailles, de beurre, d'œuh. C'est un « cocotier >i selon Fappellation consacrée. L'absence de travail aux champs, la bonne chère, la bombance dans les villes «t les bourgs, Font engraissé, couperosé*

ki, c'est un chef, promu, par votes laïques, presque au niveau des lévites, des ecclésiastiques. Il peut vitupérer ses camarades.

Après la censure par lui adi^ssée au délinquant, au trop fragile Cour-à-pied, Jeaa Bigre reprend la conférence dans laquelle, un peu à l'écart de la foule, il s'engagea avec son collègue de Saint-Mards. On dirait deux souverains à distance, contemplés par leurs suites respectives.

L'heure de la séparation est venue, enfin. Et nos processionnaires sollicitent derechef, à gorge déployée, l'intervention du Très-Haut.

L'énergie qu'ils y mettent augmente la sonorité de leurs voix : mais celte ascension immodérée dans le registre se fait souvent aux dépens de la justesse ; entraînés par leur désir de vibration croissante, les artistes mesurent mal l'émission. Videcoq fait à Quillet cette remarque :

— ■ T'es pour le moins à un pied et demi au-dessus du ton.

Mais, au village, on vit sur celle idée que^ plus les voix sont « hautes », plus estimables sont-elles ; on n*est pas loin de cette pensée : « Ce n'en est peutêtre pas plus mal y>.

Voilà pourquoi Quillet riposte à son critique :

— Rien de trop haut pour le bon Dieu !

Et il continue, clamant de plus belle : < Deus Israël ! Deus Sabbaoth 1

Vaillante et sonore, la piété de Quillet monte-t-elle jusqu'au « Très- Haut »? Va-t-elle l'émouvoir? Rien ne permet de l'affirmer, pour le moment. Car la chaleur s'élève, grandit. Et une agitation se propage parmi les animaux qui peuplent nos masures.

Quelques oies courent éperdues, en des courses sans but ni fin, ailes déployées. Quatre pourceaux se vautrent dans la bourbe d'une mare desséchée.

Voyez celte troupe de dindons assemblés autour de certain lièvre qui, pâmé de chaleur, fait la sieste au sein d'une touffe de verdure fraîche... Formant le cercle, dindes et picots gloussent avec fureur, parais- -sant épatés. Leurs crêtes et bajoues sont rouges d'indignation; leurs plumes se hérissent. Mimique parlante : c Qu'est-ce que c'est?... connais pas... »

Le lièvre, enfin, estime que pareil tapage devient indiscret ; levé d'un bond, il délaie... tandis que notre famille dindonnante s'éloigne, commentant avec animation cet événement extraordinaire, cette chose étrange qui l'a si fort émue.

Et bientôt une autre occupation passionne leur indigente cervelle. A chaque verset de la procession

LA FRARIE 17

qu'apportent les échos, ils répondent par « giouglou-glou..» »

Une bande de ruminants paît le maigre gazon, roussi aux trois quarts : trouvant peu de nourriture, bœufs et vaches marchent à grandes enjambées : mais des mouches les poursuivent. Nos bêtes s'agacent contre leurs persécutrices, s'agitent, secouent en un frissonnement leur peau, lèvent une patte qui vient frapper au ventre, se jettent la tête sur l'épaule et le flanc, se balaient le rein du fouet de leur queue.

A cette besogne destructive des insectes, quelques hirondelles sont venues prendre part. De leurs ailes coupantes les oiseaux chasseurs effleurent le front et les yeux des ruminants; bec grand ouvert, ils happent le moucheron entre les cornes, près des mufles, le long des poils, au ras des pattes. Joueurs surprenants d'adresse, ils semblent lazzos brandis autour des bovidés. Petits prestidigitateurs, nos engoulevents à queue fourchue passent, repassent, disparaissent, surgissent à nouveau, se retournent, bondissent sur les côtes, semblent jaillir des mamelles.

... « Jupiler Sitiens » : vocable des anciens, « Le ciel altéré », c'est bien cela... La terre et les hommes ont soif — les chantres surtout ont soif!

Et c'est pourquoi, accomplie maintenant leur fonction sacrée, les voici (en compagnie, bien entendu, des frères de charité) attablés à l'auberge des Trois- Couleurs — ainsi nommée parce qu'on y sert le café consolé avec trois verres, l'un d'eau-de-vie, l'autre de rhum, le troisième de cassis,

î'^ffpp-

Rasades et lampées viennent étancher des soifs formidables... on entend concert soard de déglutitions. Rassasié, apaisé, le bedet Marmîon proclame :

— Si j'avons pas été arrosés du deliors, je Tserons en dedans.

Les chantres offraient des tournées aux frères, lesquels rendaient la politesse : demoiselles, petitspots, cafés, rinceltes et brûlots se succédaient...

Ces courtoisies réciproques allaient pourtant, de toute nécessité, prendre fin, lorsque, soudain, Vavasseur, l'un des frères, se leva et fit la déclaration suivante :

— A moi seul, j'offre, à toute la compagnie^ un flip général.

Grande fut la stupeur! Tavasseur passait poar très avare. « Il couperait un lîard en quatre », disaiton. (( Il n'a jamais voulu se marier, ajoutait quelqu'un, parce que le « sesque » ça coûte trop cher ». Qu'estce qu'il avait donc pour régaler ainsi, sans y être obligé? D'où venait générosité si surprenante?

Problème de psychologie obscure que les convives négligèrent d'approfondir. Beaucoup se contentèrent de penser qu'ayant trop bu, Vavasseur ne savait plus très bien ce qu'il faisait. Les buveurs, n'est-ce pas? ne se pensaient pas tenus de l'avertir. Ils étaient là, non pour faire de la discrétion, mais pour boire, — ce qu'ils firent à tire-larigot.

Lorsque Vavasseur, ce premier « flip > consommé, en commanda un autre, les camarades ne pouvaient

LA FRAWE 49

plus s'ébahir, pas davantage réfléchir. C'est tout au plus s'ils avaient gardé la faculté de boire.

Mais, dans les esprits, flotlaît vaguement cette pensée suprême : « Vavasseur «si uft bon effant, un ami € ed'prenoaière :>, un « boà fils », un c gars qu'est pas ordinaire >.

Si Yavasseur a fait pareil éclat de protligalité, c'est qu'il est ambitieux : il veut devenir Maît' frère aux prochains votes : ses larçesses imprévues révèlent un plan de conduite dès longtemps médité, — lequel s'affirme exagérément aujourd'hui que notre homme est surexcité. Le « Frère » a conçu le dessein d'éblouir ses fuluTs électeurs.

Ce malin, encore, avec plus d'ardeur que jamais, au milieu de la pompe sacerdotale, il s'est juré de monter au rang suprême, et d'occuper la place de Jean Bigre; il se flatte d'y faire meilleure (igure. Non sans orgueil, il se compare, lui, Normand de haute taille, à ce courtaud, à ce « nabot )>. < L'apparence sera pas la même >, se dit-il.

Tavasseur s'est grisé ! Les honneurs, l'encens, les révérences, la grande torche, le long chaperon à crépines, à lui tout cela désormais! Il deviendra un personnage, le premier de la paroisse, censément — après M.' le curé.

11 y tient, par vanité d'abord, et aussi en suite d'un

" csdcul où la piété se mêle à quelque roublardise. Au

seuil de la vieillesse, notre paysan fait parfois retour

sur son passé; voici qu'il ne le trouve pas édifiant î en

son for intérieur, il n'est pas sans inquiétude au su-

m. ii|'i^iiiiwj^?'^-wsiiPw^fl"wfi|P|r

jet du « Jugement dernier »... Il lui paraît donc de toute prudence de se concilier les bonnes grâces du «Justicier », lequel devra montrer certains égards (Vavasseur n'en doute pas) pour un quasi-dignitaire du culte. Le « Frère » croit à la « rémissioi^des péchés »; or, il se connaît des fautes indéniables — contre l'honnêteté particulièrement : on pourrait peut-être les réparer de son vivant : mais ça coûterait !... Et, puisqu'il y a un autre moyen, mieux vaut arranger cette affaire-là, pour « après soi ». Ne suffira-t-il pas de prier, de combler de prévenances le « Très-Haut » dont, en définitive, c'est la fonction de « sauver le monde », de « pardonner au pécheur repentant » ? De tout cela Vavasseur se croit parfaitement sûr, l'ayant souvent ouï dire en chaire par M. le curé — lequel est payé pour le savoir, n'est-il pas vrai?

Une circonstance vint exacerber les désirs du villageois. Peu de jours après les Rogations, la pluie bienfaisante tomba! La Nature se mit tout à coup à distribuer Taffusion céleste aux plantes, aux pores, aux calices. De toutes leurs palmes, de toutes leurs feuilles, les arbres burent celte « eau» pure, l'onde lustrale eucharistique.

Sans hésitation, M. lecuré attribua pareil ((miracle» aux prières des Rogations. Il compara ce phénomène à la tombée de « manne » évangélique : c'était toujours le c( liquide nourricier » descendu des régions paradisiaques... Et le digne ecclésiastique s'absorba en effusions, en oraisons...

^PPP^^ffBPp

LA FRARIE 21

Vavasseur vit que cette ce intervention » constituait un triomphe personnel pour Jean Bigre : il en conclut que, décidément, certains pouvoirs mystérieux, demeuraient attachés à la fonction que son rival remplissait au chœur paroissial. Cette fonction, il la convoita davantage.

A la réalisation de son dessein, Vavasseur employa désormais tous ses soins, son entière puissance de séduction. Lui qui, autrefois, refusait, en rechignant, de rendre service, on le vit prêter son cheval, recueillir, sur la route, dans sa charrette, lesSuIpiciensqui allaient à pied au marché, proposer sa charrue, assister la nuit à des « vêlages » de vache, faire les « prestations », à la place de tous voisins...

Tant et si bien qu'aux élections suivantes, Vavasseur voynit enfin ses vœux exaucés.,. Sa popularité était devenue telle qu'il fut proclamé a Maît' frère » presque par acclamation.

...Les supplications villageoises avaient donc eu pour résultat — le fait demeurait constant — d'amener la pluie.

Malheureusement, cette pluie était venue sans mesure, avec exagération, comme la chose arrive dans nos régions d'ouest. Accueillies avec joie d'abord, les ondées furent bientôt jugées importunes.

« Ça descend », a ça mouille », « ça inonde »... trois exclamations qui indiquent l'état d'esprit de nos villageois.

Jour et nuit, l'atmosphère demeure trempée, ruisselante. L'eau, diluée, distillée, amincie, gazéifiée

presque, englue le pays, pénètre tout, hommes, animaux, plantes. La glaise devient molle, collante; les arbres suent, les feuilles dégouttept; les sillons regorgent, les prairies ressemblent à de spongieuses tourbières. L'eau, que ne parviennent plus à pomper les bétoires, reflue dans les rigoles, fossés et criques. Transformée en arroyo tonkinois, la terre normande gît, asphyxiée ; on entend, partout cloaquements qui rappellent le concert croassant des grenouilles»

Nos rustres qui s'évertuent en cette effluence générale, semblent larves que baignent les nuées du ciel et que noient les buées du sol.

Yavasseur réfléchit... IHui paraît que le moment est venu d'agir personnellement. Puisque, de l'aveu même du curé, le ciel déféra aux objurgations de la procession précédente, on est fondé à croire qu'il obéira encore à une nouvelle démonstration. Il ne peut pas être devenu sourd, tout à coup, le ciel!...

Le Très-Haut avait ouvert ses cataractes sans difficulté, à première réquisition même : ne pouvait-il bien les fermer pareillement, si les Saint-Sulpiciens le demandaient? Pas d'erreur : il fallait du sec, maintenant.

Le (( Maît' frère » vit là occasion de réparer ce que les vœux de son prédécesseur eurent d'exagéré. Avoir réussi à ce point-là, cela lui parut un échec. De nouvelles « Rogations » s'imposaient.

Le (( Maît' frère » s'en ouvrît à M. l'abbé Hourde — lequel s'étonna fort. Il n'était pas permis, selon

LA FRARIE %^

lui, d'ajouter aux rites et cérémonies catholiques : les « Rogations » ne pouvant seiTir à deux fins.

En quoi,rabbé se trompait — de très bonne foi, du reste, les leçons reçues au séminaire l'ayant imparfaitement documenté en ce qui concerne les origines païennes des cérémonies catholiques. On Teût probablement fort scandalisé si on lui avait dit que ces promenades à travers champs furent imitées des cultes de Cérès, que les mythologiques « ambarcales » (ayant pour unique objectif la protection des récohes), intercédaient tantôt contre la sécheresse, tantôt contre rinondation.

Mais Yavasseur connaissait mal l'antiquité : et ne pouvait réfuter son interlocuteur : il se tint coi, sans résistance ni acrimonie.

De cet entretien, le « frère » emporta néanmoins une grande joie : car M. le curé lui avait appris que le nom patronymique « Yavasseur » dérivait de c Vavassorerie »y lequel se réfère à l'hospitalisation des infirmes, malades et lépreux.

— Monsieur le Maître-frère, articula Tabbé, vous êtes de bonne souche, descendant des anciens c Yavasscurs » : en vous octroyant ce nom symbolique, la Providence vous réservait uu rôle éminent dans notre confrérie de charité !

« Les charités », continuait l'abbé devant Yavasseur admiratif, furent jadis des associations quasireligieuses, ayant pour but, aux époques tragiques de la peste, de conjurer ce fléau de Dieu, de soigner les pestiférés^ de donner la sépulture, à, ceux que tou-

cha la vindicte céleste. Les confréries exercèrent autre fonction : elles servirent à l'édification des cathédrales; leur situation morale fut si haute que Ton vit des seigneurs s'y faire inscrire à côlé du paysan; aussi le Roi les gratifia-l-il d'honneurs et d'argent, tandis que le Souverain Pontife leur octroyait des bulles d'indulgence. Il y eut aussi les a charités d'aumônes », lesquelles furent' plus spécialement des associations de prévoyance, de tendresse chrétienne, d'assistance, de mutualité. C'était la coopération des cœurs. N'oubliez point ce passé précurseur : appliquez tant de principes sublimes à vos intérêts temporels, aux préoccupations civiles, aux besoins rustiques : faites cela sous l'égide de notre « sainte religion > : l'Église vous reconnaîtra pour l'un des « siens ».

Vavasseur revint chez lui plein des souvenirs héroïques et sacerdotaux qu'avait évoqués M. Hourde. Si vraiment il était prédestiné, quelle gloire ! Si la Providence l'avait désigné, quelle affaire !...

Il s'endormit... et, en songe, se vit conduisant une procession de deuillants : autour de lui, le peuple s'agenouillait, se signant avec dévolion, pour rendre hommage à son dévouement et reconnaître sa supériorité morale... De très bonne foi, il se réveilla très grand !

Désormais, ses façons changèrent : sa démarche prit gravité inaccoutumée; il observa ses pas, ses poses, se fit majestueux. C'était au surplus un beau type de Normand : grand, bien découplé, rouge

If iwm-jl^fljpi!-*u'i^'5w ', ii.jifW^i«ijlia«WWJll ■

LA FRARIE 25

de poîl, regard droit, très vif, leiat recuit par le soleil. Le cercle de la casquette enfoncé sur le front avait sur les tempes fait redresser la chevelure : deux houppettes joignaient ainsi les sourcils aux favoris. Ordinairement grave et lourde, la face s'éclairait parfois d'un sourire qui scintillait dans les yeux, animant les traits, étirant vers le front les lignes de la physionomie. C'était, ce sourire, comme une floraison, sur visage humain, de tout le génie normand, jovial et rusé.

Il savourait les délices de pareille vie, si nouvelle pour lui, si extasiante. Mais bientôt, force fut de déserter ces horizons du rêve ponr s'occuper des soins prosaïques. D'abord, une réception s'imposait, le traditionnel a dîner des amendes i>, festin gargantuesque offert à la Frarie par le nouveau Maître. Le fonds de caisse commun, alimenté par les dons, aniendes et cotisations, est loin de suffire aux frais de ce repas qui reste onéreux toujours pour l'amphytrion.

Les frères comptaient bien que, voulant manifester sa reconnaissance à ceux qui l'élurent, Vavasseur serait somptueux. Leur attente ne fut pas déçue : en effet, ce fut supérieur.

A ceux delà confrérie, obligatoires convives, furent joints des invités : M. le curé d'abord, et son clerc, le petit Blondel; MM. de la fabrique; deux conseillers municipaux, Grouard, Thiron, amis personnels de Vavasseur; les chantres Tesson, Londais, Quillet, Videcocq; le bedet Marmion; Lacatey, porte-croix; Pigache, fossoyeur.

Le Mail' frère de Saint- Mards-de-Blaearville, Troussel, exprès invité par son collègue pour rehausser l'éclaL de la cérémonie, vint en voiture.

Ayant à sa droite M, le curé et, à sa gauche, le trésorier de la fabrique, Vavasseur exultait. Éclairée par répanouissement d'une intime et vive joie, sa physionomie gardait éclat insolite. Chose rare, il avait ôté sa casquette- La place habituellement ombragée par la visière dessinait sur le front une zone très blanche qui, par opposition au hâle de la face, formait couronne.

Vavasseur eûL voulu que ce repas conservât certaine solennité, eu égard aux personnages y figurant. Mais combien difficile, ce soir, d'écarter les vulgarités l

Le premier service se faisait attendre.

— J'i faim, cria Videcoq : mes boyaux crient.

— Tes boyaux t protesta Marmion, le bedet : tes boyaux! Devrais-tu pas t'exprimer mieux? Tu pourrais dire tes boudins : ça serait plus côvenâble : j'somraes-t-Y par hasard des animaux ?

Cette remarque sévère réunit l'approbation générale.

Les convives se montrèrent unanimes en une intention très visible de ne tenir que des propos excessivement réservés. Il avait été stipulé entre nos frères que, considérant la présence de M. le curé, an proscrirait delà conversation le juron habituel : « Nom de D,.. » et qu'on le remplacerait par un autre usité aussi à la campagne : c Nom de diousse », moins effrayant pour les oreilles orthodoxes. Certains même,

LA FRARIE f!

surenchérissant, avaient proposé ceiui-ci, auquel tout le monde pouvait se rallier : « Nom de la vie ». Et quelques-uns — sur l'instigation de leurs pieuses épouses — promirent d'aller plus loin dans la voie parfaite, dans le « ferme propos », et de remplacer le vocable usité < Ma foi » par « Ma feme i> ou par « Ma faute ».

Rendons justice aux assistants : quand on se mit à table, les attitudes furent méritoires, les conversations mesurées, exemplaires : chacun s'observait et observait le voisin.

Au surplus, voici qu'apparaissaient les plais, savamment cuisinés par certain cordon bleu exprès venu de Pont-Audemer. Bien entendu, on avait proscrit du menu tous plats dont les estomacs paysans sont rassasiés, pommes de terre, haricots, salades, céleris, œufs, beurre; bannis également les harengs saurs, lards salés, choux, crevettes, crados, radis, et autres ingrédients fâcheusement connus. De la viande, sous toutes les formes : lapin, gigot, poulet, rôti de bœuf, grillades, veau, canard, dinde, etc.

Les premiers services passaient, et ils se passèrent dans un silence relatif : les bouches mâchaient, mastiquaient, bâfraient, dévoraient, engloutissaient : il n'y avait place que pour de rares paroles banales, sujets d'église, principalement : le pain bénit, — le chanteau du dimanche qui vient, — le reposoir, — les inhumations, — la fabrique.

Quelques banalités culinaires se firent entendre.

Pognet Épiphane, — J'aime tout ce qui se mange.

Flexiry Boudin, — Et même tout ce qui se boit.

Prentout. — J'v^s vos dire une bonne chose : il est à remarquer que ceux qui n'ont rien, ils ont bon appétit, tandis que ceux qu'ont de l'argent ils ne mangent brin du tout,

— Dieu est juste! conclut l'abbé, avec componction.

L'apparition des « canetons rouennais » fournit à Coignard l'occasion de formuler la déclaration suivante : ''

— Ces canards-là, c'est ma légitime qui les a élevés. Pour qu'ils aient plus de sang, al' les a nourris avec des vers de terre et des fleurs d'ortie.

Les choses de la météorologie eurent la place d'honneur qu'elles occupent toujours dans les préoccupations paysannes. On parla du temps, du dernier orage, d'un mascaret. Le mascaret, ce terrible compagnon, ennemi du paysan ripunire. Récemment « la barre » — comme on l'appelle ici — avait détruit la digue de la Risle.

— La barre, dit Masselin, c'est curieux!

— Inimaginable, appuya Grouard : qui qui peut produire ça?

— La lune, à ce qu'il paraît, dit Tesson.

— Ouaï ! s'écria Troussel : al' est pas dans le ciel quand « le flot » passe.

— La volonté du Tout-Puissant, opina M. le curé.

— Voulez-vous m'n' avis? demanda Lacatey, le porte-croix, lequel, dans la vie civile, exerçait la profession d'éclusier au pont tournant de la Risle.

LA FRARIE 29

Tous s'arrêlèrent de causer pour ouïr cet homme particulièrement compétent sur les courants, flux et reflux... quasiment un employé des ponts et chaussées ! Alors, Lacaley, après une pause, prononça ces mots péremptoires :

— La terre balance... al' balance! c'est m'n' opinion tout au moins... ajouta-t-il, avec visible intention de modestie.

Londais, qui était renommé pour prédire le temps, comme Ittathieu Laensberg, dévoila partie de ses secrets météorologiques,

— J'i un truc pour connaître le temps d'avance : les six premiers mois de l'année qui vient sont pareils aux six derniers jours de Tannée qui finit : et les six derniers mois sont pareils aux six premiers jours de janvier : faites-en la remarque.

M. le curé ne s'intéressait guère à pareilles prophéties, fataliste et résigné aux volontés d'En-Haut : mais il ne perdait pas de vue les intérêts sacrés de son ministère.

Gomme il se trouvait à côté de Jean Bigre, l'ex- Maît' frère, l'abbé profita de cette circonstance pour catéchiser son voisin; celui-ci n'avait pas toujours mené une existence méritoire : on citait de lui, comme marchand d'œufs et de beurre, certaines indélicatesses qui donnèrent au « cocotier > notoriété d'assez mauvais aloi.

Estimant que son sacerdoce de « pêcheur d'àmes » ne devait jamais chômer, M. Hourde voulut moraliser, convertir si possible, le « cocotier ».

Aux premières paroles insinuées, Jean Bigre fut solennel.

— Je suis pas l'ennemi du bon Dieu!

— Certes non, fit l'évangélisateur, mais enfin on ne vous voit jamais à la Sainte Table.

Jean Bigre hésita un peu... et, méfiant, dit:

— Peuh!... v'ià... c'est pas tant la communion qui m'embarrasse que la confession... Faut-il pas se confesser avant? à moins qu'on ait changé la chose...

— Qu'osez-vous déclarer! mon frère?... s'exclamale curé. Pourquoi appréhender ce rendez-vous où Dieu lui-même appelle ses enfants? C'est un allégement : n'est-ce donc rien que de remettre son sort spirituel aux mains d'un père indulgent? Soyez sans crainte, je vous assure... La grâce peut vous loucher... chassez toute frayeur, venant au tribunal de la Pénitence.

A ce mot redouté « Tribunal », Jean Bigre ne put réprimer un sursaut.

« Le Tribunal ! J'en ai assez ed'de la justice de paix. . . Enfin... v'ià... écoutez-maï bien... Tant qu'y aura un confessiqnnal et des pénitences, tant que je serai dans le commerce, j''peux pas... vraiment... j'peux pas. Avec vos remontrances, y aurait plus ruse et moyen de gagner sa pauvre existence :. no ne pourrait plus réussir ses affaires. Quand je serai retiré du négoce, j'irai vous voir : comptez sur moi. C'est dit : foi de Jean Bigre, après que personne pourra plus me chercher des mots, je veux bien m'arranger avec vous. Mais avant, veye^-vous, j'ai besoin de ma tranquillité :

Page 1