‹ TerriensChapitre 6 sur 6 · IP"JI'I.I-^«^1W · texte numérisé non relu

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Sciences exerça emprise sur lui. Gringor s'aperçut que là résidait le vrai savoir, le seul.

Il découvrit cela, avec le chagrin de constater que c'était trop tard; une grande partie de ces cours précieux lui échappait, parce qu'il n'avait pas reçu les connaissances élémentaires, la clef du Sésame, le sens et l'essence des formules.

Les hauts problèmes si passionnants de physique, chimie, électricité, algèbre, mécanique, paléonlologie, histoire naturelle, mathématiques spéciales et intégrales, lui restaient fermés. Il en devinait le charme sans en acquérir la puissance; il pressentait leur richesse, mais ne pouvait se l'approprier. Comme Moïse, il demeurait en interdit, au seuil de la Terre Promise.

Force lui fut de se rabattre sur les petites connaissances pratiques, — qui sont menue monnaie, à flots répandue, du Trésor, — qui, vis-à-vis du grand fleuve de la Connaissance, représentent ruisselets et mares résiduaires.

Il connut ainsi la botanique, le jardinage, l'apiculture, l'arpentage, la géologie.

Si peu que fût tout cela, François Gringor y prit goût et sentit qu'il devenait un autre homme.

Lors, il comprit que Cybèle, la grande déesse, l'attirait d'un appel souverain.

Décisif, prenant parti radical, il répudia le livre pour entrer en pleine nature.

La question financière fut vite résolue. Dans l'avatar de sa vie qui l'amena parmi les favorisés du sort.

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il s'était gardé de prendre aucun goût dispendieux. Certaine raideur native l'isolait de nous, le faisait aisément rétracté; il fut condisciple plus que camarade... Et, comme il était bon, délicat, jamais un sentiment d'envie ou de jalousie ne l'effleura. François ne souffrit point de son infériorité sur le chapitre « argent » et demeura, comme dit le latin, conienius stia sorte. Timide, réservé, modeste, il se maintint économe, satisfait d'un très petit budget, si maigre fût-il.

Comme son travail de répétition lui avait laissé quelques économies, il préleva, sur ce mince pécule, somme nécessaire pour acheter une masure abandonnée à la lisière de Brothonne, en une enclave déserte. Le surplus fut placé en viager sur sa tête à une compagnie d'assurances.

Sûr alors de s'être réservé le minimun de vie, avec lequel l'homme sain et simple ne meurt jamais de faim, estimant que la pauvreté digne, juste milieu entre la misère et l'opulence, forme excellente condition pour la méditation et les travaux d'esprit, il rejeta loin de lui toutes besognes servîtes et quitta, sans esprit de retour, les villes, inhospitalières aux faibles, amas où la race s'étiole, où l'ame se frivolise... Loin des cités, c'étaient les champs... Plus loin encore, c'était la forêt.

Ce fut là son « hégire », sa fuite de la Mecque, ère nouvelle dans son existence. Ce quadragénaire entreprit de reconstruire son intelligence par des méthodes personnelles et un savoir modernisé. Ce

professeur se mit à l'école et devint l'élève de la Sylve. Autodidacte, il sollicita raliment iatellectuel aux mystiques mamelles de la nourricière Planète.

La grande Éducatrice raccueillit dans ses arcanes et indiqua elle-même à notre pèlerin assoiffé d'idéal les degrés qui conduisent aux sources, au fons sapicnliœ.

11 me raconta ainsi son cas :

« D'abord, je demeurai frappé du grand rôle que joua la foret dans riiistoire du Monde. Imagine que je n'y avais jamais pensé, absorbé que je fus en ces éphémérides superficielles où Ton se borne aux patriarches, satrapes, empereurs, conquérants, papes, etc.. ! J'avais cru pouvoir expliquer tous événements par des considérations ethniques, trouver la cause des migrations dans le génie, la passion, la supériorité de certains types, conducteurs de peuples!... Comme j'étais loin du vrai ! C'est la météorologie qui donne la clef de tout. Aux seuls phénomènes de Tair se rapportent et se réduisent la succession des races, les phases de la conscience universelle.

<( Qu'est-ce que la ville? un produit des champs. — Qu'est le champ? un produit de l'eau. — Qu'est l'eau? un produit de la forêt. Les puissantes sociétés asiatiques disparurent dans la sécheresse après qu'eureot été perpétrés sauvages déboisements et incendies. Les commotions qui mirent en marche l'Espèce ne sont point des ordres divins, résultats d'intervention céleste, pas davantage l'aboutissant de projets humains... Ce sont uniquement les consécutifs d'une

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perturbation climatérique : crise où l'homme luimême, dans le développement de son propre destin, représente, non pas un personnage actif, mais un instrument passif, un poids inerte que iance l'atmosphère troublée en sa pression barométrique. Telle zone d'air mise en insuffisance de saturation chimique, forme ressort, catapulte.

« Annales universelles, épopée des nations en marche, simples faits et accidents de tension hygrométrique.

« Une fois déboisés les plateaux du Pamir, une fois essartés pentes et vallons, les méditerranées asiatiques s'asséchèrent; un déséquilibre météréologique apparaissait ; l'exode des vivants devenait, sous peine de mort, nécessaire.

<( La tuerie qui dévasta ces nations, jadis florissantes*: bouleaUy chêne, orme, érable^ genévrier^ hêtre, buis, acacia, saule, platane, se trouve avoir, par répercussion, décimé les peuples issus d'Adam. Chaque déforestation est crime de lèse-humanité. Empires fameux, métro|>oles superbes, civilisations, tout cela est basé sur l'arbre.

« L'incompréhensif moine s'acharna au déboisement, tandis qu'au contraire Jules César prenait sous sa protection les sylves de la Gallia barbala.

& C'est pourquoi, à la soirée de La Ilaye-de-Routot, j'ai maudit les brutes, les sauvages incendiaires qui brûlaient inutilement le bois. Le Bois est sacré parce qu'il représente le croît tellurique : il est consubstantiel à la Terre. Le végétal est, plus que l'homme,

astral. Je ne puis me défendre parfois de comparer notre Planète au légendaire Samson, dont la force résidait dans sa chevelure. Ne tonsurons point les crinières ; respectons les toisons vertes. »

Pendant que parlait mon ami, je retrouvais en lui cette âpre originalité de pensée, cette verdeur an peu acide du mot, ces savoureuses et figuratives façons de dire, cette personnalité de la vision, ces hardiesses de comparaisons, — qualités que. je notai en sa jeunesse scolaire et que n'avait pu oblitérer l'uniformisation universitaire.

Un autre jour, il me dit :

« Cette forêt, vois-tu bien, c*est tout un monde... plus... c'est toute une histoire. Je me sens parfois reporté très en arrière, chez les Carnutes, avec les druides.

« Nul pays n'est aussi riche en antiquités, en souvenirs archéologiques. J'ai retrouvé l'emplacement exact d'Arelaune, cette métairie royale où Brunehaul et Mérowig abritèrent leurs tragiques amours. Je te montrerai le carrefour où Ililpéric terriblement lutta contre son frère, retranché en une forteresse faite d'arbres abattus.

(( Je songe aux halliers d'Afrique, aux forêls vierges d'Amérique, peuplées d'anthropoïdes. Je suis « l'homme des bois »... En certaines nuits, quand Brothonne frémit sous les longues vagues du vent, j'évoque ces vastes bois de cocotiers que baigne le Pacifique.

« Je remonte parfois plus loin encore, sur les ailes

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de rimaginalion... et me plonge en Taugiiste passé sidéral. Me voici dans la planète Vénus en plein royaume du Végétal. Et, sais-tu? J'éprouve joie sapide et singulière à ce recul, à cette négation de révolution vivante, à ce retour au sein du giron vert, dans le nid que construisit Cybèle pour sa volage couvée. L'essor de l'homme constitue voie divergente de la planète. L'humanité s'est affranchie de la forêt et elle a eu tort; croyant monter au progrès, elle glissait vers la décadence. Des voix obscures parlent haut et clair pour moi ; elles ordonnent que je rétrograde et me rétracte sous les couverts de l'astre vivanl. Or, cequej'ai fait d'abord d'un esprit chagrin, je l'accomplis maintenant, en la conscience d'une ame enthousiaste !

(( Et sache que je suis heureux. Ce bonheur que vainement je cherchai dans les sociétés supérieures, je l'ai rencontré là, dans la non-civilisation.

« Délivré des villes boueuses et empuanties, j'ai pour mes pieds un éternel tapis de mousse, de fougère, et pour mes poumons l'air pur, qu'ozonifièrent.les orages ; (peut-être ignores-tu la haute valeur électrique des bois avec leurs milliers de dômes, au sommet desquels s'accumule le fluide terrestre.)

« Je me suis dépris de votre vie factice, agitée, brassée par événements lilliputiens, par ces malsaines passions que narrent les journaux. Aucun journal ne franchit les limites deBrocéliande. Lors, n'étant plus troublé par les éphémères conflits, les batailles à la fois enfantines et sauvages où vous vous attardez, je

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me retrouve antique, bien appuyé sur les racines solides de l'être calme, réintégré aux sensations primordiales.

« Faire jaillir, du silex, l'étincelle, ainsi que fit Prométhée; — brûler des tas de feuilles sèches, les brindilles mortes du pin ; — respirer, comme les boucaniers, l'odeur vive et pénétrante des fours à charbon; — coucher et dormir en plein vent, — ce sont mes délices.

« Pourquoi le « primitif » m'est infiniment précieux? Parce qu'il représente l'indestructible élément, la structure même de l'être, »

François était si plein de son sujet, « la Forêt », et ce sujet était pour moi si nouveau, si curieux, que mes entretiens avec lui se bornaient souvent à des monologues qu'il m'est facile de transcrire.

« En notre Brothonne, quelle valeur émotionnelle! Nulle compagnie plus suggestive que cette Sylve domaniale. Et vraiment le mot « domaniale » est de même nature que « primaliale » appliqué à tel monument religieux. C'est une cathédrale autrement belle que tQutes architectures humaines. A côté de ma Brocéliande, quelles figures feraient Notre-Dame de Rouen, la Sainte-Chapelle, la Salle Hypostyle de Karnak?

« L'image sacerdotale est saisissante, et de toutes les minutes : le soir principalement, lorsque le couchant est rouge, les chênes se dressent, véritables alignements qui dessinent, entre leurs avenues somp-

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tueuses, d'étincelanles verrières : les troncs couronnés des frondaisons forment ainsi, avec leurs cimes emmêlées, cent voûtes ogivales. J'éprouve alors désir de prier; je voudrais tombera genoux, en effusion... 11 me semble que je suis bon, doux, humble de cœur. Quelle sérénité en ces minutes vespérales, si chargées de pénétrante émotion ! Aux aurores, aux midis, les blonds sous-bois, comme les couverts, paraissent lancéolés de rayons et coups de lumière, — je pense au mythe de la Pentecôte et aux « langues de feu ».

« La nuit, quelle sensation ! Le vent souffle dans les ténèbres, avec vaste bruit d'Océan, en un déferlement de cimes, — lames vivantes qui échangent des baisers, exhalent des soupirs.

« Gigantesque lampede sanctuaire, Astarté illumine les fûts de colonnades, met des blancheurs sous les hêtraies qui figurent absides, nefs, transsepts. . « Elle matin, comme ma Sylve est charmante en son éveil ! Dans nos halliers et gaulis de jeunes chênes, le jour vient de poindre, éclairant un reste de nuit verte et mouillée. La rosée brille à la pointe des herbes, aux ramures des fougères, aux clochettes de la digitale. Toiles d'araignée, fils de la Vierge que lissèrent les artistes nocturnes apparaissent couverts de ce demi-givre solidifié qui s'appelle a Faiguail »... Ëlincelant pai^is, semis diamanté, cristallerie féerique toute fleurie d'arcs-en-ciel. î

Je récoutais, de jour en jour plus contagionné par cette ardente et poélique prédication qui m'inclinait aux ferveurs du culte sylvestre.

11 poursuivait, en un enlliousiasme grandissant :

« Adorables, les jours d'automne! Hêtraies et quinconces paraissent vêtus de feuilles jaunies, cuivrées, aux couleurs vives et variées de l'aniline : on dirait que la Création a revêtu vêtements d'indienne claquante.

« Je caresse mes yeux extasiés aux lointains pleins de roseurs languissantes ou perdus dans des brumes plombées. Autour de moi, c'estle fardet le vermillon; c'est la pourpre des merisiers, le brun Van-Dyck des noisetiers, la rouille de l'orme, le jaune d'or des peupliers, les tons roux des chênes, lasépia des hêtres... un peu partout, dans le bouleau, le tremble et la charmille, éclatent l'ocre, la garance, le safran : bouquet d'artifice, violente agonie des sèves.

« Les parfums qui vont mourir lancent leurs suprêmes bouffées, exhalent leur âme d'aromate, leur essence, leur être.

« Sous Tapre bise, le bois s'effeuille. Tous ces petits chiffons végétaux, ces parchemins, ne sont-ce point minces papyrus d'une mystique bibliothèque, pages dénouées d'un Livre que nul ne déchiffra? Troublante, cette dépouille qui tourbillonne et tombe. L'âme visionnaire s'inquiète, ébauche des assimilations... Qu'est-ce?... N'y a-t-il point, là-haut, mille ruches d'où s'envolent essaims d'abeilles agonisantes, — cadavres qui n'auront point de sépulture ?

Aspects du néant... Images de trépas...

« Or, ces journées de défaillance gardent pour moi valeur spéciale d'exaltation et de désespérance :

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celte impression de mélancolie devient particulièrement poignante quand la pluie s'établit. Si doux, triste, hypnotisant, ce bruit de cascade multiplié par les feuilles et branches qui dégouttent les unes sur les autres! Ruissellement monotone, vaste sanglot. Une affliction me gagne ; je voudrais pleurer et ne le puis, gagné par je ne sais quelle léthargie... Je me sens las, presque inconscient, dissous dans le nirvana, vivant à peine.

a Au solstice glacé, je défaille, je décline comme l'hibernante forêt. Alors, je quitte ma cabane devenue trop froide et vais m'enfoncer dans ma résidence d'hiver, c'est-à-dire dans un tronc d'arbre creusé.

« Là, j'ai pour compagnes les feuilles défuntes, et pour hôtes quelques vivants frileux, faméliques : roitelet, rouge-gorge, oiseaux fragiles, insectes, qui viennent se réchauffer de moi, grignoter les miettes de ma frugalité.

« Et, sais-tu? En cette chambre du tronc où je m'installai comme un ver de bois, j'éprouve joie philosophique... Je me sens plongé au sein môme de la vie ligneuse. Je suis hamadryade et me reconnais une âme d'Ëgypan.

<t Je conlemple les parois de ma maison : ce sont les veines qui marquent l'âge et l'histoire du chêne. L'arbre — conçois-tu? — garde en lui son passé. Les ans écoulés constituent la substance de son cœur, l'immanence de son être...

« Éphémère, je voudrais me dissoudre en cette pérennité,

€ Demain, ce sera Vaubier renaissant... Demain, je percevrai les premiers frissons de lVm6e...Tel matin, je serai réveillé par échos et rumeurs montés des racines — lorsque mars soulèvera, sous les écorces, le flux de la sève effervescente; c'est à moi le premier que s'annoncera le printemps.

« L'hiver, du reste, ne me semble pas long : car il y a de beaux spectacles en nivôse : rien n'égale la poésie du gel, sous Brothonne : je me crois transporté aux régions mystérieuses du Septentrion, au sein d'un iceberg ajouré, sculpté, idéalisé.

« Si tu as cru que, demeurer en Brothonne, c'est rester perdu au fond du désert, reconnais ton erreur : je ne suis pas seul .: sur la neige et le verglas, des merles affamés picorent, Marote-la-Brée ne me quitte jamais.. Tic... tic... le rebetin, la « poule au bon Dieu » sautille, me disant des familiarités. Des marcassins, zébrés de gris, viennent grogner et mendier... Souvent, au bout de telle allée ou de telle contre-ligne, on voit passer la silhouette d'un « dixcors », pointer le museau de quelque chevreuil... Sur les feuilles gelées, j'aperçois hérissons, belettes, putois, qui glissent, trottent, le dos courbé, accents circinflexes noirs.

« En prairial, j'ai grande société et fais des visites aux amis retour d'ekil. Contagionné par les printanières ivresses, par le renouveau des organismes, il me semble que je renais et que, pour la première fois, je contemple la nature sylvestre.

a Voici revenues mes fleurs ; je les reconnais^

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les appelle par leur nom ; chacune me sourit, semblant dire : « Oui, c'est moi »...

« Elles sont là — toutes encore — et je vais te les présenler, ces amies chères.

a Tiens! voici l'épcrvière jaune, la cocarde des églantines, la riche incrustation blanche du sureau,, la saponaire, la campanule bleue.

(( De ce côté, regarde l'inflorescence rose pâle delà colchique, la valériane qui dresse ses somptueux clochetons, le troëne odorant, le sorbier qui colore et sertit déjà ses premiers rubis, l'aubépine, les calices du liseron et de la mauve, le saxifrage, la joubarbe, le muguet, le bulbe violet des chardons, la fougère enroulée comme crosse d'évêque.

a Par ici, la germandrée, l'orpin, la jasione, répiaire, la jacinthe et Thièble.

(^Tout ce petit monde parle; il faut le comprendre. La flore forestière tend vers nous ses cœurs qui sont des bouches, et veut échanger, avec notre souffle, ses parfums.

(( Est-elle indigne d'arrêter le passant et de fixer son attention? Jette les yeux sur celte ronce : sais-lu quelqu'un plus intelligent? Faible, mais combien énergique en sa souplesse !... S'accrocliant aux branches voisines, ne manifeste- 1- elle pas une ingéniosité, une admirable volonté de vivre? La r^aison serait-elle exclusif privilège de Fhomme? oh! non...

« J'ai fait plus et mieux que connaître leurs gestes : j'ai pénétré leurs essences, deviné leurs propriétés. Menthes, jusquiames, mélisses, baumes,

pervenches, oignons de l'aillot, racines d'angélique et graines de bardane, tels sont les dictâmes que Dieu mit ici en réserve pour nous.

« Et que dire de « l'herbe à tous les maux»?

C'est le médecin, le sauveur.

€ Chacune de ces planles est notre amie, notre servante : ecce ancilla. Le « Roi de la création j n'a droit ni de les dédaigner, ni de les ignorer.

« S'il prit ce titre orgueilleux, Roi, force lui est de connaître son peuple et de ne mépriser aucun de ses sujets, si humble soit-il.

« Nos sujets! Sur quel peuple magnifique nous régnons! Vois ces arbres et admire leur majesté. Dans la splendeur de leur maturité, en un vaste geste sculptural qui signifie lassitude et largesse, ils sèment glands, faînes, châtaignes, noisettes. El, 4 toutes ces graines, s'applique la parole: «Je suis la résurrection et la vie ».

« Mais leur vieillesse est plus belle, plus émotive encore. Raidis, Técorce tombante, à demi morts, ils semblent désespérés d'avoir senti, en leurs aubiers, la sève fléchir. Or, malgré tout, vois comme ils étendent leurs branches, leurs bras, en geste d'une multiple crucifixion. Je ne puis me défendre de leur attribuer ces paroles de reproche vers Celui qui les créa : « Mon père, pourquoi m'avez-vous abandonné? » Angoissante question que formulent tous ceux-là qui vont mourir — et mourir sans comprendre. »

Le lyrisme de mon ami me gagnait. Ces joies delà vie forestière, je voulais maintenant faire plus que les

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deviner; je désirais y participer. Et voilà comment, venu pour une visite, je fis un véritable séjour.

François m'initia aux arcanes de Brothonne.

« C'est tout un monde! disait-il. Et quelle animation! quelle variété!

« Des tribus humaines vivent de l'arbre : boquillons, sabotiers, émondeurs, grumiers, boisetiers, charrieurs, fardiers, scieurs de long; leurs coups résonnent; l'écho des voix monte en rumeur. Ecoute les lourdes attelées qui, par les chemins de vide, emportent billes, grumes, cotrels.

(( Des pauvres ont ramassé branches sèches, bois mort, troncs pourris... Ils s'en vont, pliant sous bourrées et fagots. D'autres cueillent la glandée, la faînée; des balletiers coupent de la bringe.

« Bouviers etgardeuses de vaches conduisent leurs troupeaux à la pâture,

K( Quelle est cette iribu de Troglodytes vivant sous huttes et gourbis de branches? Des bûcherons qui calcinent, d'après des us immémoriaux, leurs rondins pour en faire du charbon. Ils construisent certains bûchers coniques à Taspect antédiluvien, qui fument comme solfatares; et Ton sent de très loin l'odeur empyreumatique de l'acide pyroligneux qu'exhalent ces brûloirs et cassolettes,

« Des gardes forestiers font leur ronde. D'autres marquent les arbres qui passeront aux ventes prochaines.

<( Abois et cors indiquent que des veneurs ont lancé un fauve hors de l'enceinte.

« Brothonne est si vive en animaux! Je sais où et quand les bardes vont au gaignage, au viandis. Je suis attentif au « raire » des mâles poursuivant leurs femelles. Les cerfs sont mes amis: ils méconnaissent et m'enlourenl, comme firent jadis leurs ancêtres pour Hubert et Julien THospilalier. A mon approche, le cbevreuil resle en son liteau et le sanglier dans sa bauge. Ne se méfiant pas de moi, ils me laissent pénétrer en leur intimité.

a Et les myriades d'oiseaux, d'insectes, de mouches! Leur vie pullulante fait retenlir la forêt.

« Tu le vois; le sous-bois n'est pas la solitude, n'est point Vin-pace de la verdure ëi du clair-obscur. Aucune nation, aucune capitale, ne sont, plus que Brothonne, peuplées, bruissantes, tumultueuses. »

« Ne crois pas, me dit-il, certain jour, que je sois seulement un enthousiaste, un rêveur. Tu m'as entendu vaticiner, dithyramber sur fleurs et plantes. Sache que je ne suis pas poète, mais utilitaire. Par exemple, j'ai décidé, par sorte de coquetterie, que Brothonne subviendrait à tous mes besoins; et ainsi fiiil-elle, la bonne nourrice.

« En abondance, l'été, elle me fournit pulpe de châtaignes, faiineux, champignons; je récolte la faîne et le gland pour ma basse-cour.

« Mais, atin d'acheter en ville certains objets, victuailles, vêtements, il me faut une monnaie d'échange; voici comment je l'obtiens, de la forêt elle-même.

(( Connaissant les vertus thérapeutiques du serais

sauvage, je vends aux pharmaciens et herboristes des villes voisines, digitales, anémones pulsatiles, écorce de bouleau, racines de fougères, boutons de ronce. J'arrache de magnifiques pieds d'églantier, qui serviront aux jardiniers et rosiéristes pour enter, greffer, essayer leurs hybridations.

« Les couvreurs en paille me demandent des ronces écartelées.

« Je m'emploie aussi à l'écorçage pour tanneries; c'est même là mon lot de fatigue, une cure de travail physique nécessaire à ma santé.

« Je fournis aux fourreurs les peaux de renards, putois,- martres, fouines, blaireaux que je happe dans mes pièges, assommoirs et broyons.

« 11 n'est pas jusqu'aux papetiers que je n'entretienne de porte-plume en piquants de hérisson.

« Menus profits auxquels s'adjoignent les produits plus sérieux de ma basse-cour et les importantes ressources que me procurent le miel et la cire de mes abeilles. (60 francs par ruche: qu'en dis-tu? Suis-je positif, à ton gré? Me voici devenu économiste rural!...) Tu sais maintenant d'où vient mon numéraire,

a L'argent ne m'a donc pas manqué pour payer les provisions et conserves dont, sans reproche, je te régale depuis que tu es mon hôte, — la forêt donne appétit, n'est-ce pas?...

a Que ne donne-t-elle pas? Mais, s'il me plaisait de l'offrir quelque primeur, quelque pièce fraîche, rien de plus facile... tout de suite même, si tu veux... Tiens... regarde. »

A cet instant, certain busard passait en Tair, tenaat en ses serres une perdrix.

— Voilà, dit-il, l'un de mes pourvoyeurs : nous allons le retrouver, à tel endroit que je sais.

Allant à sa chaumière, il en revinr, bientôt après, avec son fusil. Nous marchâmes avec précaiition, dissimulés derrière les Ironcs d'arbres, Gringor s'arrêtant parfois pour jeter regard circulaire.

Tout à coup, il murmura, m'indiquant les basses branches d'un têtard de saule :

— Voilà mon gaillard en train de déjeuner.

Avec l'adresse d'un Boer, il ajusta. Quelques chevrotines frappèrent le bois derrière lequel s'abritait notre rapace. L'oiseau sursauta, effrayé du choc, s'envola, lâcha sa proie... François courut la ramasser.

Gela fut fait si rapidement que j'avais eu à peine le temps de voir... J'admirai quelle finesse des sens donne aux hommes la vie en plein air... Je me souvenais d'un certain Gringor studieux, vile essoufflé au jeu, maladroit de ses mains, gauche, le dos courbé et les yeux épointés par l'étude...

Il revenait avec son perdreau.

— Tiens, dit-il, voici notre rôti de ce soir. J'aurais pu tuer le busard : que nenni ! G'est mon oiseau chasseur, mon fournisseur. Il va retourner écumer, pour moi, le plat et vulgaire pays des céréales, des gallinacés. Ainsi donc, moi roturier, je fais ainsi que les anciens Féodaux : je chasse, s'il vous plaît, à l'épervier et au faucon.

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(( Ah!... poursuivit-il, la chasse! Je la connais et la pratique aux dépens de nos actuels grands seigneurs, je veux dire les « actionnaires ». En vertu d'un prétendu droit régalien (que je nie, du reste) ces messieurs galonnés s'attribuent, qui le cerf, qui le chevreuil, qui le sanglier, laissant le surplus au menu fretin de leurs semblables. Or, rien n'estplus facileque de ramasser en un piège le gibier poursuivi par meutes etvautraits. Je me divertis souvent à la mine déconfite, ahurie, des veneurs patentés, des messieurs en uniforme qui voient tout à coup quelque grosse pièce chavirer, s'enlever, se balancer, appendue par la patte,

« Ils m'agacent, ces lourds chasseurs, chargés de galons, trop sanglés ou trop cliques sous leurs livrées, tuniques, justaucorps, qui n'ont ni flair, ni intuition. Ridicules, leurs piqueurs bedonnants et limiers poussifs qui, soi-disant, viennent (( faire le bois » !

(( A l'un de ces repus solennels, j'ai raconté, sans qu'il daignât me croire, que les chiens employés par nos ancêtres les Gaulois, forçaient jusqu'à quatre lièvres, en un jour.

« Ils me scandalisent, les propriétaires d'actions (mauvaises actions) qui se contentent de faire poursuivre la bêfe par leurs serviteurs, d'organiser un rabat, se bornant, eux, à regarder — arrivant tout juste pour l'hallali, la scène de boucherie qui seule paraît les intéresser.

(£ Et, pareillement, me mettent hors de moi, les

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autres galonnés, je veux dire les gardes forestiers, inspecteurs, conservateurs... Ces intrus, ces étriqués en uniforme, que viennent-ils faire en notre assemblée de rois? Les marquer pour la guillotine !... L'arrivée envahissante de ces embrigadés est une menace, un complot, un attentat contre TArbre, gloire de la Planète. Qu'importe! Les condamnés tragiquement bafouent leurs bourreaux. Regarde ! t)

Et, d'un large geste circulaire, il me désigna : « L. L. Majestés » (comme il disait), formidables, épandues sur le firmament, en un lyrique éploiement.

Il se tut... puis, revenant à la chasse, il dit :

...« Le gibier est res millius, mon camarade; il appartient à tout le monde, à moi comme aux autres . . . Du reste, je n'abuse point du droit que je me confère; c'est tout au plus si j'en use. Cette chair de venaison me dégoûte : je suis végétarien, par principe et par goût. Le perdreau de tout à l'heure constituera une dérogation faite à mon régime habituel — . à cause de ton estomac perverti.

« Donc, si je prends quelque gibier, c'est uniquement par protestation théorique contre des usurpateurs; c'est aussi pour le malin plaisir de mystifier des fainéants qui me déplaisent, m'horripilent, et troublent ces lieux augustes. •

« Mais c'est surtout pour l'art. Caria chasse représente un art, un plaisir, une passion. Je veux t'initier à ce noble jeu. Combien plus attachant est-il que les cartesoule billard! Gageons que tu t'y intéresseras... »

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Effectivement, quelques jours après, comme les sonneries du cor retentissaient aux profondeurs du bois, Gringor me dit : « Ah ! ah ! M. Leliodey, « adjudicataire », va courre le cerf! J'en vais profiter pour lui souffler un chevreuil : viens. »

Il me conduisit à certaine coulée de lui connue; prenant un baliveau, il le courba jusqu'à terre, le fixa au sol; après quoi, à la branche maîtresse il assujettit une corde tressée, disposée en forme de nœud coulant.

— Apprécie, dit-il, mon petit travail : voici le traquenard, la potence à ressort au bout de laquelle, bientôt, se balancera certain chevreuil de ma connaissance, qui présentement se délecte et se prélasse en son liteau. Mais, pour ne pas manquer ce gaillard-là, nous allons, s'il te plaît, lui faire quelques invites.

S'enfonçant alors dans les halliers, il posa, de place en place, dans la passée, quelques morceaux de sel gemme.

— Notre gentil animal, dit-il, est friand; il viendra lécher ces bonbons-là; nous le tenons : c'est mathématique.

Les choses se passèrent comme François l'avait annoncé.

Dérangée par la chasse, une harde de chevreuiU s'annonça, vint à son habituelle frayée... Un des animaux attardé à la dégustation prévue, frôla le baliveau, lequel, subitement détendu comme arbalète, l'enleva, tout gigotant.

— Là! fit mon compagnon, la bête au pied fourchu va rendre son âme au dieu Pan.

...« Maintenant, continua-t-il, tu vas voir que je suis honnête braconnier, simple amateur, chapardeur honoraire.

Il m'entraîna vers un carrefour.

— La chasse Lehodey va passer là... nous allons nous dénoncer nous-mêmes.

— J'admire ton flair, cette précision, cette connaissance absolue que tu possèdes sur les randonnées et mœurs du gibier.

— Ne va pas croire au moins que je sois sorcier... Rien de miraculeux, en la circonstance. Je savais que la chasse atlaquait au Rond de Nagu un animal dont j'ai vu l'enceinte; par expérience et longue réflexion, je prévoyais son probable itinéraire. Ayant entendu la sonnerie du lancer et déduit, par suite, la direction prise, j'en pouvais conclure assez exactement que notre chasse allait passer au carrefour Mortemart, où j'avais éventé les chevreuils... Ceux-ci devaient s'efl*aroiiclier, filer, venir où tu as vu.

Il prêta l'oreille.

— Écoute! lâchasse rapproche...

Soudain, cors et abois prirent autre direction.

— Ah! ah! prononça François, voilà, si je ne me trompe, un change ou une faute... Bien joué, Actéonl

A la même minute, un cerf franchissait l'allée, d'un bond, à plein jarret. Superbe, poil fauve, formes élégantes, tète renversée, andouillers rabattus sur le dos!... Il était seul... Les limiers ne le poursuivaient pas.

Gringor salua.

EN DROTIIONNE 317

— Mes compliments! Tu as semc les gueulards qui hurlaient à tes trousses. Nous ne te trahirons pas, mon camarade; on va le laisser le temps de prendre un peu de champ.

Et il s'occupa de regarder les empreintes laissées sur le sol par le sabot de l'animal.

Après quoi, mettant ses doigts sur ses lèvres, il poussa violent coup de sifflet, dont l'écho strida, roula, par la forêt. Une sonnerie répondit... Ce furent des rumeurs, l'écho de cris rauques, des jappements. Bientôt apparurent quelques chiens, quêtant, humant, donnant de la voix.

Un cavalier, cor en sautoir, tunique verte, parements rouges, pantalon blanc, les suivait.

— Je te présente, me dit à voix basse François, notre premier piqueux, le citoyen Belgueule (joli nom pour un garde-chasse). Ce cher ami a l'air plutôt penaud.

Élevant la voix, il cria :

— Par ici !

Belgueule s'approcha.

— Alors, un forlongé? interrogea-t-il.

— Non, un valsivaris.

— Avez-vous vu la bête de chasse?

— Je le suppose, répondit François.

— Qu'est-ce que c'est? une quatrième tète?

— Je mécrois, dit Gringor, employant les termes officiels de vénerie, je mécrois que c'est un dix-corsjeunement, fort de corset, bas-jointé, pince ronde, pied gros, aussi rond devant que derrière, sabot un

peu usé. Vous pouvez y renoncer pour aujourd'hui : vous ne ferez pas la curée chaude. Du train qu'il mène, il doit maintenant être arrivé à Vieux-Port, pour le moins...

Bclgueule s'épongea, navré.

— Allons, dit François, je ne veux pas que vous rentriez bredouille : poussez jusqu*à la Palted'oie... Vous a\.ez là une chevrette qui s'est trouvée mal. Elle a voulu, figurez-vous, monter dans un arbre; elle serait morte que je n'en serais pas surpris.

Delgueule eut un rire fin.

— Merci ! Monsieur Gringor; on vous enverra une gigue; vous devez y avoir droit; je choisirai la gigue où qu'il y a un bracelet.

Le cavalier piqua des deux et disparut sous bois, allant rejoindre sa meute.

— Figure-loi, dit Gringor, que, reconnaissant mon mérite et ma discrétion, M. Lacatey plusieurs fois me proposa d'être capitaine de sa chasse. Même, pour ménager ma susceptibilité, il m'offrait le vivre et le gîte en son château, l'existence en commun sur pied d'égalité. J'ai refusé, n'aimant pas le licou, fût-il tressé en velours précieux. Le loup de la fable, maigre^ indompté, ombrageux, c'est mon image. Je redoute à bon droit la hart au col. Je chasse pour moi-même, pour le contentement que j'y éprouve; j'ai une vraie joie à connaître les mœurs du gibier, sauvage, charmant, libre fils de la forêt; je me passionne à le deviner, à déjouer ses calculs, à dépister ses ruses.

EN BROTHONNE 319

Mais, je te le répèle, plaisir de dilettante, uniquement. •Je relâche ma prise, après Tavoir happée... Je serais destructeur si je voulais : terriers et rabouillèrcs n'ont plus de secret pour moi.

« Mais, jeté dois la sincérité absolue de ma pensée: le gibier m'intéresse moins que la bêle puante. L'art de chasser n'est rien à côté de l'art de piéger. Renards, belettes, putois, blaireaux, voilà de beaux joueurs, des adversaires dignes de moi. C'est une jouissance véritable que lier partie avec des gaillards de celte force-là. Le gibier est naïf, en définitive. Le fauve, à la bonne heure! Son instinct, à ce grand virtuose, est digne de s^ mesurer avec mon intelligence. Tendre un collet à quelque lièvre, un enfant réussirait la chose; mais faire trébucher un carnassier dans l'assommoir, c'est une bien autre affaire...

« Cette science du piège en laquelle je suis expert, les succès que j'y remporte expliquent les liantes faveurs dont bénéficie ton ami Gringor parmi MM. les concess-ionnaires et adjudicataires. Personne ne me contrarie; chacun me fait à l'occasion un doigt de cour.

« La bête puante n'est pas le seul ennemi du chasseur patenté : il y a le braconnier. Ah! contre celui-là, je ne puis rien et ne fais rien, puisque je l'approuve. Je le contemple; et cette contemplation m'émeut autant qu'elle m'amuse. Ce goût de la chasse clandestine,, les dangers terribles auxquels s'expose le braconnier dépassent infiniment le profit qu'en retire le pauvre

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hère. La chasse représente une passion surexcitée par la prohibition même, une sensation âpre et profonde qui a sa source dans les tréfonds de la nature, une volupté qui plonge en pleine humanité carnassière. Les luttes entre garde et braconnier présentent des épisodes tragiques, sauvages. Le chapardeur supporte les intempéries, perd le sommeil, use sa santé, risque son existence... Et pareillement fait son ennemi, le surveillant assermenté. Or, tandis qu^ils se dépistent l'un l'autre, la mort les guette tous deux; souvent ils succombent à la pleurésie, à la fluxion de poitrine, à l'épuisement.

« Une guerre sans merci reste déclarée, dans laquelle le meurtre devient presque excusable, étant a de légitime défense >, sorte de vendetta... « Faire son affaire » à un garde, occir un colleteur, cela ne passe pas pour gros crime. Je puis te narrer l'histoire suivante, dont je connais les personnages :

« Le garde-chasse Huard avait fort à faire avec certain Topsent. Il ne parvenait pas toujours à déjouer ses roueries, à troubler ses embuscades, à punir ses larcins, mais il gênait cependant son industrie légalement coupable. Les deux hommes s'observaient, se 'défiaient parfois sournoisement, mais n'en étaient jamais venus aux miains. Ce fut moi qui, fort innocemment du reste, fis éclater la haine qui couvait. Je signalai à Huard les traces d'un pas humain; à mon idée, d'après la position et la direction des empreintes, le passant avait aux pieds des souliers mis à rebours; je trouvai cela curieux ; Huard poussa

EN BROTHONiNE 321

un juron : « Pas de doute! c'est Topsent... la rosse! Il faut en finir. Je l'aurai! »

« Le garde possédait un chien à bœufs de nature féroce; pour le rendre plus sanguinaire encore, il dressa « Turc » à déchiqueter et dévorer des mannequins à forme humaine dont l'intérieur était bourré de viande, d'entrailles, de sang coagulé. Accompagné par ce dangereux molosse, il commença ses tournées nocturnes. 11 surveilla particulièrement certain carrefour où Topsent venait parfois, à l'affût. Plusieurs nuits sans résultat... Un soir enfin, comme le garde venait prendre sa place d'aguet, deux coups de sifflet lui indiquèrent que son ennemi était là, posté avant lui. Ne voyant pas le délinquant, Iluard ne pouvait verbaliser; lune en décours, brouillée, couverte de nuages... Huard attendit, collé au tronc d'un chêne. Le chien aboyait furieusement... mais son maître le tenait en laisse. Le garde cria : « Y a un homme là ! qu'il ne bouge pas, ou je lâche Turc. > Quant à lui, il se colla plus étroitement à l'arbre derrière lequel il demeurait tapi, sa bête entre les jambes... Il savait que l'ennemi, invisible dans quelque fourré, le tenait en joue... Un faux mouvement, une imprudence qui le découvrirait... et c'était, à l'instant, une balle bien visée, ou une décharge de chevrotines. Le braconnier ne bougeait pas davantage, médusé par l'idée de ce chien terrible qui l'arrêterait net dans la fuite...

La nuit se passe, froide, pleine de grésil... Enfin, le jour paraît : notre garde voit maintenant autour de

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lui... Il crie : « Avance, t'auras la vie sauve; dans deux secondes, je déchaîne mon chien. » Obstiné, l'antre restait caché ; alors, Turc, excité par son maître, bondit brutalement vers l'homme qu'il sent... Un coup de fusil... mais le chien a pris élan si subit et violent qu'il passe sous la charge... Blessé seulement à réchine, il roule... Tout aussitôt, le voici relevé, hurlant de rage, sanglant...

« Maintenant, un groupe tragique se débat dans les ronciers : Topsent crie, se défend mal contre les crocs de la bête qui déchirent ses vêtements, labourent sa chair. Homme et molosse sont sanguinolents...

« Le braconnier a lâché son fusil, dont il ne peut plus se servir. Huard s'élance alors, met le pied dessus et ajuste le braconnier : « A c't' heure, je te vois; t'as un procès-verbal, Topsent; file... Je vas soigner Turc. Il t'achèvera, faut croire, la prochaine fois; à la revoyure, mon garijon... »

« De môme que braconnier et garde font assaut de ruses, chasseur et gibier rivalisent de stratagèmes, dans leurs poursuites et défenses. Le chasseur ne se contente plus de domestiquer animaux traqueurs, chiens et furets ; il appelle à son secours la science, les découvertes chimiques ; par exemple, voici qu'il frotte avec du phosphore le front du furet, du bull-terrier. Lapin ou blaireau vident leur souterrain dès qu'ils voient poindre ces points lumineux et fumants.

(( D'autre part, le gibier devient plus circonspect, au fur et à mesure que les moyens d'attaque se perfec-

EN BROTHONNE 323

lionnenl, se diversifient. J'ai fait même à ce sujet d'étranges remarques, relatives à la lutte des espèces. L'instinct de la conservation, affi^ontant l'instinct de la destruction, m'a porté souvent aux méditations.

« Les feintes et finesses du gibier qui se défendcontre son agresseur me font l'effet d'être sous l'inspiration directe de Dieu.

« J'ai constaté ceci : à mesure qu'une famille de gibier se raréfie jusqu'au point d'être menacée de disparaître, elle se préserve avec plus d'ingéniosité ! Et il en est ainsi plus généralement de tous les genres vivants. Sitôt qu'une race est trop décimée, on dirait que les survivants recueillent, par accroissement, le génie de la collectivité, je veux dire la parcelle de, divinité qui fut impartie au type ancestral, quand il sortit des Mains créatrices. »

Quittant le domaine de la haute spéculation, Gringor revint aux faits journaliers de sa vie forestière, à sa stratégie contre les bêtes de proie, dévoratrices du gibier; il m'indiqua partie de ses secrets, en m'exhibant les têtes naturalisées, les fourrures de ses victimes.

— Tiens, ce blaireau, quelle bête madrée, retorse, sous son air lourdaud ! Je l'ai pris en lui donnant comme appât des têtes de poisson. Il aimait trop le rouget ; c'est cela qui Ta tué !

« Dame fouine que voici, m'échappa longtemps, lorsqu'enfin je m'avisai simplement de frapper trois

petits coups discrets à la porte de son terrier; riraprudente, trop curieuse, vint voir!...

f Ce renard... Oh ! il m'a donné du mal... J'ai rais trois jours à le happer. C'était une mère dont j'avais découvert le terrier; sortant de son trou, elle éventail parfaitement mon piège, si dissimulé fût-il... elle sautait à côté, ou par-dessus... Voici enfin ce que j'imaginai : laissant mon premier engin à la même place, j'en plaçai un autre à tel endroit calculé pour la largeur du saut de la bête... J'avais vu juste... Elle tomba en plein dedans ! Quand je vins pour la prendre, il était temps. Courageusement, elle s'amputait! Elle rongeait sa patte prise dans l'étau!... Et celle-ci ne tenait plus que par un filet de nerf que les dents acérées de la mâchoire n'avaient pu rompre... >

...Un soir, nous fumions, assis devant la chaumière de François. Le silence régnait, absolu. Entendant certain bruit que je ne percevais pas, mon forestier prêta plus attentivement l'oreille... Puis il se coucha par terre, pour mieux écouter.

— Viens avec moi, dit-il en se relevant : tu vas voir quelque chose de curieux : un renard qui chasse.

Peu après, nous étions installés dans la clairière de < l'Hermilage », montés à la première fourche d'un chêne. « Indispensable précaution, fit remarquer François, car le renard, si fin soit-il, ne regarde presque jamais en l'air : il se contente d'inspecter circulairement, au ras du soi... Et ainsi tous autres animaux. L'homme seul, comme par besoin, lève les yeux au ciel » .

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EN BROTHONNE 325

Nous attenriîrnes longtemps, immobiles. La Domaniale baignait dans la nuit... Elle dormait palpitante sous la lune qui l'éclairait jusque dans sa chair, dans son cœur... Quantité de lunes se reflétaient au fond des bauges, des mares.

C'était si beau, si profondément beau, que je demeurai saisi, pris par un rêve vague, plongé, perdu en je ne sais quelle hypnose.

Mon compagnon, dont les sens étaient plus aiguisés que les miens, me toucha la main, et, m'indiquant du doigt certaine cépée, dit à voix très basse :

— Voilà...

Je ne voyais rien qu'une tache rousse.

— Un renard à l'affût... Faut-il qu'il soit malin : je ne l'ai pas vu arriver!... Écoute bien, maintenant.

Au loin s'entendaient petits glapissements étouffés revenant à intervalles régulit^rs, deux fois répétés.

— Là-bas, c'est le rabatteur : il sait où son camarade est posté et manœuvre pour lui faire passer le gibier.

Effectivement, après plusieurs randonnées, l'aboi se fit plus distinct... .La chasse approchait... Deux oreilles poinlèrent... Un grand benêt de lièvre venait, au petit trot, sur les feuilles, s'arrêtant, se dressant, regardant autour de lui. Il fit un pas... Frrtt.., Bond du carnassier... Reins cassés, le gibier râlait.

Sur ces entrefaites, arrivait le renard rabatteur. Les deux copains se réunirent, flairèrent la prise, eurent de petits chuchotements qui étaient un langaj>e, l'échange de pensées. Le premier prit la pièce à sa gueule et tous deux s'en furent.

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— Ils vont, dit François, partager leur butin, comme actionnaires de même chasse, à moins que, la nuit n'étant pas très avancée encore, ils n'aient l'idée de recommencer nouvelle traque ailleurs...

Comme nous rentrions, François me fit d'autres confidences.

« On imagine difficilement l'intelligence de ces bêtes-là. Je peux te certifier le fait suivant, dont je Ai8 témoin. Certain renard est collé à terre, surveillant un terrier. Jeannot lapin sort... le fauve bondit, manque son coup, ayant mal calculé la détente de ses jarrets. Le lapin détale, montrant le pompon de sa blanche serviette... Eh bien ! ' croirais^tu que le renard, mécontent de soi, est revenu à son point d'observation? Vo.ulant se rendre compte de la dislance, et reconnaître en quoi il fit erreur, il recommença le saut ; sûr de lui, après cette expérience, il reprit son affût.

€ Écoute cet autre fait. Je possédais un renardeau, l'an passé. Pris tout petit et soigné par moi, il était sage, docile au possible, me léchait les mains et me faisait volontiers les yeux doux : il se tenait à la niche comme un chien très sage. Or, je remarquai, certain jour, que les poules de ma basse-cour diminuaienté Je ne pouvais soupçonner mon pensionnaire, puisqu'il demeurait attaché. Pourtant, j'observai... Et voici la chose surprenante que je vis : quand je donnais à mon captif sa pitance, il éparpillait avec son museau le pain mouillé de laitage dont on emplissait son écuelle... puis, il rentrait dans sa cage...

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EN BROTHONNE «f

Naturellement, les poules s'approchaient, venaient picorer Faubaine, près, plus près, tout près... Une patte sournoise s'allongeait prestement... l'imprudente était gentiment happée... Mais, écoute: voici qui est plus fort. De peur que je ne découvrisse le truc, mon larron cachait les plumes au fond de sa cage, sous la litière. Et, quand j'arrivais, il me regardait, tendre, innocent, gardant ses dehors irréprochables, avec véritable air de candeur ingénue...

— Mais, sais-tu bien, dis-je à mon ami, que tu finis par m'intéresser au plus haut point avec toutes tes histoires ; je ne l'aurais jamais supposé. Pour moi, jusqu'à présent, la forêt, c'était un fouillis de végétation, un monde inférieur.

— Inférieur! cria Gringor. Blasphème! Écoute ceci : dans la nature, plus on descend, plus on trouve de merveilles. Brothonne est riche en essences, peuplée de géants, vive en animaux; mais que dirons-nous des insectes ! La Domaniale (quel admirable mot, vraiment, celui qui contient demeure et seigneurial !) est à la fois un alpha et un oméga, un pays qui les contient tous. Oh ! mon ami cher, le monde accessible à nos sens n'est rien, comparé à celui des larves^ des infimes, protozoaires, chrysalides, cocons. L'infiniment petit plonge dans les régionsdu miracle. Il pénètre vers rm/"e/'wm., jusqu'au royaume du sommeil élyséen. Comprends que l'enfer forme symétrie avec le firmament et que Pluton représente l'autre pôle de la Divinité. Voilà pourquoi et en quel sens Yinfiniment petit est, ^comme Vinfiniment

jfrawd, tout voisin du Créateur. J'ai put'éfonnerparles notions d'histoire naturelle dont me dota, moi, humble autodidacte, l'observation patiente, directe, personnelle. Tu crois que je suis savant? Erreur! On reste un ignorant tant qu'on n'a pas abordé l'entomologie. L'entomologie nous réserve mystères insoupçonnés.

Je me prenais à cette existence, si neuve pour moi. Homme d'étude, de travail intellectuel, je percevais le côté vain des besognes jusqu'ici accomplies. Je prenais conscience que ce prétendu progrès (auquel de prime enfance on me voua et à qui je me consacrai avec l'ardeur d'un néophyte) peut bien, par certains esprits, indépendants avec hardiesse, être apprécié comme une déchéance.

En l'ambiance civilisée, j'avais vieilli, je m'étais déprimé, mes sens s'étaient prématurément usés. Et ici, je me sentais positivement rajeuni; je reprenais notion de ce que sont pour l'homme ces deux facultés merveilleuses^: la vtie et Vou'ie. En ces régions glauques, mes prunelles s'essayaient à redevenir perçantes. Mon oreille commençait à percevoir cette impression si nouvelle, si saisissante : le silence, Vabsence de bruit,..

Hélas ! malgré la séduction de ce monde sauvage et fort, il me fallut songer au départ et n'oublier point que j'appartenais à ce monde « civilisé >, comme dit avec mépris le camarade Gringor.

Jusqu'au dernier moment, il poursuivit ses conversations, qui, devant moi de plus en plus attentif, se résumaient en monologues.

Au dernier dîner qu'il me donna, je lui fis compliment de ses mets, de la chair fine et savoureuse des rôts. Cela contrastait tant avec fades viandes de boucherie ou platitudes du marché!

— Sybarite! Gorenflot! dit-il, c'est pour toi que je renie, pourTinstant, mon régime. Quant aux plats, tu voudrais savoir comment je leur donne ce rehaut?

« D'abord, écoute celte remarque générale.

« L'homme doit faire abstraction des formules apprises, des systèmes inculqués par la « gent enseignante » ; iMui faut remplacer ce qu'on appelle les <L idées reçues » par celles que fournil l'observation toute simple des lois naturelles.

a Essayer, interroger, l'univers, le solliciter par des hypothèses, l'inviter à l'action, tout est là... Natura genitrix obéit. Elle vous émerveille par l'imprévu de ses richesses et l'abondance miraculeuse de sa plasticité, du possible, du fieri qui gît en sa substance. L'inlassable Dieu fit la loi des espèces... Or, on sent parfois qu'avec joie il les outrepasse,. si grande est son énergie créatrice... Voici, par exemple, ma basse-cour, composée de poules, lapins, chèvres, porcs. Eh bien, j'ai constaté que le mâle forestier franchit ma clôture ; du reste, j'ai à dessein établi des haies basses. Le « satyre » entre ; le rut sauvage, le « sang » fait irruption au sein de mes races domestiquées. La manne génésique vient s'incarner et donner, à la chair de mes bêtes ce goût de sauvagerie que mon gourmet ami prise si fort...

€ Et je note la facilité avec laquelle nos variétés

aSO TERRIENS

diverses reviendraient au type commun, qui est ce « Sylvain », ce « faune > divinisé par les antiques.

« J'en fais autant pour les serais de mon jardin. Racines... races... Mes expériences troubleraient parfois les partisans de la sacro-sainte c immutabilité des espèces ».

Nous étions au dessert. Mes yeux se portèrent sur Tunique tableau appendu au mur, ce mystérieux objet qui demeurait exprès retourné. (Dans un moment de blâmable curiosité, j'avais, quelques jours auparavant, regardé et découvert là un portrait de femme... et je m'étais dit : « Voilà qui explique Tâme d'amertume où se comptait mon ami. C'est « elle », l'inconnue, face adorée qu'on exècre et qu'on ne peut fuir, qu'on repousse et qui vous poursuit, auprès de laquelle on reste en la maudissant, dont on emporte le visage, même dans la retraite où l'on a fui son doux maléfice. Je la reconnais, sans l'avoir vue, la démoniaque, celle qui, par sa présence, donne la douleur, et par son absence le désespoir... »)

Je dis alors :

— Eh bien, dans le tableau idyllique de ton bonheur sylvestre, tu ne m'as rien dit de la femme ! Croirai-je que la forêt (qui ne te laisse manquer de rien) te fait largesse aussi sur le chapitre « amour î> ? Brocéliande teprésente-t-elle parfois quelque robuste boquillonne ou une lascive balletièreî Viendrait-on te faire des agaceries, à la mode des chevrettes et des biches ? Est-il vrai que tu sois devenu impassible

EN BROTHONNE 331

quand, au détour d'un quinconce, apparaît guimpe,

jupe ou coiffe ?...

Il tressaillit... Et je vis bien que l'instinct de la

race en lui n'était point mort... Gringor eut geste de

nervosité, fronça le sourcil,

— Je ne sais plus, du latin, que deux mots : vaccay

vacua.

Puis, reprenant l'empire qu'il avait sur lui-même, il revint au ton du persiflage.

— -Que veux-tu?Les saint-simoniens tirent, paraît-il, voyage en Orient pour trouver « la femme », et ils ne découvrirent rien... Ces idéologues cherchaient l'âme maternelle : ils rencontrèrent le vide !... Moi, de même... C'est pourquoi, ayant parcouru le monde et les villes, je suis revenu à cette forêt où, plus et mieux qu'ailleurs, on peut s'abstraire de celle qui représente le « genre humain », — puisque c'est en elle qu'il s'incarne.

« Et maintenant, indiscret ami, si tu veux connaître le tréfonds de mon cœur, voici. L'émotion esthétique que certains éprouvent devant la beauté d'une femme, je la ressens, moi, devant la splendeur d'une chênaie. Nulle chevelure ne m'est douce autant qu'une frondaison.

€ Au surplus, la femme est nécessaire à ceux-là seuls qui veulent se survivre... Çakya-Mouni au pied de l'arbre hindou faisait-il risette aux houris, aux aimées? En la variété des semis, existent certaines tleurs qui n'ont pas de graines et certains fruits sans pépins : je suis de ceux-là.

« C'est dit : comme le prophète Jean de Leyde, «je n'irai pas plus loin »... omnis moriar. Je me rétracte dans l'ancestralité ; veux-tu voir ma couche nuptiale ? C'est un sépulcre... Viens regarder .»

Et il me conduisit dans certain petit enclos qu'ombrageaient sept chênes ; là je vis un dolmen à la mode d'Armorique... « Voilà! Trépassé, je dormirai en la forme ancestrale, comme firent les Celtes, la race inaltérée dont nous sommes le métissage affaibli. >

Sa voix se teinta d'émotion...

— C'est là, dit-il, que tu m'enseveliras, de tes mains...

Je quittai enfin ce compagnon qui m'avait révélé forme nouvelle de vie, modalités mentales jusqu'ici inconnues de moi. Très étrangement, j'avais pris goût à ces pensées insolites... à ces pensées de solitaire.

François me reconduisit jusqu'à l'orée de la forêt.

— Voilà, dit-il, l'endroit, le seuil... Parfois, je viens ici contempler les emblavures, la morne plaine. Et quand j'ai regardé le monde lamentable des troupeaux domestiques, les prairies artificielles, les bètes prisonnières entravées aux pattes, l'homme (avec ses besoins, ses plantes fourragères, ses instruments de torture, faulx, faucilles, bêches, fourches, cisailles), les scènes de charrues, de herses, d'engrais, toutes ces navrances, ces visions d'asservissement et de travaux forcés... alors, je rentre dans ma belle forteresse blonde... J'y reviens avec délices, avec sen-

"^^^i^^ii^T^^^ff^ï^Mt" ^W^T^^'^l^m '

EN BROTHONNE 333

sation d'aise et de sécurité... Tel qu'un roi, un roi indépendant, qui n'aurait l'obsession d'aucune cour, je me promène, au gvé de ma fantaisie, dans ce parc gigantesque et somptueux, tel que n'en possède aucun palais impérial... Je fais la cueillette des fraises et des inspirations, au hasard de méditatives promenades à travers lignes, contre-lignes, enceintes, haltiers, chemins couverts, gaulis déjeunes chênes.

« En Brothonne, j'éprouve l'impression primordiale, très antique, d'être tapi, caché, protégé, libre pourtant. Tournant le dos aux plaines cultivées, il me semble que je quitte tel champ de bataille, telle arène où s'ébat mêlée féroce, impitoyable, pour réintégrer un asile contre nuées homicides, aquilons, foudre, froid, soleil. Et, dans cet ancestraf abri, je retrouve l'âme humaine des premiers âges, cette âme ingénue, fondamentale, et forte dont la nôtre a surgi — ascension de sève dans une greffe insérée... »

Il se tut, grave, comme perdu dans un monde de pensées très douces... Ses yeux demeuraient fixés sur la ligne somptueuse des arbres qui bordaient la plaine.

— Ces arbres des lisières, prononça-l-il, m'émeuvent particulièrement : ne sont-ils pas avant-garde de la grande armée Ibreslière, troupes de fi'ont, de frontières, sentinelles de la Nation végétale? Ce sont eux qui reçoivent le premier choc des vents, la morsure la plus cuisante du gel et de la canicule, les atteintes de l'émondeur, les blessures du charroi et

33i TERRIENS

du SOC de charrue... Or, ces arbres bordiers sont précisément ceux qui atlaquent les champs voisins, y lançant hardiment leurs graines, qui imposent leur race, et portent ainsi au loin, en avant, fram^ la vie forestière. N'est-ce pas ainsi dans Thumanité?

Fraternels, nous nous embrassâmes... et rétrernte des mains non sans peine se dénoua...

Rentrant à mon logis, je traverse les champs du Roumois.

Après le suggestif et captivant séjour dans le monde forestier, je me réhabituai mal aux visions agrestes, aux optiques jadis familières, aux perspectives amies. En mon pays, j'étais dépaysé.

Enfin, je me ressaisis : je contemple à nouveau, avec toute l'âme de mes yeux conscients, l'auguste spectacle des champs cultivés.

Ce que j'ai devant moi, ce n'est plus la forêt hirsute, réservoir d'énergie, repaire de fauves... C'est l'esprit fécondateur brassant la glaise fertile. Ment agitai molem.

Et, de pareil spectacle, je perçois la beauté, — cette beauté que nia si violemment Gringor, en son exclusivisme farouche.

Voici toujours les traditionnelles silhouettes, si émouvantes : L'homme à' la houe — V Angélus — les GlaneuseSy du génial peintre normand.

La somptueuse réalité, où mes prunelles se cares-

EN BROTHONNE 335

sent, possède des dessous mystiques dont mon esprit reprend notion.

L'effort du paysan n'est-il pas rite religieux?... l'ahan de sa bouche, prière agréable au Seigneur? Oui ! Tout ciiamp de labour, de labeur, est le temple du Très-Haut, — qui se complaît dans le très humble., .

Chaque sillon forme un autel fauve, chaque épi un tabernacle élevé pour l'offertoire, en simulacre d'office dont les cloches et clochers s'agitent partout.

La maturation est gloire, deuil aussi — un deuil qui a la teinte joyeuse de l'or. L'instant de la maturation, minute de solennité, représente la plus adorable des péripéties : épanouissement somptueux, holocauste, but sacrificateur que poursuivait la Nature féconde, depuis que le soc éventra son sein L..

Autour de moi, air libre, perspectives, horizon lointain baignant dans l'atmosphère limpide, allongement très vaste de terrasses dont les dernières s'évanouissent en les dégradations d'un indigo mouillé... quelle délicieuse fluidité! quelle finesse déteintes! quel fondu de nuances et de coloris, en cette aquarelle natale...

Je jouis infiniment de cette lumière, blanche avec intensité, de cet éther vibrant et translucide, moi qui viens de vivre au fond des clairs-obscurs, en ces régions de luminosité blonde et tamisée. Evadé du royaume des frondaisons vertes, j'ai accès maintenant dans l'empire du jour. Jadis, en Bretagne, mes yeux éblouis éprouvèrent pareille impression, lorsque, quittant les rivages bas deTrestraou, les régions tragiques

de Ploumanach, je me retrouvai là-haut, sur le promontoire, cet idéal village que le langage celtique, si imagé, appela « Noire-Dame de la Clarté ».

rus! voici, à toi revenu, ton fervent, le fils issu de ton giron. Gloire à tes spectacles charmants où s'extasièrent mes yeux d'enfant, où mon âme reçut le ferment du désir, où elle conçut en même temps le rêve d'un r-epos...

Je les connais, ces vaguelettes qui courent sur les cimes du blé, lames d'une marée limoneuse.

Il m'est familier et bien cher, ce bruit monotone, clair, des tâcherons qui repassent leurs faulx sur des enclumes, à grands coups de marteau.

Qu'il est doux, cet écho des voix de charretiers, qui interpellent leurs chevaux, là-bas, très loin, je ne sais où...

Je les retrouve, ces jardins sauvages qui couvrent les berges de nos routes. Je m'intéresse à ce long parterre dont la récolle est destinée aux oiselets, insectes, papillons, mendiants, ânes errants.

Bonjour à cette blonde fille qui mène un troupeau de dindes, — petites vieilles gloussantes, voûtées, en capeline et mantelet noir, coiffées du haut bonnet ruche de rouge...

Je salue de la main ces corneilles esquissant quelques coups d'ailes pesants, pour retomber lourdement au creux du sillon.

En leurs ébats, des oiseaux, se posant sur le gazon, semblent rejaillir, bondir à nouveau. Grives enivrées de gui, merles gorgés de sorbier, mouches ivres de son,

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mésanges étourdies de mouvement, alouettes éprouvant le vertige de l'espace... tous ces êtres chantent Thymne de la création, hymne dont les versets éclatent et se répondent par milliers.

Dans les arbres, il y a d'ironiques et tendres chansons, dont je sais les refrains.

Je m'attarde à écouter des grenouilles qui font sonner leurs crécelles, bruit de castagnettes et grelots sonores. On croirait entendre la cantilène de ces négresses d'Afrique dont le gosier semble de bois.

Voici des poulains et pouliches, lâchés, galopant, en vent de folie.

Groupe de deux vaches : l'une lèche avec volupté sa camarade, lustrant le poil de sa robe, à grands coups de langue rugueuse et rouge. Celle dont on fait ainsi la toilette, s'étire, nonchalante, regarde au loin, de ses admirables yeux que frangent les longs cils, — des yeux faits pour refléter et non réfléchir... Puis, les deux amies, lasses, s'étendent sur un tapis de verdure qu'emperlent les gouttes d'aiguail, irisées.

L'une d'elles, troublée doucement en sa placidité foncière, se relève et beugle... Elle appelle... Image antique... Hathor désire Apis, son dieu salace...

Cette vache, clamant au mâle, ce cri terrible d'amour et de genèse, cet appel sourd, têtu, de l'Isis en rut... quelle ampleur souveraine !... Agitée, impatiente, la bêle féminine provoque et supplie l'univers, impérieusement, douloureusement... Voix de la création.

Spectacle auguste en sa lubricité... On comprend pourquoi Tantiquité divinisa la génisse.

Les taureaux, par la campagne, ont entendu... Certains tirent sur leurs longes. D'autres marchent, énervés, le long des haies. Quelques-uns paraissent fous... Une sorte de fureur luit en leurs prunelles sanglantes; ils enfoncent leurs cornes au flanc des fossés, ou labourent l'écorce des arbres.

Je longe des saulaies vertes dont les feuilles s'argentent au revers. Avec leur frondaison à double coloris, ces saules ne sont pas « pleureurs », mais gais, droits, vivaces avec leur chevelure bruissante, claquante.

Combien tendre apparaît leur teinte cendré clair, comparée au gris terne et poussiéreux des oliviers de Provence! Quelle figure fait Taride pays méridional à côté des plaines vertes de Neuslriel

« Plaude » bleue de mes rustres; grisaille lumineuse des toits de chaume ; toilette que portent nos filles, cotillon rouge, devantet bleuâtre, coiffe blanche ou bonnet de coton; tons sépia de la terre; pommiers couverts de fruits roses ; vert puissant des masures; mouvante et drue toison de nos haies vives... toutes ces visions ambiantes flattent mes yeux.

Air et soleil uniformisent les vivants de toutes régions. La carnation des Normandes m'apparaît semblable à la pulpe des feuilles : rude et calleuse, la peau de nos paysans s'accorde à l'écailleux pelage des poiriers.

Les yeux pers qui me fixent au passage, en un éclat

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voilé, sont harmoniques aux aspects du paysage, vaporeux, élincelant, sous ses reflets mouillés.

Le buste ramassé des villageoises, lourd, opulent, tassé, fait songer au tronc des pommiers.

... Me voici arrivé aux limites du plateau roumoisan. Devant moi, à mes pieds, s'étend l'Estuaire natal.

Qu'il est beau, contemplé de ces hauteurs! Tous plis du terrain, toutes ondulations de la contrée, je les embrasse, je les réunis en un même appel de mes lèvres, un même baiser de mes yeux, un même geste enveloppant de mes bras élargis.

Or, sous le présent somptueux, le passé transparaît et s'évoque.

Cette vallée où s'épandent Seine et Risle, fut sculptée à vif, en pleine glaise, par la Force incréée. La main puissante de Télément, du temps, de Dieu, a pétri le calcaire.

Les combats planétaires sont visibles encore sur nos Monts, qui furent gladiateurs — Héros des âges jurassique et crétacé. Aux flancs des promontoires apparaissent cicatrices, écorchures, balafres, ecchymoses. Les chairs éraflées, meurtries, limées, se montrent, mises à nu, blanches, violâtres, sanglantes, par places, on dirait.

Cette vision m'assiège... Sous le gramen si riant, vivace, fleuri, les côtes rappellent l'ancestrallté, présentent vestiges du cataclysme.

Des quatre coins de l'horizon se lèvent les caps, têtes, cyclopéennes silhouettes, cabrements tragi-

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ques, Monstres de minéralité. Toutes ces formes rigides furent témoins des âges millénaires.

Voici le gouffre blanc et verdâtre que fit le Déluge* Voici l'éloilement, la saignée, la brèche formidable par où se ruèrent les eaux.

Comme tout y est calme, maintenant! Résidus des mascarets atlantiques, deux fleuves s'étirent, se prélassent, assagis, pacifiques. Des troupeaux paissent à l'abri des saules, sous les rangées de peupliers, et les bouquets d'ormes, dans les prairies qu'ourle de blanc le liséré des digues, dans ce gigantesque pré qui a, pour clôtures, les rivières, les montagnes, l'Océan.

Le long des côtes, dans nos campagnes, serpentent écheveaux de roules, chemins, lacis de sentiers, minces, à cette distance, comme passées de fourmis. Tout cela forme l'innervation de la planète, le faisceau circulatoire par où se transmet l'influx astral.

Tandis que, sur l'eau vivante et lumineuse, sur la nappe élargie du goll'e, dorment, cap à l'ouest, des embarcations au mouillage, ou quelques steamers de l'Administration, reconnaissables à leur cheminée blanche, à leur coque marron.

Quelle tranquillité! Or, pourquoi mon âme s'inquièle-t-elle? D'où vient que mon esprit, curieux des hypothèses, évoque catastrophes passées, prévoit cataclysmes futurs? Pourquoi rêve-t-il d'un avenir où cet listuairc, maintenant harmonieux, paisible, fleuri de lumière, redeviendra une cuve formidable où les forces brutes reprendront leur apocalyptique combat?

L'Énergie brasse toujours le monde, cherchant sujet plastique. Elle ne sculpte plus les continents; cependant, jamais elle ne repose... Regardez copime elle pétrit les nuées, et comment, avec des buées inconsistantes, elle refait l'apparence des Règnes vivants.

...La vesprée violette descend... Des églises sonnent J'angelus, — telles des couveuses qui rappelleraient leurs poussins épars... Je retrouve ces minutes charmantes où tout s'éteint, êtres, formes, phénomènes.

A l'ouest, Ronfleur allonge sa silhouette de cuirassé, dont les sabords sont figurés par les alignements électriques du Poudreux, de Saint-Glair, de Saint-Sauveur.

Des constellations planent sur moi, signes d'une vie plus haute, hiéroglyphes de la Sidéralité, Règne éternel...

Le premier souffle des brises nocturnes agile cimes et hauts arbres. Mille ramures s'élèvent, s'abaissent, flagellent doucement l'air.

En langage sémaphorique, les branches, les bras, semblent esquisser, avec lassitude, adieu languissant à l'adresse de quelque vespéral compagnon, d'un pèlerin errant,.. « Bonne nuit ».,

Quelques phares écrivent leurs phrases muettes, font des clignements amis, de secourables signaux. De toutes parts, les routes marines de notre Estuaire s'indiquent en bornes de feu.

Ces chenaux éclairés, c'est l'entrée flamboyante de

« la Duché de Normandie ». Penseur épris des historiques épopées, imaginatif que transporte la poésie nocturne, je scrute la Ténèbre, je devine l'endroit même où s'échouèrent les barques des Vikings... Et, visionnaire, je fais surgir de Tombre les pennons aux deux léopards rouges.

Mon cher François,

Merci pour les minutes exquises et les trop brèves heures passées avec toi, en Brothonne.

Eh bien ! sais-tu? rentrant dans mon verger avec plus de tendresse que jamais, je lui ai découvert aspects de foret. Ma Brocéliande, à moi, c'est la cour natale, cette masure d'apparence modeste et d'opulence foncière, cette fraction de planète que choisirent mes aïeux, qu'ils ensemencèrent, qu'ils plantèrent.

Mon quinconce d'arbres fruitiers, ce n'est point la végétation luxuriante et farouche où tu te complais : c'est la végétalité, bonne nourricière du « Fils de l'Homme ».

Le pommier, il est pour moi à la fois ce que soni pour toi le chêne, le frêne, l'orme, tous les arbres, tout ce que les Celtes englobèrent sous le vocable « Irminsul ».

11 me donne son ombrage, son parfum, la grâce de ses fleurs, la pulpe de ses fruits, la saveur de sa sève.

Pour lire et méditer, je m'asseois aux fourches de son tronc : il me fait un fauteuil moelleux avec

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ses ramures enchevêtrées et ses branches moussues.

Au printemps, lorsqu'il fleurit, nuptial, il m'est une cause d'émotion : sa vue exalte mes sensations d'artiste, nourrit ma pensée philosophique.

En voici un dont mon bisaïeul planta le pépin, que mon aïeul mit en terre et qui fut greffé par mon père. Il est « de la famille » : je le tiens pour mon frère.

Vieux serviteur des miens, comme il est usé maintenaat, mutilé, brisé !... mais combien énergique encore... Par sa plus haute branche, réduite à l'état de moignon, il tient encore droit et ferme un bouquet de feuilles, dernier holocauste, suprême geste d'adoration, de dévouement, de misère.,. Je le vénère parce qu'il est Adèle, dévoué à ma lignée jusqu'à la mort.

J'éprouve, à le voir, attendrissement singulier. Ce bois, celte forme tragique, agonisante, c'est moi; il est mon image; je serai sa ressemblance. La leçon qu'il donne ne sera pas perdue... Ce vieillard, de pulpe exténuée mais d'intacte énergie, dit à l'homme qu'il faut maintenir l'effort quand même, jusqu'au trépas. Il proclame que chacun doit continuer l'oblation de son âme jusqu'au suprême epphêta.

Ett voici un autre qui ne vit plus, et reste néanmoins debout, cadavre rigide. Décharné, spectral, il survit parmi ses luxuriants fils. Squelette gris, endeuillé de mousse, il ne tombe pas. Demeuré tout d'une pièce, même au delà du trépas, il m'enseigne comment on peut dépasser la vie, en quoi un être

Ui TERRIENS

d'énergie peut se montrer, selon le mot historique, « plus grand mort que vivant »,

Desséché, mais non pourri, son vieux cœur a cessé deballreensasuhslanceincorruptible. Durci, pétrifié, métallisé, il représente un sursum corda en action. Sain il vécut, — saint il entre dans la postérité, il y entre, intégral, n'ayant perdu aucune de ses ramures, et il rend à Dieu sa forme inaltérée... Je le tiens pour le héros de son Règne.

Par la merveille de sa statue, il raconte encore le miracle de sa vie. Ecce lignum.,,

La beauté de son geste fait qu'il sera respecté. J'aî ordonné qu'aucune cognée ne le toucherait. Je veux le voir longtemps, l'aimer toujours, m'en souvenir à jamais, parce que, m'ayant donné des fleurs, des fruits, des motifs d'enthousiasme, il me lègue une pensée.

Le petit adamite tâchera d'imiter le vieux pommier : il essaiera de se survivre.

Sous le porche, près du « larmier » , en voici d'autres que la tourmente abattit et que les « gens de journée » achevèrent.

Quand un pommier est bien mort, à terre, déraciné, — alors seulement, — je le scie.

Et, si je tranche la fibre, il me semble que — dernier service — Parbre transfuse, en mes veines, à travers mes muscles, la chaleur solaire qu'il emmagasina pour sustenter son cœur et nourrir son aubier.

...Toutes ces choses, ami cher, je te les écris près du feu clair de ma grande cheminée à hotte nor-

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mande... Je regarde, de temps en temps, la flamme ...C'est l'âme du pommier qui se consume, là, donnant à mon corps quelque chaleur, à mes yeux de l'extase, à mon esprit de la joie...

L'âme du pommier, l'excluras-tu du Panthéon que ton rêve construisit, en Brothonne?

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