‹ TerriensChapitre 5 sur 6 · La jumeat · texte numérisé non relu

La jumeat

— Les cloches d'Ys! prononça-elle. YaDoué!...

Ce furent ses dernières paroles...

On dirait maintenant que les ancêtres d'Atlantide, les races englouties appellent leurs descendants vers les tombes glauques, vers l'abîme...

La mer traîne, sur la Baie des Trépassés, longues chaînes de cailloux, anneaux d'écume.

Des nuées de flocons s'abattent sur la presqu'île, essaims d'abeilles sinistres, neige d'Apocalypse.

La lande a des mugissements, se couvre de gestes éperdus. Cromlechs et menhirs, sous la blême lune, sous la fuite des nuages, paraissent se mouvoir.

Tous sémaphores ont replié leurs antennes et ressemblent à des potences, silhouettes lugubres.

Sur ce paysage de chaos> de cataclysme millénaire, e phare d'Eckmûhl continue son geste d'aspersion. La Licorne promène, sur la presqu'île camuse, aux quatre coins de Thorizon, son œil cyclopéen...-

Ils marchent toujours, nos jeunes gens, unis par un vouloir de fatalité. Sans s'être rien dit, les voici d*aecord pour remettre leur volonté débile aux lois capricieuses et formidables du Destin.

Ils marchent... Le vent les repousse, les refoule, pèse contre eux... On dirait qu'une âme de pitic cherche à les rejeter vers la terre ferme, le foyer, le salut.

Le couple tragique s'avance... actionné par un désespoir plus fort que l'Élément secourable. D'un pas égal, ils vont à l'abîme, à la mort.

Les victimes montent sur la roche néfaste, celle qui

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vit le drame de 1870, — celle qui fut peut-être, au temps des Atlantes, autel, dolmen d'holocauste...

Détermination consentie? Prédestination?... Sur la pierre de sacrification, les fiancés se tinrent debout — victimes expiatoires.

Serrés l'un contre l'autre, ces êtres d'amour et de démence, gloire et malédiction de la vie, formant silhouette sur l'horizon du déluge, attendaient. . .

L'Océan semblait vouloir les épargner, refuser de les prendre, hésitant (on l'eût dit) à consommer ce crime inutile... Calmée par l'Invisible, la tourmente allait-elle mollir, miraculeusement?... Il y eut, dans la mer, certaine accalmie. . . et, tout aussitôt, des phosphorescences... frissons de feu. Les roches s'environnèrent de remous lactés, d'écharpes étincelantes, s'ornèrent de lumineuses couronnes... La mer. se mettait enfête, se parait, comme pour une cérémonie nuptiale.

— Le mariage traditionnel en Armor!... pensa l'étudiant,... les noces avec l'Océan!

Devenu mystique, au moment suprême, André recommanda les deux âmes à Dieu. Et, des profondeurs de sa naïve piété d'enfant, le psaume d'humilité remonta aux lèvres.

« In manusluaSy Domine, commendo... »

...Lorsque, soudain, TAtlantique, par un déferlement d'obliquité, en forme de faucille sournoise, prit à revers, — comme s'il ne voulait pas effrayer nos martyrs adolescents, — les cueillit, les trancha... ainsi qu'il arrache les liges de goémon...

Et ce furent deux lamentables cadavres sombrant enlacés, cœur contre cœur.,.

Les noyant, TOcéan ne désunit pas ce couple, épave funèbre.

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EN BROTHONNE

EN BROTHONNE

« Tu fis sagement, cher ami, de mettre, sur l'enveloppe de la lettre, la mention: ^ A suivre ». Elle m'arriva, maculée de dix cachets de la poste, face et revers, — s'étant ainsi promenée en maint pays, avant de me joindre, à laHaye-de-Routot, c'est-à-dire non loin de ton Conteville (une heure et demie en bécane, par Sainte-Opportune). Je suis ton voisin, mon bon, sans que tu paraisses t'en douter. Tu penseras peutêtre que je fus peu aimable en ne te prévenant pas. Voici mon excuse : je suis devenu misanthrope, cher ami. Je le suis... ou plutôt je l'étais, — car, depuis que je me suis éloigné de mes semblables, je m'habitue à les tolérer. A condition de ne plus les voir, je déteste moins les hommes (« hommes », mot générique qui embrasse les femmes !...)

(L Bien entendu, comme lu fais partie du gemts homOy]e t'englobai dans mon ire. Et^ naturellement

aussi, je le fais bénéficier de mon humeur nouvelle. C'est pourquoi lu as droit, sinon à une « indulgence plénière >, tout au moins à un traitement de faveur: je ne le condamnerai point sans l'entendre, la présente l'en porte l'assurance.

« Il me sera même fort intéressant de vérifier jusqu'à quel point je suis encore fâché ou réconcilié avec la gent adamite. C'est dit! Te voilà choisi comme sujet d'expérience. Je te convie donc à une entrevue (rien de celle que l'Université nous enseigna sous le nom de t Camp du Drap d'Or >)... Et, par ainsi, nous verrons si l'Espèce est toujours aussi digne d'abomination, même représentée par un de ses types les plus sympathiques.,. C'est « à toi que ce discours s'adres.^e », car j'ai — ou plutôt j'avais — la faiblesse de l'aimer : pour m'inspirer cette afTection bizarre, tu m'as pris tout petit! Apparais donc :je t'irai recevoir à l'orée de la forêt de Brothonne (t'ai-je dit que je demeure en Brothonne?ad limina^ comme disent NN. SS. les cardinaux). De ma sylve adoplive, je ne sors généralement pas : mettre le pied dans les champs cultivés — plates-bandes d'une humanité non moins plate — je ne fais cela pour rien au monde, pour personne non plus, sinon toi.

« Pour loi, voici ce que je propose (transaction en somme honorable à notre double point de vue) : je te donne rendez-vous le 16 juillet prochain, sur la place de mon village, à l'angle ouest du cimetière; ne cherche pas les raisons 'de ce rendez-vous plutôt macabre; voici •

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« Ce jour-là, mes villageois célèbrent, avec l'aide du clergé, face à l'église, au son des cloches, la cérémonie curieuse dite : < Feu de la Saint-Clair », rappel des cultes ignés, des rites solsticiaux qu'observèrent Celtes et Romains, survivance au moins inattendue de Zoroastre et de la religion parsie.

« C'est à voir; et si cela ne te « convertit » pas, tout au moins cela te « divertira ».

Ayant achevé la lecture de cette épître originale, je revis par la pensée l'ami qui me l'écrivait, François Gringor; je le retrouvais tel que jadis : bon enfant, d'esprit bizarre et primesaulier. Je Tavais connu à l'École de Droit. Blond gars de Normandie, boute-en-train, légèrement fêtard, il s'avançait alors dans la vie avec la force et la séduction d'un jeune dieu qui cueille en passant, dans la joie elles sourires, tous les cœurs extasiés. Était-il devenu tant que cela misanthrope? Et misogyne? Contempteur des mortels, passe encore... Mais des mortelles ! Changement miraculeux, alors! Il est vrai qu'en forêt...

Où l'avais-je quitté? Il me souvint que c'était à Inverness (Ecosse). Ayant passé ensemble notre licence en droit, il nous parut indispensable de célébrer ce mémorable événement par des réjouissances particulières; et, lors, fut décidé que, de conserve, nous irions explorer les Monts-Grampians, les Trossachs et les lacs chers à Walter Scott.

Après avoir gravi le Ben-Nevis, navigué sur le Katrine, pareillement sur le Lomond, traversé Glencoé- Valley^ évoqué (inutilement du reste) « the Lady of

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the Lake », « Rob-Roy », « Waverley » après avoir absorbé du brouillard glacé et du whisky brûlant; remonté le Caledonian Canal... je m'étais entendu déclarer par mon singulier compagnon que, depuis longtemps, il caressait l'idée d'établir sa demeure par 57° de latitude nord et 5° de longitude ouest, Greenvich méridien, — qu'aujourd'hui, parvenu à cet endroit précis du globe, il s'arrêtait pour y planter sa tente. Cet abominable climat avait décidément toutes ses faveurs. Pour avoir préféré la France à l'Ecosse, Marie Sluart était une pécore qui ne comprenait rien de rien à la chasse, à la pêche, à la libre vie du glen, à Fingal-cave, à la poésie, à la pluie, à tout ce qui fait le prix de l'existence, enfin ! Au-dessous de tout, cette reine I... Paris n'étaitrien à côté d'Inverness où Gringor prétendait se fixer définitivement, pour ymouriretmêmepoury vivre...Or, comme il espérait bien mourir dans mes bras (plus tard. ., oh ! plus tard), comme il ne doutait^ pas que je ne tinsse à lui fermer les yeux, force était que moi aussi je résidasse là !..,

La brume boréale de la vieille Calédonie ne me permettant pas de diagnostiquer (en celte résolution de mon fantasque ami) quelque insolation, je crus que Gringor faisait du paradoxe, se livrait à quelque bravade fantaisiste de conversation, se « payait ma tête », en un mot.

Point! François me laissa repartir seul, Nous nous écrivîmes. Peu à peu, les correspondances s'espacèrent. Une dernière lettre me fut retournée avec cette mention : « Parti sans laisser d'adresse ».

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Qu'était devenu mon versatile compagnon? Marié? Errant? Mort?

On me le signala enfin à Paris, où il suivait des cours de physique, chimie, histoire naturelle. Étrange avatar! François voulait donc, à cette heure, devenir un savant? Pourquoi cette volte nouvelle et si imprévue?

Cherchant pour quelle raison il ne m'avait pas donné signe de vie, j'imaginai que mon camarade éprouvait quelque confusion relativement aux incohérences de sa conduite, aux heurts inattendus de ses désirs et volitions et qu'il voulait éviter quelques plaisanteries faciles. Je pris donc les devants et lui écrivis la lettre à laquelle il venait de répondre. - A tout hasard, j'écrivis à la dernière résidence (sachant qu'il était parti, revenu, redisparu encore).

Mais je ne m'expliquais point pourquoi cette réponse venait de la forêt de Brothonne.

Enfm, tout mystère allait cesser. Bien sûr que je consentais à revoir ce condisciple, qui personnifiait une phase de ma vie, et des meilleures!... Mais, allais-je le retrouver si désabusé, si désenchanté?

Donc, le jour Saint-Clair, 16 juillet 1902, à cinq heures après-midi, je débouchais dans le minuscule bourg de la Haye-de-Routot. Et, au pied du gros if qui fait la gloire de ce village, j'aperçus le nommé François qui m'attendait, lorgnon en bataille.

— Ouais! dit-il... Pas trop changé, le gaillard, bien que sept ans aient passé... Heureux de te revoir! comme tu deviens rare!

Je le retrouvais bien, avec son goût des plaisantes exagérations, des outrances drolatiques. Sur le même ton, je répondis :

— Toujours féru d'énôrmités, fis-je: roi des pince-sans-rire?

— Je ris aux larmes tous les 16 juillet, dit-il : c*estmonjour,,.. voilàpourquoi'tu me trouves hilare. Les trois cent soixante-quatre autres jours, je suis crépusculaire, lunaire, saturnien. Le feu Saint-Clair est pour moi Tunique instant de joie, l'éphéméride solaire où je me sens plus vibrant qu'Apollon luimême. Et, céans, je te fais voir l'objet de mon enthousiasme annuel.

Il me conduisit devant le « bûcher », énorme échafaudage de rondins assemblés en forme de pyramide quadrangulaire*

— Voici l'objet.., ne te mets pas à genoux... salue seulement.

Et il m'expliqua ce qui suit : « Le feu Saint-Clair est une cérémonie instituée en 14-94 en même temps qu'était fondée la Confrérie locale. Par privilège spécial, les frères de charité vont cueillir, avec attelages choisis, du bois en Brothonne; corvées volontaires et souscriptions sont mises en œuvre. Le jeudi de Saint-Sacrement, la Frarie tout entière élève le bûcher, selon les rites consacrés, suivant l'épure et avec les dimensions traditionnelles. Au centre de la construction se dresse certain tronc d'arbre surmonté d'une croix : c'est l'arbre miraculeux. »

— Tu verras, en effet, tout à l'heure, insista mon

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ami, que, coQSumarrt cette masse de cotrets, la flamme respectera l'arbre central et ne touchera pas la croix...

— Tu te moques 1

— En aucune façon,.. Je croisy fit-il, mettant à plat la main sur son cœur.

Et, d'un air pénétré, il ajouta :

— Toi aussi, tu croiras^ Thomas sceptique... Tout le monde croit, ici. Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que les frères croient aussi! Et pourtant, eux, savent mieux que personne la raison de cette apparente incombustibilité : l'arbre de houx qu'ils ont réservé pour la croix est en effet bien moins inflammable que l'édifice des sapins résineux ou des hêtres dont il est entouré. Eh bien, mon ami, cela est beau!... Rien ne fait mieux comprendre et vénérer la grande parole qui domine le monde : Credo quia absurdum! Et allez donc ! crux ave !. . ;,

Après un silence, il poursuivit.

« ...Et tu ne voudrais pas que je sois fier d'appartenir à l'espèce humaine!... La foi! la force! En définitive, tout cela est bien fait : la croyance au surnaturel demeure aussi nécessaire à l'esprit que peut l'être, à notre estomac, le pain. Nos meilleurs philosophes affirment que l'homme est un animal religieux et que c'est même là précisément ce qui le distingue de la bête... Très pertinemment dit! A ce compte-là, nos gaillards d'ici ne sont point des bêtes.

Intarissable, en l'âpreté de sa verve amère, Fran-

çois me narra d'autres singularités concernant la superstition villageoise.

— Daigne ouïr, dit-il, l'histoire de saint Pantaléon. L'effigie de ce personnage sacré fut longtemps vénérée en nos parages et je fus témoin de maintes scènes édifiantes. Très beau, ce gaillard-là ! Je l'ai vu : on peut supposer que c'était tout simplement une statue gallo-romaine, quelque Apollon (tu ne dois pas ignorer en effet que le sol forestier de Brothonne est exceptionnellement riche en vestiges de l'art antique). 11 était donc trop beau ! Et c'est ce qui le perdit... Quos vult perdere Jupiter...' Certain gardechasse s'éprit de la statue, l'enleva, pour la revendre, j'imagine, h quelque antiquaire de Rouen ou de Paris... Et notre voleur remplaça Pantaléon par une statuette quelconque... une Vénus d'occasion, — une petite Vénus de rien du tout, problématique déesse qui, après avoir fait la joie clandestine des vieux conservateurs, s'était vue plaquer indignement par son dernier possesseur, collectionneur aussi lubrique qu'inconstant! Cette irrégulîère, habituée et victime des « injustes noces », destinée à passer de main en main, fut donc mise par le larron ravisseur en Tabri où jadis trôna Pantaléon ! Elle le remplaça. Transfuge de l'Olympe, elle faisait des intérims dans le monde des saints catholiques... tu vois cela d'ici!...

Elle installait carrément ses charmes troublants en pleine hagiographie! Délicieuse pensionnaire des musées vénérables, maisons closes de l'art, elle paraissait en plein jour, la jolie fille trop aimée... la bonne

camarade d'Apollon... Tout m'incite à croire que la vagabonde divinité a trouvé ici son Olympe définitif, une retraite enviable, Thonorable couronnement de carrière, larespectabilitédontrêvechaquehétaïre. Elle terminera ici ses jours, loin des agitations, des cascades, préservéedes déménagements ultérieurs.Vénérée, elle finira, elle aussi, dans les « œuvres pies ». Donc, paysans et paysannes adorent la déesse des amours... Seulement, voilà : les seins proéminents, les rondeurs callipyges surprennent bien un peu les dames, les i effarent, émoustillent agréablement les messieurs. Nos gars en sont quittes pour affirmer que saint Pantaléon était un fameux lapin et que Dieu le combla d avantages particuliers. Certains loustics hasardèrent des blagues d'un goût déplorable : a II est habillé un peu à l'étroit : il a dû souffrir dans son « pantalon »... Vierge et confesseur, d'après le calendrier : fallait s'en douter... » Brocards déplacés, détestables, qui furent universellement blâmés. L'opinion publique décidément s'affirmait dévote et recueillie pour la nouvelle venue. Certains estimaient qu'il est toujours dangereux d'attaquer les « bons saints ». Vénus ou Pantaléon, l'^s/a/we était d'antiquité: elle faisait partie de la famille des dieux, enfin! Fallait la respecter... De leurs pouvoirs mystérieux « que que no pouvait savoir?... » Je me suis rallié à cette opinion... Et, lors, me voici devenu, ou redevenu un dévot de cette incomparable femme, perverse et séduisante, entre toutes les filles d'Eve... Pantaléon n'est pour rien dans l'affaire. Vénus for ever!...

L'ironie facile de mon ami s'exerça longtemps sar ce sujet. Et il termina :

— Je le dois encore cette remarque étrange : certaines bigotes, un peu brouillées sur les choses de dévotion, faisant mal la distinction entre le paganisme et le catholicisme (Dieu sait pourtant, ajouta-t-il, non sans méchanceté, si les deux cultes se ressemblent! Notamment sur le chapitre des superstitions, ça n'a pas le moindre rapport), certaines, dis-je, se souvenant qu'il existe aussi, dans notre paradis, une femme divinisée, appellent notre « estatue »... non, sais-tu comment ils l'appellent?... La Madone ! Il y a même plus fort ! Quelques ignares, honte de notre siècle, se contentent du mot « L'Amazone >. — Quel chagrin pour moi d'entendre ainsi écorcher les vocables consacrés, blasphémer contre les choses entre toutes respectables ! . . ,

Il est huit heures et demie. L'office du soir (vêpres, complies, quêtes) est terminé. La procession sort de l'église et s'avance vers le bûcher. Superbe, ce défilé ! D'abord, le bedeau agitant, très solennellement, ses tintenelles; puis le garde champêtre qui racle avec énergie son tambour : nos deux fonctionnaires, arcades amhOy font assaut de sonorité religieuse et profane. Suit le conseil municipal qu'entoui*ent des gars armés de fusils. Le clergé, maintenant, représenté par le desservant de La Haye-de-Routot et son collègue de la Haye-Aubrée... Enfin,' les fidèles... apparent rari.

Tout le monde se rassemble devant le bûcher... Psaumes, hymnes... TeDeum... etc.. Après quoi, le maire, im prêtre, un frère, une jeune fille (la reine des vierges) mettent le feu, à chaque face de la pyramide.

Moment solennel... Les gars tirent salves de coups de fusil, qui vers le ciel, qui dans le brasier.

Le feu crépite, envahit tout, monte, grandit — mystère étincelant. Les rondins étages s'enflamment^ degrés rouges d'une quadruple échelle flamboyante. L'intérieur de la pyramide s'embrase, traversé par une haleine éblouissante qui s'élève vers le firma ment.

Draperie ardente, écharpe qui roule des paillettes lumineuses : voie lactée, déroulant ses milliers d'étoiles sur la nuit obscure.

Je songe : voilà une cérémonie à la fois païenne et chrétienne, une scène des cultes ignés. Et, quand, de son geste large, le prêtre bénit le feu, il me semble que c'est un mollah parsi, disciple de Zoroastre... Et je verrais sans surprise quelque druide, faucille en main, descendre d'un grand chêne.

En nombre considérable, les paysans regardent. Et moi je contemple ces visages qu'éclaire sinistrement le reflet direct du foyer. Nos villageois s'hypnotisent à la vue de cette flamme dévoratrice. Leurs traits rigides, leurs masques figés dans la stupeur et dans l'effroi religieux, disent les âmes foncièrcrement fétichistes que méduse le dieu de Prométhée.

Certaines prunelles se tiennent flxemcnt tendues en Tair, au-dessus du brasier. Quoi ? Que cherchentelles?... Voici : elles attendent la colombe qui, parfois, affirmelalégende,s*envole du bûcher... Le Saint- Esprit, j'imagine...

Peu à peu, les bûches se consument, l'édifice de bois s'abaisse d'un seul mouvement, d'un bloc, au fur et à mesure que chaque barreau s'amincit; les échelons se rapprochent, se tassent... Enfin, ce n'est plus qu'un amas incandescent.

Alors, on voit hommes et femmes se précipiter... Chacun d'eux, au risque de se cruellement brûler, ramasse un tison, l'emporte, tout courant, vers des baquets remplis d'eau ou vers quelque mare voisine pour l'éteindre. Après quoi, chacun s'en va, tenant le morceau de braise précieusement serré contre sa poitrine.

Qu'est-ce? Pourquoi ? Voici : ce bois carbonisé préserve de la foudre la maison où on l'a placé, — croyance que nul ici n'oserait contester.

Et maintenant, la musique... Tout à la joie! Allons contempler villageois et villageoises qui se livrent à l'ivresse de la danse, sous les pommiers. C'est plaisir de voir avec quelle vigoureuse aisance les cavaliers enlèvent leurs € dames » à tour de bras... Toute la confrérie des « vierges » figure dans les quadrilles... Les gars normands me font l'effet de dangereux compagnons, ennemis naturels de la virginité...

— A toi, Vénus ! crie François.

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Et, dans la direction où il sait perchée la charmante Aphrodite, il envoie un baiser.

« ...Maintenant, conclut-il, viens dîner... Nous immolerons un coq à Vénus. Cette adorable fille ne le prise pas moins que ne lit Esculape... Mais je crois bien que mon coq est un gras chapon.

Il me montra sa maison, si Ton peut appeler ainsi une cabane mal construite, avec lit de feuilles de fougère, table, deux escabeaux.

— Remarque bien, dit Gringor; ni porte, ni fenêtre... Je fais ainsi la nique au percepteur; mon domicile est un abri contre la seule pluie... Il est ouvert à tous les vents. Salue la maison de Tavenir, celle des forles races ! Trop protégée en ses édifices de pierre et de verre, l'humanité s'est étiolée. La décadence de rhomme commença dès sa première précaution.

J'avisai au chevet certain cadre retourné... Qu'y avait-il contre la paroi du mur?... J'imaginai quelque portrait de femme... (Par la suite je vis que ma supposition était juste...)

— Eh bien, demandai-je, m'expliqueras-tu ce que lu fais, en Brothonne?

— Homme de foible perspicacité!... que peut-on être en forêt, sinon forestier? Voilà, mon cher : je suis forestier.

— Ce n'est pas une profession, cela.

— C'est un art.

Quittant alors son ton de badinage, il me fit des

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confidences tristes. L'espèce d'agressivRé chagrine où il se complaisait, peut-être avec exagération, représentait une attitude, un masque. Certaines conjonclures de sa vie, inexplicables en apparence, n'étaient que résultat d'une gêne, d'une disconvenance entre ses aspirations et ses possibilités.

Grin^or père, receveur d'enregistrement très peu appointé, rêva pour François de hautes destinées. Et, pour réaliser ce rêve, il fit fonds sur la valeur intrinsèque du savoir universitaire : d'où nécessité de se voir décerner les grands diplômes... Facilement, une bourse fut accordée à François pour noire lycée. Grâce à la discrétion du proviseur, nul ne connut celte particularité qui mettait notre condisciple dans une situalion des plus fausses. Ces générosités sont excellentes, certes, mais peuvent devenir fatales. Voulant rendre service à François, on lui avait, en définitive, fait grief. On donnait à ce cher garçon des goûts au-dessus de sa condition ; un acquit productif lui eût été suffisant, mais indispensable. Or, on le dotait d'un poids inerte. Ce pauvre, qui avait simplcmont besoin de moyens d'existence, reçut Tinitiation classique si parfaitement inutile, si peu monnayable, adaptée si mal au siècle. De qui eût pu devenir excellent ouvrier d'art, contremaître d'industrie, commerçant, chef d'exploitation agricole, colonisateur, on fit un savant banal, — -,un bachelier (hélas!).

Et, lorsque François, après la mort de son père, se trouva face à face avec les problèmes de la vie réelle,

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il se reconnut avec chagrin inapte à en résoudre aucun... Il était un déclassé dès maintenant, et un déchu demain.

Pas plus dans son ascendance que dans son entourage, il ne trouva ressources nécessaires pour se refaire, Ténergie suffisanle pour recommencer.

D'un naturel à la fois faible et fier, ombrageux et découragé, sa force fut négative ; il sut cacher sa détresse, mais ne put y suppléer; il n'osa pas se l'avouer et l'avouer aux autres pour y porter remède, virilement, au grand jour. Certains hommes sont impuissants à remonter une destinée adverse ; désemparés, .ils ne luttent guère et se résignent tout de suite. Le monde physique présente image semblable : quand, par impéritie du pilote, ou par faux coup de barre du timonier, tel bateau a pris, comme on dit, le « creux des lames », il se relève difficilement, fatigue beaucoup et disparadt souvent... Mon ami Gringor était de ceux-là.

Il travailla pourtant, mais obscur. Par nécessité de vivre, il dut donner quelques leçons, au Quartier Latin. Il en profita pour se compléter lui-même, mais avec d'autres éléments de savoir, conformes à l'ambiance scientifique, — provisions et bagages pour cet avenir qui, demain, sera le présent.

Machinalement et par habitude, François enseignait... et il sentait grandir sa nausée pour cette vague antiquité qu'il distribuait dans les chauffoirs et boîtes à bachot.

Et, lors, advint que le voisinage de la Faculté des

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