L'introduction du travail d'accord est una nécessité
Krassine est l'un des rares organisateurs de marque et de talerrt, pratiquement exercés et théoriquement instruits, du gouvernement des soviets. Et les cheminots constituaient
l'élite des ouvriers russes; dès l'époque tsariste, ils avaient eréé une bonne organisation et fait preuve d'une grande intelligence. Et voici ce qu'il advint néanmoins !
Les instructions qu'on vient de lire montrent avec évidence que les conséquences de la guerre ne sont pas, comme on l'affirme souvent, seules cause de la situation lamentable. EJles n'ont fait qu'aggraver cette situation. C'est le manque de préparation qui fait, qu' (( il y va de la ruine de toutes les conquêtes de la révolution ».
Pour sauver la révolution, il apparaît d'une nécessité urgente (( d'abroger les réformes, de rétablir l'ancien état de choses et l'ancien appareil technique )), autrement dit, supprimer la révolution du système pour sauver les hommes de la révolution.
Il va de soi que ce décret ne modifiera pas les gens appelés à le réaliser pas plus que ne l'ont fait les décrets antérieurs.
De même que l'ancien capitalisme, ce nouveau (c communisme » produit lui-même ses fossoyeurs. Mais l'ancien capitalisme ne produisait pas qu'eux, il donnait aussi naissance à de nouvelles et vigoureuses forces de production matérielle, qui permettaient aux fossoyeurs de créer des formes nouvelles et supérieures de la vie pour remplacer celles qui mouraient. Le communisme, dans l'état actuel de la Russie, ne peut que ruiner les forces de la production qu'il trouve. Ses fossoyeurs à lui ne pourront pas passer à des formes supérieures de la vie ; ils auront tout à recommencer et dans des formes barbares de nouveau revenues.
Un tel régime peut seulement se maintenir, ne fût-ce qu'à titre provisoire, s'il s'appuie sur de puissants moyens de coercition, sur une armée qui lui obéit aveuglément. Cette armée, les bolcheviks l'ont créée et, en ceci encore, ils ont pour se mamtenir préparé la défaite de leurs principes.
Ils avaient commencé leur campagne pour briser (( le machinisme tout fait de l'Etat » avec son appareil militaire et bureaucratique. Ce but une fois atteint, ils se sont vus obligés, par besoin <de conservation, à recréer un appareil analogue.
Ils étaient parvenus au pouvoir en proclamant la dissolution de l'armée à l'aide des conseils de soldats qui nommaient et destituaient les officiers à leur gré et leur obéissaient quand bon leur semblait. Les conseils des soldats à côté des conseils des ouvriers, c'était l'alpha et oméga de la politique bolcheviste. Tout le pouvoir devait leur appartenir.
Au lendemain du succès, les choses changèrent d'aspect. Dès que les bolcheviks se furent heurtés à une opposition, ils eurent besoin d'une armée qui luttât et fût entièrement à leurs ordres et non une armée qui se dispersât ou dans laquelle chaque bataillon réglât les opérations à sa fantaisie.
Au commencement, l'enthousiasme a bien pu remplacer l'obéissance passive. Mais que faire lorsque l'enthousiasme des ouvriers commença à disparaître, que les volontaires se présentèrent de plus en plus rarement, et que des unités isolées donnèrent des marques de désobéissance ?
Dans l'industrie, la production démocratique nécessite certaines conditions matérielles et morales. Une armée appelée à développer une force combative exclut par son essence même la démocratie. La guerre a toujours été le tombeau de la démocratie. La guerre civile également, si elle durait longtemps. Le bolchevisme a nécessairement engendré la guerre civile et tout aussi nécessairement a-t-il amené l'abolition des conseils de soldats. La dictature bolcheviste a fait des conseils ouvriers l'ombre d'eux-mêmes, puisqu'elle y a supprimé les réélections et en a exclu toute opposition. Quant aux conseils de soldats, elle leur a ôté toutes leurs
fonctions importantes et, entre autres, le droit d'élire les officiers. Ceux-ci sont, comme par le passé, nommés par le gouvernement. Et comme le volontariat ne suffisait pas, on eut recours, comme avant le bolchevisme, au recrutement forcé. Ceci devint un nouveau sujet de conflits entre la population et le gouvernement. Il en résulte de nombreux soulèvements paysans qui nécessitent une nouvelle augmentation de 1 armée. Des désertions en masse sont à l'ordre du jour et elles sont combattues par des exécutions en masse.
«L'Humanité» du 29 mai 1919 publie un rapport très favorable aux bolcheviks fondé sur des observations et des témoignages oculaires récoltés en Russie, sous le titre (( Les Principes communistes et leur application ». On y trouve à la fin le passage suivant :
<( L'armée rouge est rœuvre de l'Entente. Le gouvernement bolcheviste s'est déclaré, à iramtcs reprises, antimilitariste. Le peuple russe, si pacifique, déteste la guerre aujourd'hui comme hier et comme ioujoi-'s. 11 fait une résistance acharnée au recrutement. Il y a autant de désertions dans l'armée rouge qu'il y en avait dans l'armée du tsar. Il arrive qu'un régiment n'arrive pas à l'étape assignée parce que tous ses hommes se sont dispersés en chemin. »
L'armée rouge a là une manière plutôt originale de manifester son enthousiasme pour les principes bolchevistes.
Si l'on s'en tient aux iaits sans chercher à en faire l'apologie, on verra que sur le domaine militaire reparaissent également les anciennes formes tsaristes, seulement un peu empirées, car le nouveau militarisme, quoiqu'il proclame des principes antimilitaristes, développe sans nul doute plus d'énergie que l'ancien. Ce sont les mêmes conditions qui, lors de la grande Révolution Française, avaient préparé la transformation de la République en Empire napoléonien.
Mais Lénine n'est pas destiné à finir en Napoléon russe.
218 TERRORISME ET COINLMUXISAŒ
Le Bonaparte de Corse avait gagné les cœurs des Français en. portant victorieusement à travers toute l'Europe les drapeaux de la France. Cela donnait aux uns la satisfaction de voir les principes de la révolution conquérir l'Europe; aux autres la satisfaction peut-être plus vive encore de voir les armées françaises piller l'Europe et enrichir la France de leur butin.
La Russie n'est forte que dans la guerre défensive. Les mêmes difficultés de transport qui arrêtent une armée d'invasion em.pêchent ses propres armées de dépasser victorieusement les frontières. Lénine aussi aurait bien voulu porter à travers l'Europe les drapeaux victorieux de la Révolution, mais il n'a pas de chances d'y réussir. Le m.ilitarisme révolutionnaire des bolcheviks n'enrichira pas la Russie, il ne peut devenir pour elle qu'une nouvelle source de misère. En ce moment, l'industrie russe, en tant qu'elle a été remise en branle, travaille exclusivement pour l'armée et non pour des &ns productives. Le communisme russe en est fait et sous tous les rapports devenu socialisme de caserne.
L'insuccès économique et par conséquent moral de la méthode bolcheviste est inévitable. Il ne pourrait être dissimulé <]ue s'il se terminait en une défaite militaire.
Aucune révolution mondiale, aucune aide extérieure ne sauraient empêcher la faillite économique de la méthode bolcheviste. La tâche du socialisme européen à l'égard du (' communism.e » est tout autre : il doit veiller à ce que la catastrophe morale d'une certaine méthode du socialisme ne devienne pas la catastrophe du socialisme en général, à ce que soit faite une distinction nette entre celte méthode et celle du marxisme et que cette distinction soit clairement présentée à l'a conscience des masses. Elle comprend très mal les intérêts de la révolution sociale, cette presse socialiste radicale qui pense les servir en prêchant aux masses l'identité du bol-
chevisme et <ili socialisme et en les maintenant dans l'idée «jue la forme actuelle de la république soviétiste, parce qu'elle arbore le pavillon du pouvoir des ouvriers et du socialisme, en représente la véritable réalisation.
f) La Terreur.
Le développement que nous venons de tracer ne résultait naturellement pas de la volonté des bolcheviks. Au contraire, il a été quelque chose de tout autre qu'ils n'ont voulu et ils ont cFerché à s'en défendre par tous les moyens qui, pourtant, ont abouti à cette même recette dont le régime bolcheviste s'est servi dès le début : à la violence, violence arbitraire d'un dictateur, contre lequel la moindre critique est interdite. Le régime de la terreur devint la suite inévitable <les méthodes communistes. Il est la tentative désespérée d^én enrayer les conséquences.
Parmi les- phénomènes engendrés par le bolchevisme, la terreur, qui commence par la suppression de la liberté de la presse et trouve son point culminant dans les exécutions en masse, est certainement ce qu'il y a de plus proéminent et de plus répugnant, ce qui soulève la plus grande haine contre les bolcheviks. Et pourtant, ce n'est que leur destinée tragique et non leur crime — tant qu'on peut, en général, en face d'un phénomène historique aussi énorme, parler de culpabilité, qui, au fond, ne peut jamais être que personnelle. Celui qui veut résoudre la question de culpabilité doit examiner la transgression des préceptes moraux par des indioidus, puisque la volonté, à précisément parler, ne peut jamais être que celle des individus. Une foule, une classe, une nation ne peut pas réellement vouloir, il lui manque pour cela l'organe nécessaire, et de même elle ne peut pas
pécher. Une foule ou une organisation peut agir d'un commun accord, mais les motijs de chacun des agents peuvent être très différents. Pourtant, ce sont les motifs qui déterminent la culpabilité morale.
Les motifs des bolcheviks ont certes été les meilleurs. Au commencement de leur règne, ils se sont montrés pleins de cet idéalisme humanitaire qui découle de la situation de classe du prolétariat. Leur premier décret fut l'abolition de la peine de mort. Et pourtant, si l'on veut parler de leur culpabilité, elle date justement de l'époque de ce décret,, lorsqu'ils décidèrent, pour garder le pouvoir, de déroger aux principes de la démocratie et du matérialisme historique au nom desquels ils avaient obstinément lutté pendant des dizaines d'années. Leur culpabilité date du moment où, tels les bakounistes espagnols de 1873, ils proclamèrent (( l'émancipation immédiate et totale de la classe ouvrière » sans tenir compte de l'état arriéré de la Russie et, la démocratie s'étant a récusée », établirent, pour arriver au but proclamé, leur propre dictature sous l'enseigne de celle du prolétariat.
C'est dans ce point de départ qu'on peut chercher leur (( culpabilité ». Du moment qu'ils étaient entrés dans cette voie, ils ne pouvaient pas éviter la terreur. L'idée d'une véritable dictature pacifique, sans violence, est une illusion.
Les tribunaux révolutionnaires et les commissions extraordinaires devinrent les armes de la terreur. Les uns comme les autres ont fait rage, sans compter les expéditions de représailles militaires dont les victimes sont innombrables. Le nombre des victimes des commissions extraordinaires restera à jamais difficile à établir. Il y en a des milliers. Le calcul le plus modéré donne le chiffre de 6.000. D'autres témoignages donnent le double, voire le triple de ce chiffre. U
îaut'y ajouter d'innombrables victimes arbitrairement empri^ sonnées, maltraitées ou torturées jusqu'à la mort.
Les défenseurs du bolchevisme nous disent que ses adversaires, les gardes blancs finlandais, les barons baltes, les généraux et les amiraux contre-révolutionnaires et tsaristes n'agissent pas mieux que cela. Mais un vol est-il justifié par le fait qu'il existe d'autres voleurs ?
Les autres, au moins, n'outragent pas leurs principes lorsqu'ils sacrifient de leur gré des vies humaines pour se maintenir au pouvoir; les bolcheviks, par contre, ne peuvent le faire qu'en tiahissant le principe du respect de la vie humaine qu'ils avaient eux-mêmes proclamé, au nom duquel ils s'étaient élevés et par lequel ils se justifiaient. Ne combattons-nous pas tous ces barons et généraux exactement parce qu'ils ont fait si bon marché des vies humaines qui n'ont été pour eux qu'un moyen de parvenir à leurs buts de domination ? 1 L •
On dit, il est vrai, que c'est justement dans le but que consiste la différence. Un but élevé justifierait le moyen que les buts infâmes des gouvernants eussent rendus criminels. Pourtant le but ne justifie pas tout moyen quel qu'il soit, mais seulement celui qui s'harmonise avec ce but. Un moyen contraire au but n'est pas sanctifié par celui-ci. De même qu'on ne peut défendre l'existence en sacrifiant ce qui en fait le sens et le but, de même on ne peut lutter au nom des principes en les transgressant. La bonne intention peut être une excuse pour ceux qui se servent de mauvais moyens, mais ces moyens ne cessent pas d'être d'autant plus condamnables que le préjudice qu'ils causent est plus grand. Mais le but même de la terreur bolcheviste n'est pas exempt de reproches. Sa tâche immédiate est de maintemr au pouvoir l'appareil de domination militaire et bureaucratique que les bolcheviks ont créé. Pour y arriver, il faudrait
coirnirenrcer par combattre la corruption à l' intérieur de cet appareil lui-même.
Dans la Pravda du 1"" avril 1919, le professeur Dukelski a demandé que le bolchevisme et ses institutions officielles soient purgés des parvenus, des bandits «t des aventuriers qui se sont attachés au communisme pour l'exploiter dans des intentions criminelles. Lénine répondit :
<( L'auteur de la lettre exige que nous purgions notre parti des aventuriers et des bandits — exigence bien fondée que nous avons émise depuis longtemps et que nous réalisons. Les bandits et les aventuriers nous les fusillons et nous contitviierons à les fusiller. Mais pour que ce nettoyage aille plus vite et plus à fond, nous avons besoin de l'aide des intellectuels sincères et n'appartenant à aucun parti. »
Fusiller — tel est devenu l'alpha et l'oméga de la sagesse administrative des communistes. Pourtant Lénine ne demande-t-il pas aux intellectuels d'aider à combattre ces bandits et ces aventuriers ? Et en même temps il prive ces mêmes intellectuels de l'unique moyen à l'aide duquel ils pourraient le faire : de la liberté de la presse. Seule la liberté illimitée de la presse pourrait mettre un frein à ces bandits et ces aventuriers qui accompagnent fatalement tout pouvoir absolu et incontrôlé, et que l'absence de la liberté de la presse enhardit.
Pourtant la presse russe se trouve exclusivement entre les mams de ces mêmes institutions officielles où se nichent les aventuriers et les bandits. Et alors quelles garanties possède Lénine de ce que ces bandits et ces aventuriers ne se glissent pas dans les tribunaux révolutionnaires et les commissions extraordinaires et ne s'en servent pas pour faire fusiller c( les intellectuels sincères et n'appartenant à aucun parti )) qui pourraient découvrir le pot aux roses ?
Ce sont justement les commissions extraordinaires pour
TERRORISME ET CORIMUISTISME 22S
combattre la corruption qui possèdent le pouvoir le plus absolu et ne sont soumises à aucun contrôle, c'est-à-dire travaillent dans des conditions qui favorisent le mieux la corruption. Le tribunal révolutionnaire de 1793 possédait déjà un pouvoir arbitraire inouï. Les garanties légales des accusés étaient minimes. Mais au moins il fonctionnait au grand jour, un certain contrôle de ses actes était donc possible. Les commissions extraordinaires de la république des soviets fonctionnent en secret, sans aucune garantie légale pour les accusés. Il n'est même pas absolument nécessaire de recevoir leur dépK>sition, encore moins celle de leurs témoins. Une simple dénonciation, un simple soupçon suffit pour les faire condamner à mort.
Ce déplorable état de choses prit de telles dimensions qu'on résolut d'y remédier. Il fut décidé que les commissions ne pourraient plus ordonner d'exécutions sans enquête ni verdict. Mais l'arbitraire est si intimement lié à la dictature que l'un ne peut être supprimé sans l'autre. La meilleure décision se trouve annulée dès qu'elle admet une exception en cas « de complot manifestement contre-révolutionnaire ». Ceci ouvre le plus vaste champ à toute exécution arbitraire. Et même si l'on se tient à la lettre de la décision, elle ne protège que les brigands et les bandits et non les (( intellectuels sincères, etc. » dont l'intervention doit nettoyer les institutions officielles. Le « nettoyage » lui-même, qu'est-ce, sinon une (( contre-révolution » ?
Les moindres manifestations de mécontentement risquent d'entraîner les mêmes rigueurs que le banditisme. Et ce risque n'est point atténué par des influences contraires, car elles touchent à un domaine où les communistes honnêtes et les bandits sont également intéressés. Les uns et les autres sont d'accord pour contrecarrer toute critique du régime soviétiste, il ne peut donc y être question d'atténuation.
Ainsi, la Commission Extraordinaire Panrusse pour combattre la contre-révolution et la forfaiture a déclaré tout récemment :
Une série de séditions qui ont éclaté dernièrement prouvent que les lauriers de Krasnov ne laissent pas dormir les socialistes-révolutionnaires de gauche et les mencheviks.
Toute leur activité tend exclusivement à décomposer notre armée (Briansk, Samara,- Smolensk), à ébranler notre industrie (Petrograd, Toula), nos transports et notre ravitaillement (grève des cheminots).
La Commission extraordinaire panrusse déclare par la présente qu'elle ne fera aucune différence entre les gardes blancs des troupes de Krasnov et les gardes blancs des partis des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires de gauche.
Le châtiment de la Commission extraordinaire atteindra avec la même rigueur les uns comme les autres.
Les socialistes révolutionnaires de gauche et les mencheviks que nous avons arrêtés seront maintenus comme otages dont le sort dépendra de l'attitude de leurs partis. Signé : le Président de la Commission extraordinaire fanrusse.
F. DZERJINSKI.
(Extrait des a Izvestia » du Comité exécutif central panrusse, n° 59, du i" mars 1919.)
Ainsi, si des symptômes de décomposition apparaissent dans l'armée, si le mécontentement croît parmi les ouvriers industriels et les cheminots, on emprisonne les chefs des socialistes non-bolcheviks pour les faire fusiller au moindre signe d'une nouvelle opposition prolétarienne.
Abattre le prolétariat mécontent — tel est le but sublime qui doit sanctifier en Russie le moyen aussi criminel que les assassinats en masse. Ce moyen ne peut transformer en succès l'échec économique du bolchevisme.
Il en résultera seulement que la chute du bolchevisme sera accueillie par les masses de la Russie non pas comme fut accueillie la chute de la deuxième Commune de Paris par
TERRORISME ET C0-M:\IUNISME 225
tout le prolétariat socialiste, mais plutôt comnfîe le fut la chute de Robespierre, le 9 thermidor, par toute la France : comme la délivrance d'une lourde oppression et non comme une défaite ressentie avec une douleur profonde.
g) Les perspectives de la République des soviets.
Le gouvernement de Lénme esi: menacé d'un 9 thermidor. Mais il peut en advenir autrement. L'histoire ne recommence point. Un gouvernement qui poursuit un but inaccessible peut aboutir à deux résultats : il finit par être renversé s'il maintient son programme et tombe avec lui. Il peut s'af- • fermir s'il modifie son programme et y renonce à la fin. En ce qui concerne Vœuvre, le résultat est le même dans les deux occurrences : dans l'une et dans l'autre — c'est ^a faillite. Mais pour les personnalités qui y participent, ce n'est pas du tout la même chose de conserver le pouvoir ou d'être livrés, déchus de leur grandeur, à la fureur de leurs ennemis.
Robespierre tomba le 9 thermidor. Mais tous les jacobins n'eurent pas le même sort. Certains d'entre eux se sont élevés à une grande hauteur en s'adaptant sagement aux circonstances. Napoléon lui-même avait sympathisé avec les liommes de la Terreur et avait été lié avec 'les deux frères Robespierre. Leur sœur Marie disait plus tard.
<( Buonaparte était un républicain ; je dirai même qu'il était du côté de la Montagne... Son admiration pour mon fi-ère aîné, son amitié pour mon plus jeune frère et peut-être aussi la sympathie que lui avait inspirée mon malheur, m'ont valu sous le Consulat une pension de 3.600 francs. »
(Cité par J.-H. Rose, Na-poléon /'■''■, Stuttgart iqoô, I. p. 50.)
Non seulement des individus, mais des partis entiers peuvent changer et se tirer d'une situaUon inlenable avec la vie sauve, voire devenir puissants et respectés. 11 n'est pas im-
possible que la faillite <les expériences communistes en Russie transforme le bolchevisme et le sauve en tant que parti gouvernant. Le commencement est déjà fait. En vrais politiciens réalistes, les bolcheviks ont, au cours de leur domina non, grandement développé l'art de s'adapter aux circonstances.
Ils ont été à l'origine les défenseurs convaincus de l'Assemblée Nationale élue au suffrage universel et égal et ils l'ont supprimée dès qu'elle s'est trouvée à travers leur chemin. Ils ont été les adversaires convaincus de la peine de mort et ils ont exercé un pouvoir sanglant. Après avoir renoncé au démocratisme de l'Etat, ils ont été les adeptes fervents du démocratisme au sein du prolétariat. Ils y renoncent de plus en plus pour mettre à la place la dictature personnelle. Ils ont aboli le système des contrats de travail et l'ont de nouveau introduit. Ils se sont imposé, au début de leur régime, la tâche de briser l'appareil bureaucratique de l'ancien Etat. Ils en ont mis un autre à la place. Ils sont parvenus au pouvoir en détruisant la discipline dans l'armée et, en fin de compte, l'armée elle-même. Ils ont créé une nouvelle armée rigouseusement disciplinée. Ils ont voulu niveler les classes et ils ont créé de nouvelles distinctions de classes, une classe inférieure au prolétariat; ils ont fait de celuici une classe privilégiée et lui ont superposé une nouvelle classe qui possède de plus gros revenus et de plus grands privilèges. Ils ont voulu à la campagne paralyser les paysans riches et ne réserver qu'aux paysans pauvres les droits politiques. Ils ont de nouveau accordé la représentation aux paysans riches. Ils ont débuté par une expropriation im.placable du capital, et ils sont maintenant disposés, pour obtenir leur aide, à livrer aux capitalistes américains les richesses naturelles de la moitié de la Russie et à favoriser de toutes autres façons le capital étranger:
Le correspondant de guerre français, Ludovic Naudeau, a relaté dans le « Temps » son interview avec Lénine où celuici exposa entre autres ces intentions favorables à l'égard du capital :
(( Nous proposons très sincèrement de reconnaître que nous devons payer les intérêts des emprunts extérieurs et, faute de numéraire, nous les payerons avec du blé, du pétrole et toutes sortes de matières premières, qui, certes, ne nous feront pas défaut dès que nous pourrons travailler à peu près normalement... »
« Nous sommes décidés aussi, moyennant des arrangements qu'il faudrait préalablement discuter, à accorder des concessions forestières et minières à des citoyens des puissances de l'Entente, à la condition toutefois que les principes essentiels de la Russie soviétiste soient respectés. Bien plus, nous irions jusqu'à consentir, sans plaisir il est vrai, mais avec résignation, à des cessions de territoires de l'ancien empire de Russie à certaines puissances de l'Entente. Nous savons que des capitalistes anglais, japonais et américains désirent vivement de telles cessions. »
Les interviews ne sont pas des documents sur lesquels on pourrait jurer. Mais les intentions de la République des soviets dont il y est question sont affirmées par nombre d'autres témoignages dignes de confiance. Elles font preuve d'un grand sens des réalités, mais elles signifient aussi le renoncement au programme communiste dont la réalisation se trouve sensiblement reculée du moment qu'un morceau de la Russie est cédé en bail aux capitalistes étrangers pour une durée de 80 ans.
Le communisme, en tant que moyen d'émancipation immédiate du prolétariat russe, est donc chose finie; il ne s'agit plus que de savoir si le gouvernement de Lénine annoncera à mots couverts l'échec <des méthodes communistes et y gagnera en puissance, ou bien si une force contre-
révolutionnaire renversera ce gouvernement et en proclamera brutalement la faillite.
Nous aurions préféré la première de ces éventualités — la voie par laquelle le bolchevisme reviendrait sciemment sur le terrain de l'évolutionnisme marxiste qui sait que l'on ne peut sauter par dessus les phases normales du développement historique. Ce serait la voie la moins douloureuse et la plus profitable pour le prolétariat international. Malheureusement, l'histoire mondiale ne marche pas selon nos désirs.
Le péché mortel du bolchevisme, c'est l'écrasement de la démocratie par un pouvoir dictatorial qui ne se laisse concevoir que comme un régime absolu de violence d'un individu ou d'une petite organisation solidement bâtie.
Il en est de la dictature comme de la guerre et ceux qui, sous l'influence de la mode russe, jouent maintenant avec l'idée de la dictature sans l'avoir méditée jusqu'au bout, pourraient s'en rendre compte en Allemagne. On peut facilement faire naître la dictature, comme la guerre, du moment qu'on dispose du pouvoir de l'Etat; mais une fois entré dans cette voie, on ne peut, à son gré, mettre fin ni à l'une ni à l'autre. On se trouve devant le dilemme : vaincre ou aboutir à une catastrophe.
La Russie a absolument besoin de l'aide du capital étranger. La République des soviets ne pourra pas l'obtenir sans l'Assemblée Nationale et la liberté de la presse. Ce n'est pas que les capitalistes soient des idéalistes démocratiques. Ils n'ont pas hésité à prêter des milliards au tsarisme. Mais ils n'ont en affaires aucune confiance dans un gouvernement révolutionnaire, — ils doutent de sa stabilité, du moment qu'il n'est pas critiqué dans la presse, et que, manifestement, il n'a pas derrière soi la majorité de la population.
Le gouvernement soviétiste voudra-t-il et saura-t-il accorder la liberté de la presse et convoquer une Constituante ?
Nombre de bolcheviks affirment qu'ils auraient aussi peu à craindre de l'une que de l'autre ? Mais alors pourquoi n'y consentent-ils pas ? Pourquoi dédaignent-ils un moyen qui, s'ils y avaient recours, augmenterait énormément leur force morale et aussi la confiance qu'ils inspirent ? Dans la préface au (( Programme des Communistes » de Boukharine que nous avons déjà cité, il est dit :
« La condition que Kautsky et Cie mettent à une révolution consiste en ce que celle-ci a bien le droit de dicter sa volonté à la bourgeoisie, mais doit en même temps donner à la bourgeoisie la possibilité d'émettre ses doléances au moyen de la liberté de la presse et d'une assemblée constituante. Cette revendication spirituelle d'un suppliant par vocation qui ne se soucie pas d'obtenir raison pourvu qu'il remette sa supplique à qui de droit, -pourrait, in abstracto, être réalisée sans nuire à la révohution. Mais l'essence d'une révolution c'est justement d'être une guerre civile, et les classes qui luttent au moyen de canons et de mitrailleuses, n'ont que faire d'un duel d'éloquence à la Homère. La révolution ne discute -pas avec ses ennemis, elle les broie, la contre-révokition agit de même, et toutes les deux elles sauront soutenir le reproche de ne pas avoir observé l'ordre du jour du Reichstag allemand. » (P. 23.)
Cette justification des infamies les plus sanglantes, y comprises celles de la contre-révolution, devient d'autant plus impressionnante si on la compare à ce que l'auteur dit de la révolution un peu plus haut (p. XVIII) :
<' La révolution socialiste est un long processus qui commence par détrôner la classe capitaliste, mais n'aboutit qu'après avoir transformé le régime capitaliste en une communauté ouvrière. Ce processus nécessitera dans chaque -pays au moins la durée dhme génération et ce laps de temps est justement la période de la dictature du prolétariat, période durant laquelle le prolétariat continuera à renverser la classe capitaliste d'une main, tandis que son autre main restera libre pour l'a-uvre de la reconstruction socialiste. »
Donc, la révolution équivaut à une guerre civile, une guerre sans merci, oii un parti broie l'autre, sans victoire durable pourtant, puisque cet agréable processus (( nécessite au moins la durée d'une génération ».
Une horrible guerre civile faite avec des mitrailleuses et des gaz asphyxiants, qui doit dévaster un pays bien plus cruellement que ne l'a jadis fait la guerre de Trente ans, qui décime la population, qui accentue sa brutalité jusqu'à la barbarie sauvage et tant complètement les sources de la production, — tel serait le chemin vers « l'élaboration des formes d'existence supérieures)) qu'est le socialisme!
Cette conception (( spirituelle » de la révolution sociale n'est certainement pas d'un « suppliant par vocation », mais d'un révolutionnaire par vocation, aux yeux duquel l'insurrection équivaut à la révolution, et dont la vie n'a plus de sens si la révolution revêt les formes de la démocratie et non de la guerre civile.
Une chose est pourtant certaine : il n'y a que ces deux possibilités : la démocratie ou la guerre civile. Celui qui renonce à l'une doit être prêt à l'autre. La dictature réussit le mieux lorsqu'elle trouve devant elle une population absolument désœuvrée et inerte, pire matériel humain pour la construction d'une société socialiste.
Comme nous n'avons que cette alternative : démocratie ou guerre civile, j'en conclus que si le socialisme est encore impossible sur des bases démocratiques, si la majorité de la population lui est contraire, — c'est que son heure n'a pas encore sonné; tandis que le boîchevisme croit que le socialisme devrait partout être imposé à la majorité par une minorité et que ceci ne serait possible que par la dictature et la guerre civile.
Le boîchevisme se sent être la minorité du peuple, ce qui explique pourquoi il s'oppose si obstinément à la démoora-
lie tout en affirmant qu'elle ne saurait « nuire à la révolution ». S'il croyait avoir derrière soi la majorité, il n'aurait pas eu besoin de renoncer à la démocratie, même en considérant la lutte à coups de canons et de mitrailleuses, comme la seule vraiment révolutionnaire. Cette lutte même lui aurait été facilité, comme elle le fut aux Parisiens révolutionnaires de 1793, s'ils avaient eu à l'arrière une Convention révolutionnaire.
La majorité, les bolcheviks ne l'auraient justement pas. Lorsqu'ils parvinrent au gouvernement, ils se trouvèrent au sommet de leur pouvoir sur les masses, les ouvriers, les soldats et une grande partie des paysans. Et pourtant, même alors, ils n'osèrent en appeler au suffrage universel. Au lieu de proroger la Constituante et de déaéter de nouvelles élections, ils 'l'ont dissoute.
Depuis, l'opposition contre le bolchevisme a grandi de jour en jour, et dans la même mesure grandissait l'irritation de ses adeptes contre toute presse non officielle, ainsi que le prouvent l'exclusion de l'opposition socialiste des soviets et l'introduction de la terreur.
Dans ces conditions, il est à peine possible d'établir une dictature pour revenir peu à peu à la démocratie. Jusqu ici, toutes les tentatives de ce genre ont vite échoué. Pour se maintenir, les bolcheviks sont prêts à accorder toutes les concessions possibles à la bureaucratie, au militarisme, au capitalisme. Mais une concession à la démccmiic bu; apparaît comme un suicide. Pourtant ce serait la seule chance de mettre fin à la guerre civile et de remettre la Russie sur la voie d'un relèvement économique et d'une évolution fructueuse vers des formes d'existence supérieures.
Sans démocratie, c'est la ruine de la Russie. La démocratie, c'est la ruine du bolchevisme. La fin est à prévoir. Elle
ne sera pas exactement ce qu'a été le 9 thermidor, mais je crois qu'elle n'en sera pas très éloignée.
h) Les perspectives de la révolution mondiale
Les bolcheviks eux-mêmes ne manifestent pas une grande confiance en leur victoire finale. Pourtant ils mettent encore tout leur espoir en une ancre de salut. Si la Russie cesse d'être le peuple élu de la révolution, la révolution mondiale devra être le Messie qui sauvera le peuple russe.
Mais qu'est-ce donc que la révolution mondiale ? On peut la concevoir de deux manières. D'abord on peut comprendre sous ce nom un essor de l'idée socialiste dans le monde entier, accompagné d'un renforcem.ent simultané du prolétariat et un antagonism.e des classes toujours croissant, — un essor qui, universellement, fasse du socialisme la force motrice qui déterminera de plus en plus la vie de tous les Etats. D'autre part, on peut comprendre la révolution mondiale comme une conflagration du monde dans le sens bolcheviste : la conquête du pouvoir politique par le prolétariat dans tous les grands Etats — conquête très proche, sinon cette révolution ne pourra plus sauver la République des soviets russe — l'introduction du régime soviétiste intégral, la suppression de tous les droits politiques pour les éléments non-communistes, la dictature du parti communiste, le déchaînement des guerres civiles dans le monde entier pour la durée d'une génération.
Une propagande active est mise à l'œuvre pour amener ce résultat. Elle ne réussira pas à provoquer une révolution mondiale dans le sens bolcheviste. Pourtant, si elle arrivait à gagner une influence réelle en Europe occidentale, elle pourrait sérieusement activer la révolution mondiale dans l'autresens de ce mot.
Car la tâche principale des apôtres de la révolution mondiale dans son sens russe, c'est de déclancher une lutte fratricide entre les prolétaires.
Né dès le début d'une scission du parti, parvenu au pouvoir par la lutte contre les autres partis socialistes de son pays, le bolchevisme cherche à sfe maintenir en Russie au moyen <le la guerre civile dont il fait une guerre fratricide. Comme moyen suprême de son pouvoir, il cherche, en plus, à diviser tous les autres partis socialistes qui sont encore restés unis — dans la m.esure où ils n'ont pas une majorité bolcheviste. Tel est le rôle de la « troisième Internationale ». Elle cherche par ce moyen à amener la révolution mondiale.
Ceci tient non à une disposition d'esprit, à une méchanceté, mais à l'essence même du bolchevisme, incompatible avec les « formes supérieures de la vie » qui sont déjà (( préparées » en Europe Occidentale.
En Europe Occidentale, la démocratie ne date pas d'hier, comme en Russie. Elle y a été conquise par une série de révolutions au cours <le siècles de 'lutte, elle y a passé dans le sang même des masses. Il y est absolument impossible de priver de droits politiques des classes entières de la société. En France le paysan est une puissance que l'on ne saurait dédaigner et qui veille jalousement sur la propriété privée. De même la bourgeoisie en France, et plus encore en Angleterre, est une classe habituée à la lutte. Certes, le prolétariat est plus faible en Russie qu'en Europe Occidentale, mais bien plus faible encore est la bourgeoisie de l'Empire Russe. Là, comme généralement dans les pays d'une forte autocratie militaire, la bourgeoisie a été élevée dans la crainte servile de l'Etat en même temps que dans une confiance aveugle en sa protection. C'est pour cela que le libéralisme de ces pays est si lamentable. L'écroulement du pouvoir de l'Etat, la disparition du rempart militaire, le trans-
fert du pouvoir de l'Etat entre les mains Au prolétariat, ont tellement effrayé la bourgeoisie, inaccoutumée à conduire d'elle-même une lutte politique énergique, qu'elle s'effondra entièrement et, sans résistance, abandonna le terrain à l'ennemi.
En Europe Occidentale, les classes inférieures ont fait, par la lutte de plusieurs siècles, non seulement leur propre éducation, mais encore celle des classes supérieures. Cellesci ont appris à respecter le prolétariat, mais elles sont aussi passées maîtres dans l'art de prévenir ses attaques par des concessions et d'éviter ainsi des catastrophes. Mais, dans les pays anglo-saxons, la bourgeoisie a depuis longtemps appris à se tirer d'affaire sans puissante armée permanente, elle a appris, aussi bien vis-à-vis de l'Etat que vis-à-vis du prolétariat, à ne se fier qu'à ses propres forces et elle ne se laisse pas facilement acculer au mur par la menace d'un danger.
Et ce sont ces pays qui sont sortis victorieux de la guerre. Celle-ci n'a point corrompu et décomposé leurs armées, comme ce fut le cas des puissances centrales et de la Russie. En Europe Orientale, au moment de la dissolution de l'armée, les soldats, à quelque classe qu'ils aient appartenu, deviiurent les éléments du bouleversement. Leur force puissante peut accélérer la révolution, mais peut aussi agir de façon à ce que des facteurs révolutionnaires trop faibles parviennent au pouvoir et se trouvent placés devant des problèmes qui sont au-dessus de leurs moyens. Une telle force n'existe pas dans les pays des vainqueurs. Le socialisme n'y conquerra le pouvoir que lorsqu'il sera assez puissant pour gagner, dans les cadres de la dém.ocratie, la suprématie sur les autres partis; il n'a donc aucune raison de répudier la démocratie; ce seront justement les éléments supérieurs du prolétariat qui n'y consentiront pas à remplacer la démocra-
tie par la dictature, qui, en fait, aboutit toujours à une dictature personnelle.
Il est vrai que parmi les socialistes français les sympathies bolchevistes sont très fortes en ce moment. Mais elles ne proviennent que d'une opposition très justifiée à toutes les tentatives de leur propre gouvernement capitaliste de renverser par la force le gouvernement socialiste d'un pays étranger. D'aucuns croient également que les méthodes bolchevistes conviendraient bien à la Russie. Mais ils ne pensent pas à introduire les mêmes méthodes en France. D'autre part, les traditions msurrectionnistes de Blanqui et celles, antiparlementaires, de Proudhon, n'y sont pas encore tout à fait mortes ; ces deux éléments adverses, bizarrement mélangés dans le syndicalisme, ont repris une vie nouvelle. Ils peuvent offrir un terrain au bolchevisme.
Mais il est absolument impossible que celui-ci gagne tout le prolétariat de France et surtout celui d'Angleterre et d'Amérique. Dans ces pa3's, le progrès du bolchevisme ne saurait que diviser le prolétariat et justement à un moment où celui-ci a à livrer de grands combats décisifs dont il ne peut sortir victorieux que s'il arrive à la plus grande unité. Ainsi, la propagande bolcheviste de la révolution mondiale ne peut, comme nous l'avons déjà dit, faire éclater cette révolution qui se prépare réellement. La propagande bolcheviste ne peut que la compromettre.
Déjà, le communisme, par ses tendances désunifiantes, met en danger la révolution en Allemagne. Avant la guerre, la social-démocratie allemande était le parti socialiste le plus fort du monde. Solidement unie sur le terrain d'une conception sociale unique, elle était sur le point de gagner la majorité de la population, puisqu'elle réussit à gagner l'ouvrier catholique qui avait suivi le drapeau du centre. Du moment qu'elle avait la majorité pour elle, la lutte pou:
la démocratie, notamment la lutte électorale en Prusse, devenait une lutte pour 'le pouvoir politique. Une fois victorieuse celle-ci aurait immédiatement porté les plus beaux fruits, étant données les richesses accrues et accumulées par le capitalisme allemand, lesquelles permettaient d'améliorer sensiblement et au plus vite la situation des masses.
La guerre mondiale a fait table rase de ces richesses. La paix trouve l'Allemagne dans une situation désespérée qui exclut la possibilité de donner le bien-être immédiat aux masses, quelle que soit la forme de la production qui prendra le dessus. Mais la même guerre mondiale en amenant l'effondrement et la dissolution de l'armée, a fait que la social-démocratie est arrivée au pouvoir non par l'accroissement de sa propre puissance, mais par la faillite de ses adversaires, et à un moment où elle était elle-même sensiblement affaiblie par la division que la guerre moiidiale avait produite dans ses rangs.
Si la social-démocratie voulait s'affirmer comme parti gouvernant, il était d'une nécessité urgente qu'elle redevienne unie. On aurait pu d'autant plus s'attendre à la réalisation de cette nécessité dictée par le moment que la cause de la division — l'attitude à l'égard de la guerre — avait disparu avec la guerre.
Malheureusement, depuis l'avènement de la République des soviets, la propagande bolcheviste avait introduit dans les milieux socialistes de l'Allemagne un nouveau point de discorde. Cette propagande voulait que notre parti renonçât aux revendications essentielles de la démocratie pour faire de la dictature des soviets ouvriers une forme d'Etat. Pour masquer le fait qu'on abandonnait ainsi une revendication inséparable de l'essence même de notre parti, les bolcheviks cessèrent de s'appeler social-démocrates. Ils prirent le nom de communistes, apparemment pour revenir ainsi au vrai
marxisme exposé dans le manifeste communiste. Ils oubliaient que Marx et Engels, après avoir à la fin de 1877 écrit ce manifeste, publièrent quelques mois plus tard (( La nouvelle Gazette du Rhin n (A/eue Rheinische Zeitung), intitulée aussi (( Organe de la Démocratie ». Cela prouve combien, à leurs yeux, la démocratie était peu opposée au communisme.
L'opposition de la dictature à la démocratie a fait naître en Allemagne, à côté des deux partis socialistes que la révolution y avait trouvés, un troisième parti, celui des communistes; elle a introduit dans la politique des deux partis déjà existants une fissure et une incertitude intérieures; elle a déclanché chez les indépendants de fortes tendances bolchevistes et chez une partie des socialistes de droite une réaction contre ces tendances. Cette réaction, de son côté, est allée trop loin, jusqu'à un rapprochement avec les partis bourgeois dont les socialistes majoritaires s'étaient déjà rapprochés dans une certaine mesure par leur politique d'union sacrée durant la guerre. La révolution du 9 novembre avait mis fin à cette coalition avec la bourgeoisie pour faire place à une communauté de travail avec les indépendants. Malheureusement cela n'a pas duré.
Aussi peu qu'en Europe Occidentale, le mot d'ordre de dictature ne peut amener en Allemagne une vraie dictature durable, agissante, créatrice et s'étendant sur le pays entier. La population est bien trop avancée pour cela. Toutes les tentatives des éléments isolés du prolétariat pour s'-împarer de la dictature ne peuvent obtenir qu'un succès passager et local avec, comme résultat général, l'aggravation de la rume politique et économique de l'Etat et des tendances vers une dictature militaire contre-révolutionnaire.
Mais celle-ci non plus ne peut parvenir à un pouvoir durable et général. On ne peut plus, d'une façon durable.
238 TERRORISiME ET COMMUNISME
gouverner l'Allemagne contre les ouvriers. L'accumulation des gardes de Noske à Berlin, leur rage cruelle à Munich ne prouvent pas la force dictatoriale du gouvernement, mais son impuissance en face des esprits qu'il a invoqués et qui, de leur côté, sont assez puissants pour commettre impunément des actes de vengeance atroces, mais non pour gouverner l'Etat par eux-mêmes.
Les tendances vers la dictature de gauche ou de droite peuvent conduire non à une véritable dictature, mais à l'anarchie et à la ruine complète qui, lorsque toute la production s'arrête et que tous les moyens d'existence sont épuisés, nous impose le cannibalisme comme (( forme supérieure de la vie » élaborée dans cette voie.
Et même avant d'en être arrivé si loin, toutes les tentatives d'introduire la dictature peuvent produire, entre autres conséquences, une âpreté et une brutalité plus grandes des luttes politique et économique, l'augmentation du nombre de leurs victimes et l'impossibilité de toute action créatrice et positive. Ceci s'applique aussi bien au régime sanglant de Noske qu'à celui de la dictature des soviets.
On prêche en ce moment une dictature qui ne serait que de courte durée et s'exercerait sans violences. C'est la pire des illusions. Dans un pays où toutes les classes se sont déjà éveillées à la vie politique active, aucun parti désireux d'exercer la dictature ne saurait se passer de violence. Si pacifiques que soient ses intentions, si grand que" soit son désir d'user de la dictature dans le dessein unique d'obtenir la force nécessaire pour une œuvre positive, — dès qu'un parti aura inauguré le régime de la dictature, de tous ses attributs il ne lui restera rien, sinon la violence.
Seule la dém.ccratie, en ce moment bafouée théoriquement par la gauche et pratiquement par la droite des socialistes, offre le moyen d'éviter la violence et d'arriver à un
travail calme et positif. L'Assemblée Nationale en ellemême n'est pas encore la démocratie. Mais il est certain qu'aucune démocratie n'est possible sans une représentation populaire issue du suffrage universel et égal.
La seule institution qui actuellement puisse encore, dans une certaine mesure, sauvegarder l'Etat, ce n'est ni les Conseils ouvriers, ni un gouvernement dictatorial, mais une Assemblée Nationale représentant toutes les parties du pays.
Certes, la Constituante allemande actuelle offre un aspect peu réconfortant, mais qui donc en a élu la majorité ? N'estce pas la population (( laborieuse », la même qui aura à élire les conseils ouvriers une fois que ceux-ci seront érigés en système ? Les sièges de la social-démocratie indépendante n'occupent même pas un dixième de l'Assemblée Nationale. Pourtant, les classes laborieuses forment les neuf dixièmes de la nation.
Les conseils ouvriers n'offrent un aspect essentiellement différent de celui de l'Assemblée Nationale que s'ils représentent uniquement les ouvriers salariés de la grande industrie. Comme tels, ils peuvent former un élément de progrès dans la politique et sont indispensables pour la socialisation. Mais comme tels ils ne peuvent pas, à eux seuls, remplacer l'Assemblée Nationale. Plus on élargit le système des conseils au delà des rangs des ouvriers de la grande industrie, plus il s'étend sur l'ensemble de la population laborieuse, d'autant plus son organe central doit par son essence se rapprocher de l'Assemblée Nationale, sans pourtant donner à sa majorité l'autorité que possède la majorité de l'Assemblée Nationale par le fait de représenter, au su du monde entier, la majorité de la nation.
Rien de plus erroné que cette affirmation comprise également dans la thèse adoptée par le congrès récent de la troisième Internationale de Moscou, à savoir que le parlemen-
tarisme et la démocratie seraient par leur essence des institutions ((bourgeoises)). Ce sont des formes dont la teneur peut être très variée suivant la structure et la différenciation du peuple. Si, dans un parlement, les partis bourgeois ont le dessus, le parlementarisme est « bourgeois )). Si ces partis ne valent rien, leur parlementarisme ne vaut guère mieux. Mais tout cela doit radicalement changer du moment où le parlement possède une majorité socialiste.
Or, nous dit-on, ceci n'est pas possible même avec le suffrage le plus libre et parfaitement secret, car les capitalistes dominent la presse et achètent les ouvriers. Mais s'il leur est possible d'acheter les ouvriers même après une révolution comme celle que nous avons eue, ils sauront tout aussi bien exercer une pression sur les électeurs aux soviets.
Affirmer que même avec le suffrage universel le plus libre et secret et avec une prépondérance des ouvriers salariés dans la population, il serait impossible aux socialistes d'obtenir la majorité dans un parlement à cause de l'influence que la puissance financière des capitalistes exerce sur les prolétaires, — c'est considérer ceux-ci comme une bande vile et lâche d'illettrés, c'est proclamer la faillite de la cause prolétarienne. Si le prolétariat était vraiment méprisable à ce point, il n'y aurait pas d'institution qui puisse, si bien aménagée qu'elle fût, lui assurer la victoire, en raison de son impotence intellectuelle et morale.
Si l'actuelle Assemblée Nationale allemande a un caractère bourgeois, la faute en revient non pour le moins à la propagande bolcheviste qui a d'avance semé la méfiance envers cette Assemblée dans de larges masses ouvrières, même parmi les indépendants, qui a diminué l'intérêt que ces masses eussent pris aux élections, et qui, d'autre part, a repoussé, pour les remettre sous la férule bourgeoise, cer-
tains milieux ouvriers, notamment les catholiques qui étaient sur le point de se libérer des entraves bourgeoises.
Certes, l'Assemblée Nationale allemande actuelle ne saura rien assainir. Mais le processus d'assainissement est obstrué et non stimulé lorsque l'on transforme la lutte contre l'Assemblée existante en une lutte contre la démocratie, le suffrage universel, l'idée de l'Assemblée Nationale en général. On empêche ainsi la lutte de se concentrer sur l'unique point dont pourrait venir la guérison : les élections d'une Assemblée Nationale dans laquelle la majorité appartiendrait aux représentants du prolétariat, décidés, dans la mesure où ce serait immédiatement possible, à mettre énergiquement en pratique l'œuvre de la socialisation et à réaliser sans réserves la démocratisation, à peine ébauchée, de l'Allemagne et notamment de son administration.
Tel aurait dû être le programme de tout gouvernement purement socialiste parvenu au pouvoir. Un tel programme aurait également gagné les masses des ouvriers catholiques, voire, de larges cercles bourgeois qui y venaient un moyen de faire cesser la guerre civile entre les diverses tendances dictatoriales en compétition dans la République.
Lorsque les communistes affirment que la démocratie serait une méthode de domination bourgeoise, il faut leur répliquer que ce qu'ils opposent à la démocratie, la dictature, ne conduit à rien d'autre qu'à la méthode du droit antérieur à l'ordre bourgeois — le droit du plus fort. La démocratie, avec son suffrage universal et égal, n'est point une caractéristique de la domination bourgeoise. Celle-ci, au cours de sa période révolutionnaire, avait introduit, non pas le suffrage égal, mais le suffrage censitaire, comme en France, en Angleterre, en Belgique, etc. Ce n'est qu'au prix de longs et pénibles combats que le prolétariat a conquis le suffrage universel et égal. Ce fait est d'une évidence cer-
taine, mais les communistes et leurs amis semblent l'avoir totalement oublié. La démocratie avec son suffrage universel et égal est le moyen de transfcnrmer la lutte des classes d'une lutte à coups de poing en une lutte d'idées dans laquelle une classe ne peut être victorieuse que si elle a moralement et intellectuellement surpassé son adversaire. La démocratie est la seule méthode à l'aide de laquelle peuvent être élaborées ces « formes supérieures de la vie » qu'est le socialisme pour un homme cultivé. La dictature n'aboutit qu'à ce genre de socialisme qu'on a appelé « asiatique ». Injustement, d'ailleurs, car l'Asie a donné naissance à un Confucius et à un Bouddha. On aurait pu plutôt le surnommer (( socialisme tart2u:e ».
Abstraction faite des conséquences horribles de la guerre mondiale qui en sont les causes principales, c'est, dans une grande mesure, par l'action désunifiante et dissolvante des communistes qui éparpillent les forces du prolétariat en des aventures infructueuses, qu'il faut expliquer le peu de profit que la classe ouvrière d'Allemagne a jusqu'ici tiré de sa victoire et le peu d'usage qu'elle a su faire de la démocratie comme arme de sa délivrance.
Bien meilleures sont les perspectives socialistes de la démocratie en Europe Occidentale et en Amérique.
Ces puissances, surtout les pays anglo-saxons, sortent de la guerre mondiale moins affaiblies au point de vue économique. Tout succès, toute conquête de leur prolétariat doit apporter à celui-ci une amélioration immédiate de sa situation, doit élaborer des « formes supérieures de la vie ».
Mais, en même temps, la lutte du prolétariat contre le monde bourgeois doit y assumer des formes plus intenses qu'avant la guerre. La période d'exaltation patriotique, engendrée par la guerre et ensuite par la victoire, touche à sa fin. Le revirement a déjà commencé, il progressera avec une
vitesse iriésistible une fois la paix établie — la paix qui, quoi qu'elle puisse imposer aux vaincus, ne pouna sensiblement atténuer les sacrifices des vainqueurs. D'autre part, on rattachera de nouveau aux problèmes de la politique intérieure l'intérêt qui, en temps de guerre, avait été absorbé par la politique extérieure.
L'opposition du prolétariat prendra des formes d'autant plus énergiques que sa conscience de ses forces s est universellement beaucoup accrue. Sous ce rapport, la révolution allemande et, plus encore, la révolution russe ont produit une action incendiaire au plus haut pomt.
Quoi qu'on pense des méthodes bolchevistes, le fait que dans un grand Etat un gouvernement prolétarien ait pu non seulement arriver au pouvoir mais s'y maintenir depuis voici bientôt deux ans et dans les conditions les plus difficiles, ranime d'une façon extraordinaire chez les prolétaires de tous les pays le sentiment de leur force. Par ce fait, les bolcheviks ont beaucoup contribué à la vraie révolution mondiale, — bien plus que par l'intermédiaire de leurs agents dont l'action sur la cause prolétarienne a été plutôt néfaste que révolutionnaire.
Le prolétariat du monde entier se met en branle et sa pression internationale deviendra assez forte pour que désormais tout progrès économique se réalise dans un sens, non pas capitaliste, mais socialiste.
Ainsi, la guerre mondiale aura inauguré une époque qui sera la fin de l'évolution capitaliste et le commencement d'une évolution socialiste. Nous ne passerons point d'un seul bond du monde capitaliste dans celui du socialisme. Celuici n'est pas un mécanisme qu'on construit suivant un plan préconçu et qui, une fois mis en mouvement, marche ensuite toujours de la même façon : c'est un processus de coopération sociale qui a ses lois définies comme toute action
sociale, mais qui peut, dans les limites <le ces lois, assumer les formes les plus diverses et s'orienter dans un sens que nous ne saurions encore prévoir aujourd'hui.
Aujourd'hui encore, nous n'avons pas à (( introduire, par décision populaire, des utopies toutes faites ». Ce qui se passe actuellement c'est le (( déchaînement des éléments » qui auront à réaliser le commencement de l'évolution socialiste. Si on veut appeler cela révolution mondiale parce que cela se passe dans le monde entier, alors nous nous trouvons en présence de la révolution mondiale. Mais elle s'accomplira, non pas dans la voie de la dictature, ni à coups de canons et de mitrailleuses, ni par la destruction des adversaires politiques et sociaux — mais par la démocratie et l'humanité. Ce n'est qu'ainsi que nous atteindrons les formes supérieures de la vie dont l'élaboration constitue la tâche historique du prolétariat.
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