LES COMMUNISTES A L'ŒUVRE
a) Expropriation et organisation.
La guerre mondiale a provoqué une régression morale et intellectuelle de la classe ouvrière, non seulement en rendant plus brutales toutes les classes de la population, mais en poussant au premier plan du mouvement ouvrier les éléments les plus arriérés du prolétariat. D'autre part, la guerre a tellement aggravé la misère de ce dernier, que son calme pon déré dut faire place au désespoir. La guerre a, de plus, encouragé les conceptions primitives de la classe ouvrière, en développant dans une très grande mesure la mentalité militaire si proche de celle d'un homme ignorant et superficiel qui considère la violence comme le seul facteur décisif de l'histoire mondiale, et la force sans scrupules comme le seul préambule nécessaire pour obtenir tout ce que l'on veut.
Marx et Engels ont toujours combattu ces conceptions. Dans le livre classique sur (( Le bouleversement de la science par M. Eugène During », trois chapitres sont entièrement consacrés à (( la théorie de la violence » (3* édition, pp 162- 192). Cette théorie n'a absolument rien de marxiste. Engels n'a pas hésité à la combattre même lorsqu'elle prenait des apparences révolutionnaires. Il n'était point de cet avis, si répandu de nos jours, qu'on ne doit pas relever les erreurs
<1 un mouvement révolutionnaire et pr<^létarien, parce qu'on risquerait, dit-on, d'en affaiblir l'élan.
Bien entendu, on ne doit pas juger trop sévèrement les erreurs et les sottises isolées commises au cours d'une révolution. Le rôle de celle-ci est en effet le plus difficile que l'histoire connaisse, puisqu'elle se trouve en présence de situations absolument nouvelles et très obscures. Ce serait d'un pharisianisme de mauvais goût que de critiquer avec sévérité, du haut d'une position éloignée et sûre, les erreurs commises par des hommes qui agissent en plein combat et en supportent toutes les peines et tous les dangers.
Mais il est d'une nécessité urgente de condamner les erreurs qui ne se laissent pas expliquer par des informations éventuellement fausses ou inexactes, mais proviennent, comme une conséquence logique, d'une fausse conception de principe. Ces erreurs ne peuvent être évitées si la conception fausse qui est à leur base n'est pas détruite; elles mettent en danger tout le mouvement révolutionnaire de l'avenir si on les laisse passer sans les critiquer, surtout si on les embellit et les glorifie, soi-disant dans les intérêts de la révolution.
Marx et Engels ne se sont point laissé détourner de cette critique nécessaire de la révolution par respect du (( tempérament volcanique et révolutionnaire )) de celle-ci.
On n'a qu'à voir entre autres comment Engels critique en automne 1873, dans le (( Volksstaat » de Leipzig, la révolte qui avait éclaté en Espagne après la proclamation de la République, le 5 juillet de la même année, et qui était en somme étouffée, presque partout, dès le 26 juillet. Pourtant, Carthagène révoltée se maintint jusqu'au mois de janvier 1874.
Ainsi, avant même que le soulèvement se fût apaisé, Engels avait déjà publié une critique très acerbe de « cette
insurrection absolument lamentable... qui doit servir d'avertissement aux contemporains )).
Il le lit dans une série d'articles sur (( Les bakounistes à l'œuvre » (« Volksstaat » le 31 octobre, le 2 et le 5 novembre), réédités en 1894 dans le recueil « Internationales aus dem Volksstaat » de Friedr. Engels (Berlin, édition c( Vorwaerts »). Nous recommandons cette publication à l'étude de tous ceux qui s'intéressent au bolchevisme. Celui-ci y est souvent pressenti, car la situation de la révolution espagnole présente certaines analogies avec celle des communistes de nos jours.
Engels commence par observer que les internationalistes espagnols ont pour la plupart appartenu à « l'alliance » bakouniste, et il poursuit :
(( Lorsque, en février 1873, la république fut proclamée, les alliancistes espagnols se sont trouvés dans une situation difficile. L'Espagne est un pays si arriéré au point de vue industriel qu'il ne pouvait y être aucunement question d'une émancipation immédiate et totale de la classe ouvrière. Avant d'y i^arvenir, l'Espagne doit passer par plusieurs stades préliminaires de l'évolution et écarter sur son chemin toute une série d'obstacles. La république offrait l'occasion de parcourir ces stades préliminaires dans un minimum de temps possible et de venir rapidement à bout de ces obstacles. Mais cette occasion ne pouvait être utilisée que par une vigoureuse action -politique de la classe ouvrière espagnole. » (pp. 17-18.)
Cela voulait dire que la classe ouvrière devrait prendre part aux élections aux Cortès et à l'Assemblée Nationale, ainsi qu'aux travaux de celle-ci. Mais les bakounistes voulaient l'émancipation immédiate et complète de la classe ouvrière. Dans l'état où se trouvait alors l'Espagne, la démocratie parlementaire était absolument inapte à servir à ce but, bien qu'elle fût indispensable en tant que moyen de développement du prolétariat et de sa maturité. La parti-
cipation à « n'importe quelles élections semblait aux bakounistes un crime digne de mort ».
Mais que voulaient-ils mettre à la place de la lutte électorale } Les conseils des ouvriers, comme moyen « d'émancipation immédiate et totale de la classe ouvrière )>, n'étaient pas encore inventés. Les bakounistes préconisèrent la grèoe générale, la division de l'Espagne en un nombre infini de petits « cantons », ce qui brisait dès le début le mouvement général en une série de mouvements locaux, et la proclamation de la (( révolution permanente ».
La fin de l'bistoire fut non seulement la défaite du mouvement, la ruine de toute l'Internationale espagnole, mais aussi « le renoncement aux principes prêches jusque-là par les bakounistes » (p. 32), ceux-ci ayant été obligés de les abandonner l'un après l'autre sous la pression des circonstances.
En est-il autrement en Russie à l'heure présente ? Il est certain qu'au début de la révolution actuelle, les ouvriers de Russie étaient dominés par des idées marxistes et non anarchistes. En tant que théorie socialiste, le marxiste n*a nulle part joui d'une telle popularité qu'en Russie.
Pendant des dizaines d'années, les socialistes russes faisaient un mérite de la nécessité et considéraient le caractère agraire et arriéré de leur pays comme un avantage. Ils croyaient que les vestiges de la propriété communale dans les villages y favorisaient tout particulièrement l'introduction du socialisme moderne.
Le grand mérite des marxistes russes, avec Axelrod et Plekhanov à leur tête, fut de reconnaître, contrairement à cette conception, et de faire valoir après de longs et pénibles combats, qu'étant donné l'aspect arriéré du prolétariat et de la société russes, la révolution imminente ne pourrait
avoir tout d'abord qu'un caractère bourgeois, quand même le prolétariat serait appelé à y jouer un rôle prépondérant.
Cette dernière idée s'affirma victorieusement dans 'e mouvement socialiste russe, tant que la révolution n'eut pas poussé au pouvoir le prolétariat qui posa à l'ordre du jour le problème de l'émancipation immédiate, et tant que le socialisme ne fut représenté que par les intellectuels et par une élite ouvrière très supérieure.
La logique marxiste se trouva dans une situation extrêmement difficile à partir du moment où la révolution eut mis en branle des masses vraiment larges du peuple russe qui ne connaissaient que leurs besoins et leurs désirs et ne se souciaient guère de savoir si, dans les circonstances données, ce qu'elles revendiquaient était réalisable et avantageux au point de vue de la collectivité.
Dans cette situation, le marxisme des bolcheviks ne put tenir. Ils furent débordés par la psychologie des masses et ils se laissèrent entraîner par elles. Il n'y a pas de doute que cela les fit maîtres de la Russie. Autre chose en est de savoir ce qui en sortira ou doit en sortir finalement.
Ayant fait de la seule volonté des masses la force motrice de la révolution, les bolcheviks jetèrent par-dessus bord l'idéologie marxiste au développement victorieux de laquelle ils avaient eux-mêmes grandement contribué par le passé. Pour apaiser leur conscience scientifique et répondre à la popularité du nom de Marx, ils se sont emparés d'un mot de ce dernier : (( la dictature du prolétariat ». Avec ce mot ils espéraient trouver l'absolution de tous leurs péchés contre l'esprit du marxisme.
La révolution était venue par suite de la guerre. Les soldats étaient fatigués de continuer la lutte. Les bolcheviks se firent les idéologues les plus résolus de cette fatigue Ils encourageaient par tous les moyens la désagrégation de l'ar-
mée, sans souci <le l'avantage qu'ils pourraient ainsi procurer à l'autocratie militaire <de l'Allemagne. Si celle-ci n'a pas vaincu et si la révolution allemande a eu lieu, ce n'est vraiment pas par la faute des bolcheviks.
La débâcle totale de l'armée donna toute liberté aux classes mférieures. Les paysans ne demandaient qu'à morceler les grandes propriétés et à les partager entre eux en possession privée. La remise aux paysans des grandes propriétés était indispensable, mais, appliquée systématiquement, cette mesure aurait pu être réalisée sans détruire les conquêtes techniques de la grande culture. Mais cela aurait demandé du temps et les paysans ne voulaient pas attendre.
Les bolcheviks les gagnèrent à leur cause en déchaînant l'anarchie dans les campagnes, en donnant toute licence à chaque commune, de sorte que le morcellement des propriétés prit les formes les plus primitives et fut suivi de la déchéance technique et de la destruction d'un grand nombre de moyens de production. En revanche, les paysans laissèrent le bolchevisme agir à sa guise dans les villes où il gagna également la masse des ouvriers en prenant en considération leurs seuls désirs et non les circonstances réelles.
Le prolétariat avait faim, il se sentait opprimé et exploité, il était pressé de secouer le joug capitaliste. Si l'on voulait le satisfaire, on n'avait pas le temps d'étudier la question ni même de réfléchir. Il suffit de quelques coups bien assénés pour que l'édifice du capitalisme russe volât en éclats.
La transformation de la production capitaliste en production socialiste comprend deux points : c'est une question de propriété et d'organisation. C'est d'abord l'abolition de la propriété privée des moyens de production et le transfert de ceux-ci en la possession collective, sous forme de propriété nationale, communale ou syndicale. C'est ensuite le
TERRORISME ET C.OIMMIINISME 175
lemplacement <Je l'organisation capitaliste par une organisation socialiste de la production et de l'ensemble de ses fonctions économiques.
De ces deux points, la transformation de la propriété est la plus simple. 11 n'y a rien de plus facile que d'exproprier un capitaliste. Ce n'est qu'une question de force qui n'exige aucun autre préambule social. Bien avant l'existence du capitalisme industriel, dès l'époque du capital marchand et usurier, nous trouvons des exemples d'expropriation des marchands, des banquiers, des usuriers par des seigneurs féodaux, des princes, voire par la populace.
Au Moyen Age, non seulement on expropriait souvent les juifs, mais, malgré la piété de l'époque, il arrivait qu'on mettait à contribution jusqu'aux trésors des églises et des ordres monacaux. Ainsi Philippe le Bel de France avait exproprié, au commencement du XIV* siècle, l'ordre puissamment riche des Templiers.
Avant même l'apparition du socialisme moderne, des esprits naïfs voyaient des bienfaiteurs de l'humanité dans les nobles brigands qui dépossédaient les riches pour donner aux pauvres. Il était très simple de réaliser cette espèce de « socialisme ». C'est en conformité absolue avec 1' a aspect arriéré » du prolétariat russe que Bakounine, en 1869, à la veille même de la guerre et de la Commune, préconisait dans son appel à la jeunesse russe les méthodes du fameux Stenka Rasine. Celui-ci avait formé en 1667 des bandes de brigands avec lesquels, pendant 4 ans, il a pillé la Russie Méridionale, jusqu'à ce que le gouvernement s'en fût emparé et l'eût tué.
L'organisation est chose bien moins simple que l'expropriation. La production capitaliste est un organisme merveilleux dont le capitaliste ou son remplaçant forme la tête. Si l'on veut abolir le capitalisme, il faut créer un organisme
qui soit capable de fonctionner tout aussi bien sinon mieux encore sans sa tête capitaliste. Comme ce n'est pas aussi simple que le procédé de Philippe le Bel ou de Stenka Rasine, il faut, pour le réaliser, une série de préambules matériels et psychologiques, une haute évolution de l'organisation capitaliste, non seulement de la production, mais aussi de la répartition et de l'arrivage des matières premières; il faut également un prolétariat conscient de ses devoirs à l'égard non seulement de ses camarades les plus proches,, mais aussi de la société entière; un prolétariat ayant acquis par de longues années de travail dans des organisations l'habitude de la discipline et de la maîtrise de soi-même ; un prolétariat enfin, assez intelligent pour reconnaître le possible de l'impossible, distinguer un chef scientifiquement instruit et ferme d'un démagogue ignorant et sans scrupules.
Lorsque ces conditions ne sont pas réalisées, le capitalisme ne peut être remplacé par le socialisme d'une façon durable et heureuse. Même dans les pays industriels oij ces conditions sont suffisamment développées, l'organisation socialiste doit être soigneusement préparée par un examen scrupuleux des conditions réelles, car les formes que devra prendre, le cas échéant, la nouvelle organisation, ne sont point fixées d'avance pour toutes les industries, tous les pays et toutes les époques; ce ne sont pas des « utopies toutes prêtes » ou des a idéals » étemels; ces formes peuvent, au contraire, être très variées, suivant les circonstances auxquelles elles doivent se conformer, pour être efficaces.
Mais les deux moments de la socialisation — l'expropriation et l'organisation — doivent rester intimement liés si on ne veut pas qu'à la place de la production antérieure vienne s'installer le chaos et finalement un arrêt complet de l'activité. Un Philippe le Bel ou un Stenka Rasine pouvaient se contenter de l'expropriation, car ils n'avaient point l'inten-
tion 'de créer un nouveau système <de production. Le socialisme ne peut guère être introduit de cette façon simpliste.
Pourtant les masses s'impatientaient, elles ne voulaient pas attendre. Pour les calmer, les bolcheviks parvenus au pouvoir dédoublèrent le processus de la socialisation, séparèrent les deux moments, quoique l'un ne puisse créer rien de vital sans l'autre. Ils suivirent tout d'abord l'exemple de Stenka Rasme avec l'intention de se rattraper ensuite, tant bien que mal, pour ce qui est de l'organisation. Les éléments qui étaient étroitement unis et ne pouvaient agir qu'en commun furent séparés de force. Lénine le reconnut lui-même au mois d'avril 1918 dans son ouvrage sur « Les problèmes immédiats du pouvoir soviétiste » :
K Ce qui jusqu'à maintenant a été au premier plan, ce fut l'expropriation directe- Maintenant se pose au premier plan l'organisation du bilan et du contrôle des industries dont les capitalistes sont déjà expropriés, ainsi que de toutes les autres branches de l'économie (p. 14).
(( Notre travail d'organisation, sous la direction du prolétariat, le bilan général, le contrôle de la production et de ia répartition des produits sont restés à l'arrière-plan de notre travail d'expropriation directe des exploiteurs... Nous sommes restés très en arrière en ce qui concerne la transformation socialiste sur ces domaines (et ce sont des domaines très importants) et nous le sommes justement parce que le bilan et le contrôle sont «r général insuffisamment organisés. )) (p. 23.)
On expropriait des industries sans s'assurer si leur organisation socialiste était déjà possible. Même dans les domaines oij elle l'était, on se contentait d'abord d'expropriation, celle-ci étant réalisable sans préparation et les ouvriers ne voulant pas attendre.
Les conséquences apparurent bientôt. La vie économique de la Russie est restée arriérée en ce sens que son industrie
n'occupe, en comparaison de l'agriculture, qu'une partie insignifiante <le sa population. Mais à 'intérieur <Je cette industrie se sont développées les formes les plus modernes de la grande production. Celle-ci était bien supérieure au niveau de l'industrie parisienne de 1871. Dans la mesure où l'on pouvait en général parler de socialisation, il ne pouveiit y être question que d'une forme d'association productive. Les usines russes étaient des entreprises immenses; leur nationalisation sembla être la première nécessité à réaliser après l'abolition du capital.
Dans les associations productives, le revenu de l'ouvrier dépend de son travail et de celui de ses compagnons. Le montant de ce revenu est fixé suivant la quantité de produits que les ouvriers livrent sur le marché. Ils doivent s'occuper eux-mêmes de l'écoulement des marchandises ainsi que de l'arrivage des matières premières. Dans les usines nationalisées, les ouvriers recevaient des salaires comme par le passé; seulement, au lieu d'être payés par les capitalistes, ils l'étaient par l'Etat. Leur revenu dépendait moins de leur productivité que de la pression qu'ils pouvaient exercer sur le gouvernement. Celui-ci eut de même à s'occuper de la répartition des produits et de l'approvisionnement des entreprises en matières premières.
Pour continuer la production dans ces conditions, il eût fallu une classe ouvrière admirablement disciplinée et supérieurement intelligente qui eût compris combien la prospérité commune — par conséquent la sienne — dépendent de la productivité de son travail. Quand même la Russie eût possédé une pareille classe ouvrière, il aurait fallu, pour faire marcher la production, des mesures d'organisation garantissant une influence suffisante sur les divers métiers et sur tout l'ensemble de l'industrie, non seulement aux ouvriers, mais aussi à l'Etat et aux consommateurs ; il eût également fallu.
pour encourager le travail, des stimulants aussi efficaces que la coercition capitaliste.
Or, non, seulement ces organisations faisaient défaut en Russie, mais la classe ouvrière y manquait d'intelligence et de discipline nécesscures, d'autant plus que la guerre et ses conséquences avaient plongé les éléments jusque-là les plus ignorants et les plus arriérés du prolétariat dans un état d'excitation folle.
L'ouvrier russe tient, il est vrai, de sa commune rurale un sentiment très prononcé de solidarité, mais la teneur en est aussi limitée que la communauté rurale elle-même. 11 ne s'étend que sur un petit cercle de ses camarades personnels, La grande commmiauté sociale le laisse indifférent. Les bolcheviks eux-mêmes eurent à déplorer les phénomènes peu encourageants qui se produisirent dans ces circonstances. Trotsky dit dans son livre c( Le travail, la discipline et l'ordre sauveront la république socialiste des soviets » :
<< La révolution qui a réveillé l'individualité humaine jusque dans le plus oppressé, a naturellement prêté à la première période de ce réveil un caractère, si l'on veut, extérieurement anarchique. Ce réveil des instincts les plus élémentaires de l'individu a souvent un caractère grossièrement égoïste ou, pour se servir d'un terme philosophique, « un caractère égocentrique »... Il cherche à prendre pour soi tout ce qu'il peut, il ne pense qu'à soi et n'est poiat enclin à prendre en considération le point de vue commun de sa classe. Il en résulte ce débordement de mentalité désorganisatrice, de tendances individualistes et anarchistes, d'instincts de pillage, que nous observons surtout dans les larges milieux des éléments déclassés du pays, dans les rangs de l'ancienne armée et aussi dans certains cléments de la classe ouvrière. » (p. 17.)
11 y a loin de ces éléments aux défenseurs de la Commune de Paris qui limitaient leur gain, afin de contribuer à la cause du socialisme.
Il est facile <de comprendre ce qu'a pu devenir dans ces conditions la production dans les entreprises expropriées. On a fait monter les salaires aussi haut que possible et on a fourni en échange le minimum de travail. Pour rendre le procédé plus facile, on abolit le travail par accord. Il s'ensuivit, par exemple, que les usines Poutilov de Petrograd, reçurent de l'Etat 96 millions de roubles de subvention et livrèrent dans le même laps de temps des produits pour la somme totale de 15 millions.
Seule une émission illimitée de billets de banque a permis ds retarder un peu la banqueroute inévitable d'un pareil système économique.
Puisqu'on travaillait si peu dans les usines, les ouvriers se soustrayaient d'autant plus à tout travail désagréable, sale et par trop fatigant.
La question d'assurer, dans un Etat socialiste, ce geiue de travail, tant qu'il restera nécessaire, a toujours préoccupé les socialistes. Fourier a cru la résoudre en abandonnant les besognes sales aux (( souillons » — jeunes garçons qui aiment à barboter dans la boue.
Cette solution humoriste n'est naturellement pas suffisante. La seule solution qui soit efficace et en même temps compatible avec les principes socialistes, c'est de demander à la technique d'enlever aux travaux pénibles, dégoûtants ou insalubres leur caractère nocif ou repoussant. Tant que ce n'est pas atteint, il ne reste qu'à atténuer ce caractère par des avantages particuliers : ou bien des salaires extraordinairement élevés ou bien des journées de travail extrêmement courtes.
Les (bolcheviks trouvèrent une nouvelle solution. Elle ne répondait nullement aux principes socialistes, mais répondait bien, par contre, à « la psychologie de masse » des ouvriers surexcités. On introduisit tout simplement le Iravcnl
obligatoire. Non pas travail obligatoire pour ceux qui avaient été jusque-là des ouvriers salariés. A quoi bon les obliger à travailler, du moment que, sous l'influence des nouvelles conditions, une usine après l'autre était amené^ à suspendre les travaux, soit par m.anque de matières premières et de combustibles, soit par suite des difficultés de transport, — de sorte que le nombre d'ouvriers sans travail augmentait sans cesse.
Non, le travail obligatoire ne fut imposé qu'à ceux qu'on avait privés de tous les droits, sous prétexte qu'ils ne travaillaient pas, — aux bourgeois.
La république soviétiste mit à la place de la démocratie générale, (( formelle )), la démocratie prolétarienne. Seuls les travailleurs devaient posséder des droits politiques, eux seuls devaient être suffisamment nourris et protégés par l'Etat. Les bourdons devaient rester sans droits.
L'idée semblait être tout à fait socialiste avec, toutefois, un petit défaut. La République des soviets existe depuis bientôt deux ans et n'accorde les droits politiques qu'aux travailleurs, sans que soit donnée la réponse à ce problème fondamental : qui donc est travailleur? Différents communistes donnent à cette question des réponses différentes.
A leur point de départ, les soviets ouvriers n'étaient que les organes représentatifs des ouvriers salariés des grandes usines. En cette qualité, ils avaient formé des organisations déterminées, nettement délimitées, qui devinrent très importantes pour la révolution. (( L'idée soviétiste » tendait à remplacer l'Assemblée Nationale, issue du suffrage universel, par le Comité central des soviets ouvriers. Mais les bases de ce soviet central auraient été trop étroites si l'on s'était borné aux soviets des grandes usines. Pourtant, du moment qu'on en sortait et qu'en même temps on voulait exclure du
sufiErage la (( bourgeoisie », on se trouvait dans un espace sans limites.
Nulle part on ne peut tracer une ligne de démarcation bien nette entre la bourgeoisie et le travailleur; cette démarcation contient toujours quelque chose d'artificiel qui rend l'idée soviétiste très apte à fonder un pouvoir arbitraire et dictatorial, mais très mapte à construire un système d'Etat net et systématiquement conçu.
En ce qui concerne surtout les intellectuels, il dépend entièrement du bon vouloir du gouvernement soviétiste de décider s'ils seront ou non considérés comme des « bourgeois », de fixer par conséquent leurs droits électoraux et leur obligation au travail forcé.
Dans la République soviétiste, les (( bourgeois )) furent non seulement privés, sans nul dédommagement, de leurs moyens de production et de consommation, ainsi que de tous les droits pjolitiques, mais on leur irnposa également — et rien qu'à eux ! — le travail obligatoire. Ils sont les seuls en Russie qui soient obligés de travailler tout en restant privés de droits comme non-travailleurs !
En Russie soviétiste, on est versé dans la catégorie des travailleurs ou des bourgeois non pas suivant ses fonctions actuelles, mais suivant celles qu'on avait remplies avant la révolution. Les bourgeois apparaissent en Russie soviétiste comme une espèce particulière dont les signes distinctifs sont ineffaçables. De même que le nègre reste nègre et le Mongol, Mongol, où qu'il se trouve et n'importe comment il s'babille, de même un bourgeois reste bourgeois même s'il devient mendiant ou vit de son travail. Et quelle vie !
Les bourgeois ont le devoir de travailler, mais ils n'ont pas le droit de choisir le travail qu'ils connaissent et qui leur convient le mieux. Ils sont contraints d'accomplir les travaux les plus sales et les plus répugnants. Et ils reçoi-
vent pour cela des ratioiis non pas plus fortes, mais plus petites, qui ne leur permettent même pas <i'asscuvir leur faim. Leur ration n'est que le quart de celle que reçoivent les soldats et les ouvriers entretenus par la République soviétiste dans ses usines. Quand ceux-ci reçoivent I livre d? pain, ceux-là n'obtiennent qu'un quart de livre ; là où ceux-ci reçoivent 16 livres de pommes de terre, ceux-là n'ont que 4 livres.
Ce système ne conserve aucune trace de la tendance d'élever le prolétariat à un niveau supérieur, « d'élaborer une forme de vie supérieure » et nouvelle; il n'est pénétré que de la soif de vengeance sous la forme la plus primitive, qui trouve son bonheur à fouler aux pieds ceux qui avaient été jusque-là plus favorisés par le sort, mieux habillés, mieux logés, mieux instruits.
Une fois que cette (( volonté » se trouve déchaînée et devient la forcé motrice de la révolution, ses manifestations vont parfois plus loin que ne le voudraient les bolcheviks eux-mêmes. Ainsi l'idée que les ci-devant bourgeois sont devenus les bêtes de somme, privés de droits, de ceux qui leur étaient jusque-là subordonnés comme ouvriers, a inspiré au soviet ouvrier de Mourzilovka l'ordre suivant :
(( Le soviet donne par la présente plein pouvoir au camarade Grigory Sareeff de réquisitionner, suivant son choix et ses dispositions, 60 femmes et filles de la classe des bourgeois et des spéculateurs, jDour l'usage du bataillon d'artillerie en subsistance, à Mourzilovka, district de Briansk, -et de les amener dans la caserne. 16 septembre iqrS. » (Publié par le D"" Nath. Wintsch Malejeff, <( What are bolchevists doing », Lausanne, 1919, p. 10.)
On aurait tort de rendre les bolcheviks responsables de cet ordre. Il leur répugnait certainem.ent autant que la tuerie de septembre répugnait aux hommes de la Convention.
Mais il est affreux de penser que dans toute une organisa-
tion soviétiste, ne fût-ce que dans une seule, la haine et le mépris du bourgeois aient pu atteindre un pareil degré, au point de méconnaître non seulement ses droits politiques, mais jusqu'à ses droits humains les plus élémentaires, et jusqu'à sa dignité humaine.
b) La maturité du prolétariat.
Il va de soi que les bolcheviks eux-mêmes ne pouvaient accepter passivement une mentalité des masses, qui épousait de pareilles formes. Après avoir exproprié et abandonné à leur sort les bourgeois, après avoir déclaré que !e prolétariat est « un être sacré », ils cherchèrent immédiatement à communiquer à cet être sacré la maturité nécessaire qui eût dû être la condition préalable de toute socialisation et expropriation.
Xous savions déjà auparavant, — dit Trotsky (Travail., discipline, etc., p. i6), — que nous manquions d'organisation, de discipline et d'école historique nécessaires ; nous savions tout cela, mais cela ne nous a nullement empêchés de marcher, les yeux ouverts, vers la conquête du pouvoir- Xous étions sûrs de tout apprendre et de tout arranger. »
Trotsk)' oserait-il m.onter sur une locomotive et la mettre e,'i marche dans la certitude qu'il saurait <( tout apprendre et tout arranger )> pendant sa course ? Je ne doute pas qu'il en serait capable, mais aurait-il le temps ? N'y aurait-il pas bientôt un déraillement ou une explosion ? Il faut avoir acquis les qualités nécessaires pour diriger une locomotive avant de la micttre en marche. De même, le prolétariat doit avoir acquis d'avance les qualités qui le rendent capable d'assumer la direction de la production lorsqu'il sera amené à la prendre en mains. La production ne supporte pas le vide, l'arrêt d'activité, surtout dans l'état créé par la guerre qui nous a privés de toutes les réserves, de sorte que nous vivons
au jour le jour et que l'arrêt de la production nous condamne directement à la famine.
Lénine lui-même croit absolument nécessaire de refréner
le processus de l'expropriaiion :
« Si nous voulions continuer l'expropriation du capital aussi rapidement qu'auparavant, nous subirions certainement une défaite, car il est clair €t évident, pour tout homme qui pense, que notre travail d'organisation prolétarienne est resté bien à l'arrière de l'expropriation immédiate des expropriateurs. » {Les -problèmes immédiats d'il pouvoir soviétiste, p. 14.)
Toutefois Lénine n'hésite pas, il déclare que les soviets gagneront malgré tout (( la campagne contre le capital », car la maturité du prolétariat russe se développe à pas de géant. Il dit :
(< Le relèvement de la culture et de l'instruction de la masse de la population est une condition du relèvement de la productivité du travail. Ce relèvement se poursuit maintenant avec une rapidité vertigineuse. Ceci, grâce à l'essor vers la lumière et l'initiative que l'organisation soviétiste a soulevé dans les profondeurs du peuple » (p. 2)2>)-
L'évolution intellectuelle des masses peut être de deux espèces. EUe peut être introduite par l'école suivant un plan systématique. Sous ce rapport il reste encore infiniment à faire en Russie. Mais un système scolaire suffisant nécessite d'énormes moyens, une production florissante qui crée un surplus considérable. La production russe donne des résultats si lamentables que l'école en doit singulièrement souffrir. Les bolcheviks s'efforcent sans nul doute de faire autant que possible pour l'art, la science et leur propagation dans les masses. Mais ce (( possible » est extrêmement limité par des entraves économiques. Il n'y a donc pas à attendre de ce côté une « évolution intellectuelle » rapide qui rende possible un relèvement rapide et suffisant de la production. Ce
relèvement devrait plutôt être considéré comme une <des conditions préalables de cette évolution.
Pourtant, les adultes s'instruisent pour la plupart moins à l'école organisée par l'Etat ou la commune, qu'à l'école de la vie. Les meilleures chances de s'instruire leur sont fournies par la démocratie dont l'une des institutions essentielles est la liberté absolue de discussion et de communication; la démocratie oblige chaque parti et chaque tendance à lutter pour l'âme du peuple; elle oblige chaque membre de la communauté à vérifier les arguments de tous les partis et à acquérir ainsi une indépendance de jugement. Enfin, la démocratie prête à la lutte de classes ses formes supérieures. Elle force chaque parti de s'adresser à l'ensemble de la population. Chacun de ces partis défend les intérêts d'une classe déterminée, mais il est obligé à ne mettre en évidence que le côté de ces intérêts qui correspond le mieux aux intérêts communs de l'organisme tout entier. Ainsi la démocratie de l'Etat moderne dépasse les limites étroites de la politique de clocher de la communauté rurale, de m{ême que celles de la politique professionnelle de la corporation.
Tous ces moyens d'instruire le peuple sont tout simplement éliminés lorsque, comme cela se passe dans la République des soviets, on supprime la démocratie pour la remplacer par la toute-puissance des soviets ouvriers qui privent de droits tout « bourgeois » et abolissent la liberté de la presse. On sépare ainsi les intérêts particuliers des ouvriers salariés des intérêts communs, et, en même temps, on interdit à l'ouvrier de porter un jugement indépendant sur les divers arguments qui se heurtent dans la lutte des classes et des partis. Car ce jugement lui est fourni par une autorité pleine de prévenance, anxieuse d'écarter de lui toute pensée, toute
information qui puissent éveiller dans son cœur des doutes sur le caractère quasi divin du système soviétiste.
Ceci, bien entendu, ne se passerait que dans l'intérêt de la vérité. Le pauvre peuple ignorant doit être empêché de se laisser tromper et empoisonner par la presse bourgeoise avec son puissant appareil de domination. Mais oir pourraiton trouver dans la Russie actuelle cet appareil puissant qui donnerait aux journaux bourgeois un avantage sur la presse bolcheviste ? D'ailleurs, la sévérité avec laquelle les bolcheviks musèlent la presse est dirigée non seulement contre la presse bourgeoise, mais contre toute presse qui ne prête pas serment au régime existant.
La justification de ce système repose tout bonnement sur la conception naïve qu'il existe une vérité absolue et que les communistes sont seuls à la posséder. Elle repose également sur cette autre conception que tous les écrivains sont des menteurs par définition, et que seuls les communistes sont des fanatiques de la vérité. En réalité, on trouve bien entendu dans tous les camps des menteurs et des fanatiques de ce qu'ils considèrent comme vrai. Mais le mensonge prospère le mieux là oij il n'a aucun contrôle à craindre, où la presse d'une seule tendance peut élever la voix. Cela lui donne licence entière de m.entir et cette licence encourage tous les éléments enclins au mensonge et se trouve d'autant mieux utilisée que la situation des gouvernants est plus désespérée et qu'ils ont par conséquent plus à craindre de la vérité.
La vérité dés injormations n'est donc point garantie par l'abolition de la liberté de la presse; elle en est, bien au contraire, singulièrement compromise.
Quant à la vérité des conceptions, il faut dire avec Ponce Pilate : Qu'est-ce que la vérité ? Il n'existe pas de vérité absolue, il n'existe qu'un processus de reconnaissance et
celui-ci, amsi que la capacité de reconnaissance humaine, se trouve grandement lésé lorsqu'un parti se sert de sa puissance pour Imposer sa propre conception comme une vérité universelle et étouffer toute autre opinion.
Il n'y a pas de doute que les Idéalistes qu'on trouve parmi les gouvernants bolcKevistes agissent de bonne fol, convaincus qu'ils possèdent seuls la vérité et que seuls les mécréants peuvent penser autrement qu'eux. Mais ne devons-nous pas reconnaître la même bonne foi aux homm^es de la Sainte Inquisition espagnole ? (( Le relèvement de la culture et de l'instruction des masses » n'a pourtant rien gagné sous ce régime. Certes, il y a une différence entre les inquisiteurs et les chefs de la République soviétiste. Ceux-là n'avaient guère cherché le relèvement matériel et intellectuel des masses dans ce m.onde. Ils ne voulaient qu'assurer le salut de leurs âmes dans l'au delà. Les hommes des soviets songent à relever les masses sous tous les rapports en appliquant les méthodes de l'Inquisition. Ils ne se rendent pas compte combien ces mêmes m.asses s'en trouvent dégradées.
Une haute morale des masses constitue autant que l'instruction une condition préalable du socialisme. Cette morale consiste non seulement dans le développement des instincts sociaux, des sentim.ents de solidarité, de sacrifice, de dévouem.ent, m.ais aussi dans l'extension de tous ces sentlm^ents au delà d'un cercle étroit de camarades, à la collectivité entière. Telle nous l'avons trouvée chez les prolétaires de la Commune de Paris. Cette morale manque à la masse dont le ton fait aujourd'hui la chanson du prolétariat bolcheviste.
Elle doit être créée par tous les moyens. Ainsi le déclare Trotsky :
(( Cette morale communiste, camarades, il est de notre devoir de la prêcher immédiatement, de l'appuyer, de la déve-
lopper et de Taffirmer. C'est la tâche principale de notre parti dans tous les domaines de son activité. » (<( Travail, discipline, etc. », p. 21.)
Trotsky s'imagine-t-il qu'on puisse créer une nouvelle morale du jour au lendemain ? Elle ne peut être développée que lentement. Pourtant, la galvanisation de la production ne souffre pas de retard. Si la morale communiste n'a pas été créée avant qu'on ait commencé la socialisation, il est trop tard pour la développer après l'expropriation.
Et comment veut-on la développer ? On veut la prêcher. Comme s'il était jamais sorti quelque chose des prédications moralistes ! Si c'est là-dessus que ces marxistes fondent leurs espoirs, ils ne font que prouver dans quelle impasse ils se sont fourvoyés.
Pourtant, nous dit-on, la nouvelle morale doit être non seulement prêchée, mais aussi appuyée. Mais comment ? La morale est le produit de notre vie et de notre action, c'est d'elles qu'elle tire son essence, c'est de leur forme qu'elle dépend.
La haute morale que développe le prolétariat en lutte tient à deux points. Etant les plus pauvres et les plus faibles de la société, les prolétaires ne peuvent se relever que par leur union la plus étroite. Le dévouement et l'esprit de sacrifice sont surtout estimés dans leurs rangs, contrairement à la classe capitaliste où l'on estime l'individu d'après le chiffre de ses richesses, quelle que soit leur provenance.
Mais le grand sentiment de solidarité ne constitue pas à lui seul la morale socialiste pouvant servir de base à la reconstruction d'une société nouvelle. Ce sentiment de solidarité peut agir dans un sens antisocial pour peu qu'il se borne à un cercle étroit qui cherche ses avantages aux dépens du
reste <le la société, comme c'est par exemple le cas d'une noblesse, <l'une bureaucratie, d'une caste d'officiers.
Ce qui élève la solidarité du prolétariat moderne au niveau d'une morale socialiste, c'est qu'elle s'étend sur toute la collectivité humaine, car le prolétariat ne peut se libérer sans libérer l'ensemble de l'humanité.
Déjà le jeune Engels voyait dans ce fait le moyen de relever la morale prolétarienne. Il conclut dans sa « Situation des classes laborieuses en Angleterre » (2* édit. p. 299) :
« La révolution diminuera en effusion de sang, en vengeance et en fureur exactement dans la même proportion oîi le prolétariat s'enrichira d'éléments socialistes et communistes. En frincipe, le coniniunisme est au-dessus de la division entre la bourgeoisie et le ■prolétariat; il en reconnaît le rôle historique dans le présent, mais ne la justifie pas quant à l'avenir. Ce qu'il veut justement, c'est l'abolition de cette division. C'est pourquoi, tant que cette division subsiste, le communisme tient compte de la rancune du prolétariat contre ses oppresseurs comme d'une nécessité, comme d'un stimulant important du début du mouvement ouvrier, mais il dépasse cette rancune car il est la cause de Vhurnanité et non seulement des ouvriers. En tout cas, il ne vient à l'esprit d'aucun communiste d'exercer une vengeance sur des individus ou de croire qu'un bourgeois pourrait dans les circonstances existantes agir autrement qu'il n'agit-.. Donc, plus les ouvriers anglais se pénètrent d'idées socialistes, plus leur rancune actuelle — qui, si elle reste aussi violente que maintenant, n'aboutira à rien — devient inutile et plus leurs actes contre la bourgeoisie perdent en sauvagerie et en brutalité. S'il était en général possible que le prolétariat tout entier devint communiste avant que la révolution éclatât., celle-ci se passerait d^une façon très paisible , Mais ceci n'est plus possible, il est déjà trop tard. (Engels s'attendait en 1845 à une révolution prochaine ; celle-ci eut lieu en effet en 1S4S, mais sur le continent, et non en Angleterre, et elle ne fut point une révolution prolétarienne. K.) Je pense pourtant qti'avant que n'éclate la guerre tout à fait ouverte et directe des pauvres contre les riches, laquelle dès maintenant est deve-
TERRORISME ET COMMUNISME lâl
nue inévitable en Angleterre, il se répandra parmi le prolétariat au moins assez de clarté sur la question sociale pour que, les événements aidant, le parti communiste se trouve capable de surmonter à la longue l'élément brutal de la révolution et de préparer le neuf thermidor. »
Le neuf thermidor fut le jour de la chute de Robespierre et du régime de la Terreur à Paris. C'est une chute analogue qu'Engels voulait préparer, c'est dans ce sens que les communistes devaient agir en purgeant la lutte de classe du prolétariat de sa sauvagerie et de sa brutalité et en mettant au premier plan les intérêts de l'humanité tout entière.
On voit qu'Engels comprenait sous le nom de communisme quelque chose de bien différent de ce qu'y voient aujourd'hui les bolcheviks. Ce qu'Engels voulait, c'est justement ce à quoi aspiraient les socialistes russes auxquels les bolcheviks se sont déclarés hostiles. Le bolchevisme l'a emporté sur ses adversaires socialistes en élevant la sauvagerie et la brutalité « du début du mouvement ouvrier » au rang de la force motrice de sa révolution; en dégradant le mouvement socialiste, en réduisant la cause de l'humanité à la cause (( des ouvriers seulement )), en proclamant le pouvoir exclusif des ouvriers salariés (et des plus miséreux parmi les paysans), en dépossédant de tous les droits et en précipitant dans la misère la plus noire tous ceux qui ne chantaient pas sur le même ton que lui, il a procédé au relèvement des classes en créant une nouvelle classe d'ilotes des ci-devant bourgeois. En transformant ainsi la lutte socialiste pour l'émancipation et le relèvement de l'humanité entière en une explosion de haine et de vengeance dirigée contre des individus et en exposant ceux-ci aux pires traitements et aux pires tortures, le bolchevisme, loin d'élever le prolétariat à un degré moral supérieur, l'a au contraire démoralisé.
Cette démoralisation fut aggravée par le fait que les bol-
cheviks ont disjoint deux processus sociaux — celui de l'expropriation et celui de l'organisation des nouvelles formes sociales — dont l'unité constitue le fond du socialisme. Prise à part, l'expropriation fut bientôt étendue des moyens de la production aux objets de la consommation. Une fois sur ce chemin, on n'avait plus qu'un pas à faire pour en arriver au banditisme idéalisé dans la personne de Stenka Rasine.
(( Les masses n'eurent aucune difficulté à comprendre le programme négatif du bolchevisme : pas de lutte, pas de devoirs, on n'a qu'à aller chercher, prendre et s'approprier ce qui peut être atteint ; autrement dit, et comme l'a très bien formulé Lénine, on n"a qu'à « voler ce qui avait été vol '-. » (D. Gavronsky, « Le bilan du bolchevisme russe », Ber :n 1919, p. 39.)
Etant donnée cette conception, il est parfaitement logique que la République des soviets ait érigé un monument à Stenka Rasine.
C'est ainsi que les bolcheviks (( appuient )) et k prêchent » la nouvelle morale communiste sans laquelle la reconstruction socialiste est impossible. Ils n'aboutissent qu'à augmenter sans cesse la démoralisation des larges masses du prolétariat russe.
D'ailleurs, les éléments idéalistes parmi les bolcheviks en furent eux-mêmes épouvantés. Mais ils ne sureni que constater le fait de la démoralisation sans en reconnaître la cause, car reconnaître la cause c'était renoncer à tout leur régime.
En désespoir de cause, ils se sont mis à rechercher les moyens d'inoculer la morale communiste aux masses. Ces marxistes, ces révolutionnaires et novateurs hardis, n'ont rien su trouver en dehors des moyens lamentables à l'aide desquels la vieille société avait cherché à se débarrasser des fruits de ses propres péchés : le tribunal, la prison, la peine de mort. Autrement dit, la Terreur.
TERRORISME ET CO.AniUNISME 193
Lénine dit dans con ouvrage sur les tâches immédiates de la République des soviets (p. 47) :
« Le tribunal est un moyen d,^ éducation aux fins de la discipline. On n'a pas assez compris ce fait simple et évident que, la famine et le chômage étant le plus grand malheur de la Russie, on ne peut vaincre ce mal par l'effort et l'élan, mais seulement par une organisation et une discipline générale et universelle s'étendant à tous les domaines... que, par conséquent, celui qui enfreint la discipline ouvrière dans n'importe quel domaine économique, dans n'importe quelle chose, se rend coupable des misères de la famine et du chômage et qu'z7 fatit savoir trctiver les coupables, les traduire en jugement et les punir sans pitié. »
La morale communiste qui manque au prolétariat russe doit lui être imposée à coups de représailles sans pitié. Pourtant, celles-ci n'ont jamais été un très bon m.oyen de relever la morale dont elles ne faisaient, au contraire, qu'achever la décadence. Les châtiments « sans pitié » constituent un mal intégrant de l'ancien régime social qui ne saurait se maintenir autrement, toute mesure qui cherche à créer une meilleure morale en améliorant les conditions de la vie lui étant interdite. Mais un régime socialiste avoue sa propre faillite s'il ne trouve pas d'autre voie que celle des « représailles sans pitié » pour conduire le prolétariat à une morale plus haute.
c) L,a dictature.
Au fond, Lénine lui-même ne semble pas attendre des tribunaux un relèvement considérable de la morale car immédiatement après avoir revendiqué ces tribunaux, il émet une autre revendication, — celle du <( pouvoir dictatorial ou illimité pour les chefs individuels des entreprises » (p. 49) :
« Toute grande industrie machiniste — c'cst-à-dirc la source de la production même et le fondement du socialisme — exige
l'unité de volonté la plus rigoureuse et sans conditions... Mais comment cette unité rigoureuse de la volonté peut-elle être assurée ?■.. Par la subordination de la volonté des milliers à la volonté d'un seul.
Pourvu que tous ceux qui participent au travail soient idéalement conscients et disciplinés, cette subordination peut plutôt rappeler la direction toute de douceur d'un chef d'orchestre. Elle peut assumer les rudes formes d'une dictature lorsque la discipline et la conscience idéales font défaut. » (P. 5I-)
Jusqu'ici, nous avons admis que la conscience et la discipline de la cfasse ouvrière étaient les conditions préalables de la maturité du prolétariat, sans lesquelles le vrai socialisme n'est pas possible. Lénine lui-même dit dans l'introduction à l'ouvrage cité (p. 6) :
« IJne telle révolution ne peut être réalisée avec succès qu'à la condition d'une action historique indépendante accomplie par la majorité de la foftdation et, avant tout, par la majorité des travailleurs. »
Après avoir ainsi confirmé que le socialisme ne peut être que l'œuvre, non d'une minorité, mais de la majorité de la population et seulement (( avant tout », et non exclusivement, des « travailleurs », c'est-à-dire après avoir, malgré lui, justifié la démocratie, Lénine continue :
(( Ce n'est que lorsque le prolétariat et les pjus pauvres paysans auront trouvé en eux assez de conscience, de force d'idée, d'esprit de sacrifice et de persévérance, que la victoire de la révolution socialiste sera assurée. »
En attendant il faut toutefois que cette victoire soit assurée par la dictature des tribunaux et des chefs des entreprises :
(( La révolution vient de briser les chaînes les plus anciennes, les plus fortes et les plus lourdes que les masses s'étaient laissées imposer sous le knout. Telle fut Vœuvre d'hier. Mais
TERRORISME ET CORIiMUNISiME 195
a;ujourd'hui cette même révolution exige, dans l'intérêt même du socialisme, que les masses se soumettent sans objection à l'unique volonté de ceux qui iirigent le travail. » (P. 52.)
La liberté conquise d'hier leur est <le nouveau reprise, car justement, les masses manquent (( <le conscience, de force d'idée, d'esprit de sacrifice et de persévérance ». Pourtant, à la page 7, on conclut du manque de ces qualités à l'im^ possibilité d'introduire le socialisme, tandis qu'à la page 52 on exige que (( dans l'intérêt du socialisme » les masses qui ne sont pas encore mûres, « se soumettent sans objection » aux. dictateurs qui dirigent l'industrie. Ces masses se trouvent, ainsi abaissées à un niveau inférieur à celui qu'elles avaient atteint sous le régime capitaliste. Elles y étaient soumises au capital, mais du moins n'était-ce pas sans objection.
Pourtant, Lénine se console et console son public en affirmant que cette dictatiure, contrairement au régim.e de la production capitaliste, (( est réalisée par les masses des travailleurs et des explortés )) et aussi (( réalisée par des orgc&nisations aménagées de sorte à éveiller et à relever les masses pour une œuvre historique. Les organisations soviétistes sont de cette espèce » (p. 51).
Nous avons déjà montré comment l'élimination et la suppression de toute critique contribue à (( éveiller et à relever les masses pour une œuvre historique ». L'organisation soviétiste n'y change rien. Mais comment cette dictature de fer de quelques individus, en face de la « soumission sans objection des masses », peut-elle être réalisée par l'organi*sation des masses en vue d'une action libre et indépendante ? Celui qui est élu par les masses, qu'elles peuvent destituer, ou indiquer pour la réélection, dépend toujours de ces masses et ne peut rien accomplir qui n'ait reçu leur approbation. Il peut briser la résistance de tels membres de l'orga-
nlsation qui l'a nommé et qui se mettraient en opposition avec la majorité, mais il se trouverait bien vite à bout de ses ressources s'il voulait, malgré elle, imposer ses décisions à la majorité.
Voici pourquoi la dictature personnelle et la démocratie sont incompatibles. C'est tout aussi juste quant à la démocratie soviétiste. Lénine affirme, il est vrai, qu'une telle « manière de voir » est (( au-dessous de toute critique ». Mais l'énergie des expressions doit lui tenir place de la force des arguments, car il ne sait rien répliquer sinon que
(( si nous ne sommes pas des anarchistes, nous devons admettre la nécessité de l'Etat, c'est-à-dire de la coercition, pour passer du capitalisme au socialisme. )> (P. 50.)
En ceci, nous sommes certainement d'accord. La démocratie elle-même n'exclut pas la coercition; mais la seule espèce de contrainte qu'elle admet, c'est celle que la majorité impose à la minorité. La coercition indispensable pour la transition du capitalisme au socialisme, c'est celle que la majorité ouvrière impose à la minorité capitaliste. Mais il n'en est guère question au deuxième stade de la révolution dont parle Lénine, puisque le prolétariat y a déjà brisé ses chaîiies. Il s'agit ici de la contrainte que quelques individus imposent aux masses ouvrières. Que cette espèce de contrainte soit incompatible avec la démocratie, voilà ce que Lénine n'arrive pas à réfuter; il cherche à appuyer ses arguments par un tour de passe-passe, puisque de la contrainte que la grande masse doit imposer aux capitalistes pour introduire le socialisme, contrainte qui marche très bien de pair avec la démocratie, il conclut tout simplement que toute contrainte imposée par n'importe qui dans l'intention d'introduire le socialisme est compatible avec la démocratie quand même elle signifie la toute-puissance des individus à l'égard de la masse.
II conclut
« C'est pourquoi il n"y a décidément pas de différence de principe entre le démocratisme soviétiste (c'est-à-dire socialiste) et l'exercice d'un pouvoir dictatorial par des individus. »
Cela peut être vrai, mais cela prouve seulement que le (( démocratisme soviétiste » est un drôle de phénomène auquel on peut superposer n'importe quelle puissance arbitraire, pourvu qu'on l'exerce au nom du socialism.e.
Du moment qu'il s'agit pour les ouvriers de se soumettre sans objections au chef de l'entreprise, celui-ci ne peut plus être élu par les ouvriers, mais doit leur être imposé par une autorité suprême. Le conseil (soviet) de l'entreprise n'a donc plus rien à y voir. 11 faut que le comité central exécutif qui nomme les dictateurs, ait lui-même atteint un pouvoir dictatorial, que les soviets soient devenus de purs fantômes et que les masses qui sont représentées dans ces soviets aient perdu toute puissance réelle.
De même que le baron Munchhausen n'a pu se retirer du marécage par la queue de sa propre perruque, une masse ouvrière qui manque de (( conscience, de force d'idée, d'esprit de sacrifice et de persévérance » n'est pas capable d'élire un dictateur qui la relève et de lui obéir aveuglément lorsqu'il lui demande des actions qui exigent cette (( conscience », cette a force d'idée », cet (( esprit de sacrifice » et cette a persévérance ».
Et d'où viendraient donc ces dictateurs possédant la supériorité nécessaire, non seulement intellectuelle, mais aussi morale ? Tout pouvoir arbitraire contient un germe de corruption, qu'il soit exercé par un individu ou par une coterie. Seuls des caractères d'élite peuvent se préserver de ces conséquences néfastes. Pouvons-nous supposer que tous les dictateurs russes soient de cette trempe-là ? Lénine affirme qu'ils doivent être soigneusement triés :
c( Nous voulons poursuivre notre chemin en essayant avec autant de prudence et de patience que possible d'éprouver et de reconnaître les vrais organisateurs, à esprit sobre et au sens pratique, dévoués à la cause du socialisme et possédant le don de grouper, — sans bruit (et même malgré le bruit et la confusion) — un grand nombre de personnes dans les cadres des organisations soviétistes en vue d'un travail assidu, unanime et méthodique. Seuls de tels hommes, ayant subi dix épreuves et s'étant élevés des tâches les plus simples aux plus difficiles doivent occuper des postes responsables comme chefs de l'administration. Nous ne V avons fas encore a-p-pris. Mais nous Vap-pr endroits. » (P. 41, 42.)
On ne dit pas qui il faut sous-entendre par ce ((nous ». Il est évident qu'il ne s'agit pas des masses ignorantes, indisciplinées et inconscientes, mais plutôt de l'autorité suprême du comité central exécutif. Celui-ci non plus n'a ((pas encore appris » l'arî de bien choisir les dirigeants du travail national. Il promet d'apprendre cet art difficile. Aucune date n'est fixée. Ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui le choix des dirigeants s'accomplit d'une manière très insatisfaisante. C'est que non seulement les masses, m.ais les chefs eux-mêmes manquent de maturité nécessaire. L'expropriation faite, on s'aperçoit au moment de commencer l'organisation que tout est encore à apprendre, même à faire le choix des administrateurs suprênes de l'économie nationale.
d) ha corruption.
Et quels éléments s'imposent au nouveau régime !
(( Aucun mouvement populaire, profond et puissant, de l'Histoire ne s'est passé sans une rançon de boue, sans des aventuriers et des scélérats, des fanfarons et des criailleurs qui s'attachent aux novateurs inexpérimentés; sans un va-etvient insensé, sans absurdités, affairement inutile, sans tentatives des « chefs » isolés de s'emparer de vingt choses à la fois pour n'en mener à bout aucune. » (Lénine k Les tâches immédiates », p- 40.)
Il est certain que tout grand mouvement populaire souffre de ces phénomènes néfastes; nous nous en ressentons également en Allemagne. Mais le régime soviétiste de Russie comporte certains traits d'un genre tout spécial.
D'abord, nulle part les <( novateurs » ne sont aussi « inexpérimentés » qu'en Russie soviétiste. C'était inévitable. Sous l'absolutisme, il était interdit aux éléments progressifs de se familiariser avec les choses de l'Etat et surtout de participer au gouvernement et à l'administration communale aussi bien qu'à toute oeuvre d'organisation et d'administration de quelque importance. Toutes les énergies des révolutionnaires et notam.ment celles des éléments les plus importants et 'es plus violents étaient concentrées dans la lutte contre la police et dans des conspirations clandestines. On ne peut leur reprocher l'inexpérience dont ils firent preuve lorsqu'ils parvinrent subitement au pouvoir. Mais cette inexpérience prouve une fois de plus combien, au moment de la révolution, la Russie était peu mûre pour le socialisme; celui-ci pouvait d'autant moins être réalisé par des masses ignorantes et indisciplinées que les novateurs qui devaient leur montrer le chemin manquaient d'expérience. Il en ressort de plus en plus que l'éducation des masses et de leurs chefs par la démocratie est un préambule du socialisme. On ne peut passer d'un seul bond de l'absolutisme à la collectivité socialiste.
D'autre part, le régime soviétiste diffère des autres grands mouvements populaires en ce qu'il a supprimé le m.eilleur moyen de voir clair dans le jeu des aventuriers, des scélérats, des fanfarons et des criailleurs; à savoir la liberté de la presse. Ces éléments troubles ont été ainsi débarrassés de la critique de ceux qui avaient une idée nette de la pituation. Ils n'eurent affaire qu'à des ouvriers et des soldats ignorants et à des « novateurs » inexpérimentés. Ils trouvèrent
ainsi un terrain extrêmement favorable. Il est vrai que les chefs bolchevistes ont entrepris d'apprendre à séparer le bon gram de l'ivraie et les bons organisateurs des filous et des scélérats. Mais bien avant qu'on l'eût (( appris », et étant donné l'état arriéré de la classe ouvrière russe, la production fut ruinée et menacée d'arrêt complet. On pense pouvoir remédier au mal par la seule dictature des chefs. On est obligé de leur confier la dictature avant d'avoir fait le triage nécessaire. Ainsi l'action de cette dictature qui peut en ellemême soulever de graves objections, ne peut être que néfaste. De même qu'on avait comm.encé par exproprier pour n'arriver à l'organisation que plus tard, on nomme maintenant des dictateurs ei; on ne cherche qu'ensuite à trouver les méthodes pour les choisir.
Ces contresens étaient inévitables du moment qu'il s'agissait d'introduire le socialisme en tenant compte uniquement du désir de le faire et non des conditions réelles.
Pourtant le danger qui menace le régime soviétiste n'est pas seulement dans l'affîuence <( des aventuriers et des scélérats » qu'il ne sait pas reconnaître et dont il a rendu la critique presque impossible. Il n'est pas m.oins menacé par le fait de s'être aliéné les éléments les plus fermes, moralement et intellectuellement supérieurs de 1' (( intelliguenzia »»
A l'état actuel de la production, le socialisme ne peut être réalisé sans le concours des intellectuels. Tant que le socialisme restait au stade de la propagande, tant qu'il s'agissait seulement de donner au prolétariat une idée nette de son rôle dans la société et de la tâche historique qui lui incombe, le socialisme n'avait besoin des intellectuels — que ce fussent des académiciens d'origine bourgeoise ou des autodidactes issus du prolétariat — que pour développer et vulgariser ses théories. Ce qui importait alors, c'était la qualité et non la quantité.
II en est tout autrement maintenant que nous entrons dans une époque de réalisation pratique du socialisme. La production et l'Etat capitalistes ne peuvent exister sans le concours de nombreuses forces scientifiquement instruites, zélées et sûres; celles-ci sont tout autant nécessaires à la production socialiste et à l'Etat gouverné par la classe ouvrière. Le socialisme n'est pas possible sans ces forces et d'autant moins contre ces forces.
Pour participer pratiquement à la construction du socialism.e, point n'est besoin, comme pour le développement et la propagation de la théorie socialiste, de se donner avec passion à la grande tâche de l'émancipation de l'humanité. Mais il faut que du moins une partie considérable des intellectuels soit convaincue de la possibilité et du caractère bienfaisant de la production socialiste, qu'elle ne sacrifie pas ses idées en y contribuant. Même dans le domaine du travail manuel, aucune production qualifiée ne supporte de contrainte, c'est d'autant plus vrai en ce qui concerne le travail intellectuel.
Que les intellectuels ne doutent pas de la possibilité de réaliser le socialisme et qu'ils soient prêts, dès qu'il aura derrière lui la puissance nécessaire, à prendre part à son œuvre de construction, c'est là une des conditions préalables de la production socialiste, condition qui doit être réalisée dans une société mûre pour le socialisme. Cette condition sera plus réalisable si les autres préambules du socialisme sont présents, de sorte que la connaissance de la réalité amène les intellectuels non prévenus à la conviction socialiste.
Le rôle important des intellectuels n*a pas été dès le commencement reconnu par les bolcheviks qui se sont servis uniquement des forces aveugles des soldats, des paysans et des ouvriers urbains.
Le gros des intellectuels a été dès le début hostile aux bolcheviks, entre autres les intellectuels socialistes qui comprenaient que la Russie n'était pas mûre pour la socialisation immédiate et intégrale que les bolcheviks entreprenaient. D'autres, qui n'y pensaient guère, ont été repoussés par les mauvais traitements infligés à l'inteliectuel. Celuici fut chassé de l'usine que les ouvriers voulaient faire marcher seuls. Il fut privé de droits politiques, puisque la toutepuissance des conseils ouvriers n'admettait effectivement au suffrage que les ouvriers manuels, il fut exproprié et privé de tous moyens d'existence civilisée. Finalement il fut condamné au travail forcé et à la famine.
D'abord, les bolcheviks ont cru pouvoir se passer d'intellectuels, de ■(( professionnels .). Le tsarism.e avait été d'avis que tout général était capable, sans aucune p^-éparation spéciale, d'assumer n'importe quel poste dans l Etat. La République des soviets emprunta au tsarisme, entre autres choses, cette conception, avec la seule différence qu'elle remplaça les généraux par des prolétaires. Les théoriciens du bolchevisme dénommèrent cela '( évolution du socialisme de la science à l'action )). On aurait plutôt pu la désigner comme « évolution du socialisme de la science au dilettantisme ». Comme cela arrive tout le temps dans la République des soviets qui se laisse guider par son désir et non par une conception nette des faits réels, on a fini peu à peu — lorsque l'enfant était déjà tom.bé dans le puits — par comprendre ce qui était nécessaire et on a cherché à boucher le puits, c'està-dire à attirer les intellectuels au travail en dehors du travail forcé dont il a déjà été question — au travail qui leur convenait, qu'ils connaissaient. Les intellectuels qui entraient au service du gouvernement cessaient d'être considérés comme des bourgeois, d'être traités et maltraités comme tels. Ils furent élevés au rang de la population « active » qui four-
nit un travail « productif » et a Utile )), ils ne furent plus expropriés et obtinrent un revenu suffisant.
Mais comme la plupart de ces intellectuels avaient été amenés à servir le gouvernement non par conviction, mais par crainte <de la misère et <de mauvais traitem.ents, on comprend que leur travail ne fui: en réalité ni très productif, ni très utile.
Trotsky s'en plaint par exemple, dans son aperçu déjà cité sur « Le travail, la discipline, etc. ». Il dit :
<( La première période de la lutte contre le sabotage (c'co intellectuels) a consisté en ce que nous avons implacablement détruit les organisations des saboteurs. C'était nécessaire et, par conséquent, juste.
Maintenant, à une période où le pouvoir des soviets est assuré, la lutte contre le sabotage doit être conduite de façon à transformer les saboteurs d'hier en serviteurs, en exécuteurs, en dirigeants techniques partout où Tordre nouveau l'exige. » (pp. 13, 14.)
Ainsi Trotsky pense que le moyen (( nécessaire et par conséquent juste » de faire des intellectuels des serviteurs et des dirigeants de la socialisation, c'est de commencer par les écraser (( implacablement )).
Ce qui s'ensuit, il le dit tout de suite lui-même :
<< Nous avons supprimé le sabotage et balayé avec un balai de fer la plupart des anciens fonctionnaires. Les remplaçants de ces anciens fonctionnaires ne se sont montrés par .la suite de première qualité dans aucuae branche de l'administration. D'une part ces postes furent occupés par nos camarades de parti, qui avaient l'habitude du travail clandestin et avaient derrière eux l'école de la révolution; ce furent les meilleurs éléments, les lutteurs, les plus probes, les moins intéressés. D'autre part arrivèrent des carriéristes, des intrigants, des ratés qui n'avaient pas d'occupation sous le régime d'hier. Le besoin d'attirer des dizaines de
milliers de nouveaux ouvriers qualifiés s'étant fait sentir d'un seul coup, il n'y avait pas à s'étonner si de nombreux maraudeurs réussirent à se glisser dans les pores du nouveau régime.
Il faut y ajouter que bien des camarades qui travaillent dans divers emplois et diverses institutions, ne se montrent pas par la suite capables d'un travail organique, créateur et assidu. A chaque pas nous rencontrons de tels camarades, surtout parmi les bolcheviks d'octobre, dans les ministères où ils travaillent quatre ou cinq heures et pas trop intensivement d'ailleurs, et cela à un moment où toute notre situation exige un travail particulièrement intensif, dicté non par la crainte, mais par la consciente du devoir. » (pp. i8, 19.)
Telle fut la conséquence (( nécessaire » mais nullement (( juste » d'une politique qui cherchait à gagner les intellectuels non pas par persuasion, mais à coups <de pieds.
Tout de suite après on passa à un autre moyen d'obtenir un travail plus intensif. La Commune de 1871 avait aboli les appointements élevés des fonctionnaires de l'Etat fixant leur maximum à 6.000 francs par an. La République des soviets a voulu procéder de même. Seulement cela n'a pas réussi. Là encore, il a fallu faire marche en arrière. Lénme observe à ce propos :
« Nous devons maintenant recourir au vieux moyen bourgeois et consentir à -payer très cher les « services » des plus hauts employés bourgeois... Il est évident que cette mesure est un compromis, un écart des principes de la Commune de Paris et de tout pouvoir prolétarien... Il est évident que cette mesure signifie — sur un certain domaine et jusqu'à un certain degré — non seulement l'arrêt de l'offensive contre le capital, mais encore un pas en arrière de notre pouvoir socialiste des soviets. » (« Les tâches immédiates du pouvoir soviétiste », p. ig.)
Mais, dit Lénine, il ne restait rien à faire. Et il a raison. La hausse des salaires peut être nécessitée par deux considérations.
Plus une entreprise est grande et plus ses ouvriers sont nombreux, plus est considérable — toutes les autres conditions étant égales — le total de la plus-value que cette entreprise produit. Si un ouvrier produit 5 marks de plus-value par jour, une entreprise avec 100 ouvriers en produira 500 marks par jour, une entreprise avec 1.000 ouvriers — 5.000 marks.
Plus une entreprise est vaste, plus elle est difficile à organiser et à diriger, plus rares sont les forces qui peuvent y suffire, mais plus grands aussi sont les moyens dont le propriétaire ou les propriétaires disposent pour acheter les services de ces forces d'élite. Dans la mesure où s'accroissent les grandes entreprises, montent également les salaires de ceux qui les dirigent et ces salaires atteignent parfois des chiffres exorbitants. L'Etat lui-même doit tenir compte de cette circonstance. S'il n'augmente pas respectivement les appointements de ses hauts fonctionnaires, il doit s'attendre à ce que ceux-ci lui soient enlevés par l'industrie privée — du moins ceux d'entre eux qui ont quelque valeur et ne se contentent pas d'occuper des sinécures. De cette façon, l'Etat s'appauvrit intellectuellement et c'est là une des raisons pour lesquelles il ne peut souvent soutenir la concurrence privée.
Si la Commune avait subsisté et que la grande industrie sous son régime se fût développée dans la voie capitaliste au heu d'être socialisée (ce qui était possible), le maximum d'appointements fixé à 1 .000 francs n'aurait peut-être pas pr être maintenu. Le décret daté du 2 avril traduit le caractère petit-bourgeois de l'industrie parisienne de cette époque. Mais il reflète aussi le Cc\ractère désintéressé des membres de la Commune. Nous avons déjà parlé de l'exemple bien connu du ministre des finances jourde.
Il est pourtant absolument impossible en Russie soviétiste
que la concurrence d'une grande industrie privée, vigoureuse et florissante, puisse faire monter les appointements des ( spécialistes » éminents. Car cette industrie est soit expropriée, soit ruinée, et ne rapporte pas de plus-value au propriétaire privé. Les appointements élevés ne peuvent y servir qu'à une chose : ils doivent vaincre la répugnance que les plus doués parmi les intellectuels éprouvent à servir la République des soviets et les intéresser au nouveau régime. Puisque la persuasion n'a pas de prise et que l'aiguillon de la famine ne parvient pas à stimuler une activité extraordinaire, il ne reste qu'à acheter les gens, en récréant, ne fût-ce que pour eux, des conditions d'existence capitaliste.
Nous voyons maintenant quels sont les éléments choisis pour diriger la production socialiste dans la République des soviets. D'une part, quelques anciens conspirateurs, d'honnêtes militants d'une probité impeccable, mais « novateurs inexpérimentés )) en matière d'afîaires. D'autre part, de nombreux intellectuels qui se mettent à la disposition du nouveau gouvernement contre leur conviction, soit par ambition, — comm.e ils se seraient mis à la disposition de n'importe quel autre gouvernement, — soit qu'ils craignent la faim et les violences, soit enfin qu'ils se laissent soudoyer par des salaires élevés. Ce ne sont pas — Trotsky lui-même l'avoue, — (( des éléments de première qualité ». Quand même ils posséderaient quelques connaissances, toujours est-il qu'ils n appartiennent pas aux plus fermes de l'espèce. Ceux parmi eux qui allient une fermeté morale à une connaissance des affaires sont de véritables merles blancs.
Et c'est à des éléments de cet acabit qu'on confie un pouvoir dictatorial auquel les ouvriers sont censés obéir (( sans objection ». Or, le pouvoir illimité a toujours la tendance de corrompre même les meilleurs. Dans le cas présent il se trouve parfois entre les main de gens conompus d'avance.
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En face de la misère générale et tandis qu'on exproprie tout le monde, ces gens concentrent entre leurs m.ains les éléments d'un nouveau capitalisme. Car la production marchande va son train et elle doit durer puisque l'économie rurale, en tant qu'économie privée, est une production marchande et que c'est elle qui domine la vie entière. D'autre part, l'agriculture produit de moins en moins de surplus. La République des soviets donne dans les villages tout le pouvoir aux paysans pauvres qui possèdent si peu de terre qu'ils ne produisent point de denrées superflues . Les paysans plus riches doivent être dépossédés sans rétribution de tout leur superflu et celui-ci doit être remis aux dépôts de l'Etat. De tels procédés — en tant qu'ils arrivent à être réalisés, — ne le peuvent être qu'une fois. L'année après, le paysan riche se gardera bien de produire plus qu'il ne lui en faut. De cette façon, le revenu de l'agriculture diminue. Et le superflu que le paysan produit malgré tout, il le cache et ne le livre qu'en cachette aux spéculateurs.
L'industrie s'arrête en même temps — et les dépenses de l'Etat ne peuvent être couvertes qtie par une émission illimitée de papier-monnaie. Cet état de choses fait naître — comme au temps de la Révolution Française et comme en ce moment, quoique dans une mesure moins grande, en Allemagne, — les spéculations, l'agiotage, l'accaparement. On a prématurément rejeté la forme supérieure du capitalisme, celle qui déploie une grande productivité du travail et crée les bases matérielles d'une existence supérieure des masses, et cela pour laisser revivre dans toute leur ampleur les formes parasites les plus arriérées de ce capitalisme.
Bien entendu, le gouvernement des soviets, tout comme le gouvernement de la Terreur en France, cherche à maîtriser ces fléaux en exterminant les spéculateurs, les trafiquants clandestins;, les accapareurs. Alors on les guillotinait,
maintenant la mode est aux fusillades. L'un n'est pas plus efficace que l'autre. Le seul résultat auquel on aboutit, aujourd'hui comme en 1793, c'est que le risque qu'encourt ce capital scélérat étant plus grand, on augmiente dans la même proportion les pots-de-vin que réclament et qu'obtiennent de leurs victimes imprudentes les nouveaux dictateurs. Et ceci met également un commencement à de nouvelles fortunes qui s'accumulent.
Ceux qui veulent s'assurer combien la nouvelle bureaucratie russe se laisse soudoyer n'ont qu'à consulter le livre de Gavronsky (( Le bilan du bolchevisme » dont plusieurs pages, à partir de la page 18, sont remplies d'exemples de ces exactions.
Comment maîtriser ces nouveaux dictateurs auxquels les masses ouvrières sont livrées <( sans objection » ? De même que pour l'éducation morale des masses, le gouvernement soviétiste ne connaît pour l'éducation de ses chefs qu'un seul moyen — la terreur des tribunaux. Si la dictature du prolétariat est subordonnée à celle de ses ((organisateurs», la dictature des organisateurs est à son tour soumise à celle des tribunaux.
a Pour com.battre la contre-révolution, la spéculation et la* forfaiture » on a créé un réseau de tribunaux révolutionnaires, de commissions extraordinaires qui jugent comme bon leur semble tous ceux qui leur sont dénoncés et fusillent de leur plein gré tous ceux qui ne leur conviennent pas : tout spéculateur ou marchand clandestin qui tombe entre leurs mains, ainsi que tout fonctionnaire soviétiste qui aide ces spéculateurs. Mais ces tribunaux ne se contentent pas de ces éléments, ils s'en prennent à la même occasion à toute critique honnête de cette terrible économie à rebours. Sous le nom collectif de (( contre-révolution » on englobe toute espèce d'opposition, de quelque milieu ou pour quelque mo-
tif qu'elle vienne, quelque moyen qu'elle emploie, quelque but qu'elle poursuive.
Malheureusement, cette justice sommaire elle-mêm.e ne suffit point. A maintes reprises, les militants bolchevistes honnêtes constatent avec épouvante que ces commissions extraordinaires, dernier espoir d'assainir la révolution, sont également corrompues. Gavronsky cite (p. 61) ce cri de détresse du (( Journal hebdomadaire de la Commission Extraordinaire » :
« Il nous parvient de tous les côtés que des éléments non seulement indignes, mais directement criminels, cherchent à s? glisser dans les commissions provinciales et surtout canti.nales. »
Gavronsky constate également (p. 62) que ces tentatives de s'introduire dans les commissions sont quelquefois couronnées de succès. En voici un témoignage tel qu'il a été rapporté par un article de la « Volonté ouvrière », organe central du communisme révolutionnaire, du 10 octobre 1918 :
'( Les faits sont encore présents à toutes les mémoires que des soviets locaux ont été littéralement terrorisés par les (( extraordinaires ». Il s'y passait une sélection naturelle : les meilleurs éléments restaient dans les soviets, tandis que dans les commissions extraordinaires s'accumulaient des chevaliers de fortune qu'on pouvait toujours gagner pour toute sorte de banditisme. »
Ainsi, en fin de compte, la méthode bolcheviste ne laisse rien subsister du programme de la rénovation de l'hum.anité par le socialisme, si ce n'est quelques militants honnêtes, au milieu d'une marée montante d'ignorance, de corruption et de désespoir qui monte de plus en plus haut et menace finalement de les submerger.
e) L'évolution du bolchevisme .
Beaucoup de révolutionnaires occidentaux font triomphalement valoir que le bolchevisme se maintient longtemps^ au gouvernail et reste extérieurement inébranlé au moment où ces lignes sont écrites. Et pourtant ceux qui le critiquent auraient, dès le commencement de son règne, prédit son prochain écroulement.
Cet écroulement aurait eu lieu depuis longtemps, si les bolcheviks étaient restés fidèles à leur programme. Ils ne se sont maintenus qu'en cédant un point après l'autre, pour en arriver finalement à l'opposé de ce qu'ils avaient prétendu atteindre.
Pour arriver au pouvoir, ils ont jeté par-dessus bord leurs principes démocratiques. Pour se maintenir au pouvoir, ils ont fait prendre le même chemin à leurs principes socialistes. Ils se sont ainsi affermis en tant qu individus , tout en sacrifiant leurs principes et se montrant ainsi de vrais opportunistes. Le bolchevisme a jusqu'ici triomphé en Russie, mais le socialisme y a dès maintenant essuyé une défaite.
On n'a qu'à examiner les formes sociales qui se sont fatalement développées sous le régime bolcheviste <^ès qu'on en est venu à l'application des méthodes bolchevistes. Résumons rapidement ce que nous venons d'exposer.
Nous trouvons dans l'actuelle Russie bolcheviste une classe paysanne à base de propriété privée illimitée et d'une production domestique fermée. Cette classe mène une existence à part, sans lien organique avec l'industrie urbaine. La ville ne produisant pas de surplus de marchandises pour la campagne, celle-ci cesse de plus en plus d'envoyer à la ville, de son plein gré et par des voies légales, des produits agricoles. Il s'ensuit d'une part des réquisitions forcées des pillages sans dédommagement, d'autre part un trafic clan-
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destin ^t iliégal qm enlève à la ville, pour les emporter à la campagne, les derniers restes des produits industriels antérieurement amassés.
Depuis le partage des .grandes propriétés foncières,, le bolchevisme n'a plus rien à offrir aux paysans. Les sympathies qu'il leur inspirait «e changent en haine; haine pour l'ouvrier des villes qui ne travaille pas, qui ne fournit plus de marchandises à l'agriculture; hame pour les gouvernants qui envoient des soldats dans les villages pour y réquisitionner les denrées; mépris pour les spéculateurs et les mercantis des villes qui cherchent, par toutes sortes de combinaisons frauduleuses, à soutirer au paysan ses réserves.
A côté de ce système petit-bourgeois de la campagne, s'élève dans la ville une société qui prétend être socialiste Elle a voulu abolir les différences de classe. Elle a commencé par abaisser et anéantir les classes supérieures et elle aboutit à une nouvelle société de classes. Elle contient trois classes.
L'inférieure comprend les ct-devant <( bourgeois »„ capitalistes, petits bourgeois, intellectuels, pour autant qu'ils sont d'un esprit d'opposition. Privés de tous droits politiques, dépossédés de tous moyens d'existence, ils sont de ten^ps .en temps astreints aux travaux les plus répugnants, pour recevoir en échange des rations de nourriture le plus lamentablement insuffisantes ou plutôt de vraies rations de famine. L'enfer où vivent ces ilotes ne peut être comparé qu'aux phénomènes les plus hideux que le capitalisme ait jamais engendrés. La création de cet enfer est l'acte de violence protpre au bolchevisme, son premier pas important vers l'émancipation de riiumanrté.
La classe moyenne est formée des ouvriers salariés. Ils sont politiquement privilégiés. Suivant la lettre de la constitution, ils disposent seuls dans les villes de droits clecto-
raux, de la liberté de presse et de coalition. Ils peuvent choisir leur métier et sont largement rémunérés pour leur travail qu'ils règlent eux-mêmes. Ou plutôt, cela avait été ainsi, car il devint de plus en plus évident qu'étant donné le niveau de la grande masse des salariés russes, l'industrie, dans de telles conditions, devait péricliter de plus en plus.
Pour sauver l'industrie, il a fallu superposer aux ouvriers une nouvelle classe de fonctionnaires qui s'arrogea de plus en plus le pouvoir réel et rendit illusoires les libertés des ouvriers. Ceci arriva naturellement non sans résistance de la part des ouvriers, d'autant plus que la ruine universelle de l'industrie et des transports, ainsi que l'éloignement toujours grandissant entre la campagne et la ville, rendaient la situation de celle-ci de plus en plus désespérée au point de vue du ravitaillement, de sorte que les salaires les plus élevés ne suffirent plus à nourrir l'ouvrier.
L'engouement pour les bolcheviks abandonnait, l'une après l'autre, les diverses catégories d'ouvriers, mais leur opposition restait inorganisée, éparpillée et ignorante en face de& rangs serrés d'une bureaucratie relativement bien plus instruite. Les ouvriers ne parvinrent pas à se dresser contre celle-ci.
Le pouvoir absolu des conseils ouvriers se développa ainsi en un pouvoir absolu d'une nouvelle bureaucratie, en partie issue de ces conseils, en partie nommée par eux et en partie imposée. Cette bureaucratie représente la supérieure des trois classes urbaines, la nouvelle classe dominante qui se constitue sous l'égide des anciens idéalistes et militants communistes.
L'absolutisme du « tchine » (grade) de l'ancienne bureaucratie reparaît sous une enveloppe nouvelle, mais, comme nous l'avons vu, nullement améliorée. Et de lui, ainsi qu à côté de lui, se forment également, par des pratiques nette-
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ment criminelles, <]es germes d'un nouveau capitalisme, de beaucoup inférieur au capitalisme industriel du passé.
Il n'y a que la grande propriété foncière et féodale qui ait disparu. Pour cela les conditions nécessaires étaient mûres en Russie. Elles ne Tétaient pas pour l'abolition du capitalisme. Celui-ci célèbre donc sa résurrection et notamment sous des formes plus lourdes et plus douloureuses pour le prolétariat que les anciennes.
Le capitalisme privé, au lieu des formes supérieures d'industrie, revêt les formes les plus lamentables et les plus abjectes de commerce clandestin et de spéculations financières. Le capitalisme industriel, de privé est devenu capitalisme d'Etat. Autrefois, la bureaucratie de l'Etat et celle du capital privé gardaient, l'une à l'égard de l'autre, une attitude critique, voire hostile. L'ouvrier avait alors quelque chance d'avoir gain de cause, tantôt contre l'une, tantôt contre l'autre. Aujourd'hui la bureaucratie de l'Etat et celle du capital ne font qu'un : tel est le résultat final de la grande transformation socialiste apportée par le bolchevisme. Cela signifie le despotisme le plus oppresseur que la Russie ait jamais connu. La substitution à la démocratie de la domination arbitraire des conseils ouvriers qui devaient exproprier les expropriateurs aboutit ainsi à la domination arbitraire d'une nouvelle bureaucratie et réduit la démocratie à l'état de lettre morte, même pour les ouvriers, puisque ceux-ci tombent dans la servitude économique la plus grande qu'ils aient jamais supportée.
En même temps, la perte de leur liberté n'est point compensée par un accroissement de bien-être. Il est vrai que la nouvelle dictature économique fonctionne un peu mieux que l'anarchie économique qui l'a précédée et qui aurait plus rapidement encore conduit à la catastrophe finale. Pourtant cette fin est retardée, mais non conjurée par la die-
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tature, car Ta nouvelle bureaucratiec non plus n'organise pas Il vie économique.
A quel point le fonctionnement <Ju nouvel appareil est insatisfaisant, ceci apparaît de ce cri <Je détresse du commissaire au ravitaillement Krassme, publié récemment par la « F^avda ». Voici ce qu'il décrète :
« I. L'administration actuelle des chemins de fer, ainsi que les difficultés objectives créées par cinq années de guerre, ont amené les transports à un état de ruine totale qui s'approche de l'arrêt définitif de toutes les voies de communieatioji.
2. Cette débâcle doit être attribuée non seulement aux formes d'organisation et méthodes d'administration erronées, non seulement à la productivité amoindrie du personnel, mais encore aux modifications fréquentes des formes et des orgaaes d'administration.
3. La tâche qui nous irucoanbe — le rétablissement des transports daJis une. mesure qui suffise au moins à assurer des rations de famine, et à l'industrie le combustible et les matières premières — cette, tâche ne peut être résolue qu'à la condition d'un effort héroïque de toutes les forces des transports.
4. Ce travail doit être accompli immédiatement, il n'y a pas une' heure à perdre, car il y va de la ruine de toutes les conquêtes de la révolution.
5-. L'administration collective, en réalité irresponsable, doit f"aire place au prii):ipe d'administration individuelle, entraînant une responsabilité plus grande : tous, de l'aiguilleur aux. membres de l'org.ULe- ccllcciii, doivent fidèlement et expressément suivre toutes m.'s instructions. Il faut abroger le^ réformes et rétablir partout où c'est possible l'état de choses antérieur, rétablir et appuyer l'ancien appareil techuiquie; aussi bien dans les centres que- sur 1-es voies.