‹ Terrorisme et communismeChapitre 7 sur 12 · LA PREMIERE COMMUNE DE PARIS · texte numérisé non relu

LA PREMIERE COMMUNE DE PARIS

a) Le prolétariat de Paris et ses moyens de lutte

Jusqu'ici, nous n'avons parlé que de « Parisiens )>. Bien entendu, il ne faut pas comprendre sous ce nom toute la population de Paris, puisque celle-ci était divisée en classes très opposées les unes aux autres. Les « Parisiens », c'était le gros de la population de la capitale, petits bourgeois et prolétaires.

Cette dernière appellation ne doit d'ailleurs pas évoquer l'idée du prolétariat industriel de nos jours. Certes, il y avait à Paris quelques manufactures, mais la majorité des ouvriers était occupée à toutes sortes de services auxiliaires — comme manœuvres ou portefaix — ou bien étaient des compagnons qui voulaient devenir, avec le temps, des artisans indépendants. A côté d'eux, il existait de nombreux petits artisans ou ouvriers à domicile, de même que toutes sortes de commissionnaires et d'intermédiaires qui vivaient dans la misère la plus noire et dans l'insécurité la plus atroce.

Cette misère, cette existence incertaine faisaient que leur situation sociale était celle du prolétariat, tandis que leur situation de classe, c'est-à-dire leurs moyens de subsistance, en faisaient de petits bourgeois, dont l'existence aisée était leur idéal. Rien de plus enoné que de confondre les moyens de subsistance avec la situation de classe, comme le fit Lassalle et comme le font actuellement ceux de nos cama-

rades russes qui croient que les intérêts de classe du paysan pauvre diffèrent de ceux du paysan riche et sont les mêmes que les intérêts du prolétariat salarié des villes. C'est commettre la même erreur que de supposer aux petits capitalistes d'autres intérêts de classe que ceux des gros capitalistes et de confondre l'opposition de ces petits capitalistes au capital financier avec l'antagonisme de classe du prolétariat contre le capital. Les petits capitalistes veulent devenir de gros capitalistes ; les petits paysans veulent également élargir leur domaine : c'est cela et non une société socialiste qui est leur but. Les uns et les autres veulent accroître leurs revenus aux dépens des ouvriers, ceux-là par des salaires bas et de longues journées de travail, ceux-ci par des prix élevés sur les denrées.

De même, les éléments pauvres de Paris, à l'époque de la grande Révolution, étaient par leur situation de classe de petits bourgeois, bien que les conditions de leur vie fussent celles des prolétaires. Ces conditions ne leur imposaient aucun but qui fût différent de ceux des petits bourgeois plus aisés, mais elles les familiarisaient avec des moyens de lutte que les petits bourgeois plus riches considéraient d'un œil moins favorable.

Un homme affamé ne peut pas attendre ; il désespère, il ne réfléchit pas sur le choix des moyens ; il tient moins à sa vie; il n'a rien à perdre que ses chaînes; il ose tout dans une époque de bouleversement général lorsqu'il croit pouvoir gagner l'univers.

C'est ainsi que les prolétaires, la grande masse de la population de Paris devint la force qui sous la Révolution allait toujours de l'avant. Sa témérité désespérée en fit la maîtresse de Paris, elle fit de Paris le maître de la France, elle fit triompher la France de l'Europe.

Son moyen puissant fut l'insurrection armée. Ses soulè-

vements ne furent pas spontanés, provoqués à l'improviste par les circonstances. Ils furent plutôt organisés. Mais ils relevaient de l'élan spontané des masses et non des chefs et c'est cela même qui leur donnait leur force irrésistible. Lorsqu'il faut que les chefs, sans y être pK>ussés d'en bas, lancent des appels à la sédition, c'est que le mouvement manque de force réelle et qu'il est condamné à l'insuccès. Pendant toute la période de la montée révolutionnaire, ce sont les masses qui furent les entraîneurs et les chefs les entraînés. Tant que ce fut ainsi, la révolution était en progression. Lorsque la situation changea et que les chefs eurent à aiguillonner les masses pour les pousser au combat, c'est que le déclin de la révolution avait commencé.

Ainsi donc un soulèvement ne peut compter sur le succès que lorsqu'il se produit spontanément sans que son terme soit fixé d'avance par les chefs. Cela ne veut pourtant pas dire qu'il a le plus de chances de réussir lorsqu'il n'est pas organisé. Les insurrections de Paris au cours de la grande Révolution étaient organisées par les masses.

La première émeute elle-même, la prise de la Bastille, contenait des germes d'organisation. Par la suite, elle devint plus stricte, mieux préparée.

Sous la révolution chaque commune s'accordait la plus grande indépendance. Par un décret du 22 décembre 1789 l'Assemblée nationale consacrait un état de choses qui s'était produit partout à la suite de l'impuissance soudaine du pouvoir central. Les communes obtinrent une grande autonomie d'administration et de police locale, elles obtinrent aussi le commandement de la milice civique, la garde nationale qui s'était formée dans les villes.

Toutefois, la bourgeoisie songea immédiatement à exclure les classes inférieures de ce pouvoir autonome. L'Assemblée nationale avait établi la distinction subtile entre les citoyens

actifs et passifs. Les actifs étaient ceux qui payaient une contribution directe <le la valeur d'au moins trois journées de travail. Eux seuls possédaient le droit de vote dans les communes (assemblées primaires) et à l'Assemblée nationale. C'est exclusivement parmi eux qu'on recrutait les gardes nationales. Tous ces organes devinrent ainsi des représentations des classes aisées.

Mais à Paris les (( citoyens passifs » et les amis qu'ils avaient parmi les a actifs » se donnèrent une organisation à côté de la représentation officielle de la commune. Ils s'armèrent par leurs propres moyens.

Les élections aux Etats généraux avaient été pour la plupart indirectes pour le Tiers-Etat, mais le suffrage était presque universel.

(( En vue des élections, Paris avait été divisé en 60 districts qui avaient à nommer les électeurs. Après ces électioas, les districts devaient disparaître. Mais ils subsistèrent et se constituèrent de leur propre chef en organes permanents d'administration autonome... Ils ne se laissèrent pas abolir et au moment oii, à la veille du 14 juillet, tout Paris était en ébuUition, ils se mirent à armer le peuple et à agir en autorités indépendantes... Après la prise de la Bastille, les districts apparaissent déjà comme organes reconnus de l'administration municipale... Pour s'entendre entre eux, ils créent un Bureau Central où les divers délégués se réunissent et se font des communications réciproques. C'est ainsi que de bas en haut et pour la liaison des organisations des districts issus, par des moyens révolutionnaires, de l'initiative du peuple, se forme le premier noyau de la Commune... Tandis que l'Assemblée nationale ensevelit peu à peu le pouvoir royal, les districts, et ensuite les sections, agrandissent peu à peu le champ de leur activité ; ils établissent la liaison entre Paris et la province et préparent le terrain à la Commune révolutionnaire du 10 août. » (Kropotkinc, La /^évolution Française, VI, p. 174-79)- Conformément à son point de vue anarchiste, Kropotkinc a surtout insisté sur l'histoire de la Commune sous la Révolution. En dehors des

travaux spéciaux, c'est chez lui que l'on peut le mieux l'étudier. La part de Taction parlementaire en est, chez lui, d'autant plus amoindrie.)

L'Assemblée nationale avait cherché à en finir avec les assemblées des districts. Le décret du 27 mai 1790 modifiait les circonscriptions électorales de Paris. Les 60 districts étaient remplacés par 48 sections. Seuls les citoyens actifs devaient prendre part aux assemblées. Mais les citoyens passifs firent peu de cas de cette interdiction. Les sections devinrent le centre de l'action révolutionnaire. Bientôt il n'y eut plus de question de commune ou d'Etat dont les sections ne se fussent occupées et à la solution desquelles elles n'eussent pris une part active. En même temps elles s'emparaient de plus en plus de l'administration communale qu'elles assuraient soit directement, soit par l'intermédiaire de délégués et de commissions. 11 s'ensuivit que la commune siégea sans interruption. Ce n'est qu'en assumant un caractère permanent qu'elle put déployer son activité intense.

Le 1 0 août 1 792 les sections éliminèrent la représentation communale réduite à l'impuissance, et formèrent une nouvelle commune révolutionnaire dans laquelle chaque section délégua trois commissaires. Désormais ce fut la Commune de Paris, qui, appuyée sur les sections, dirigea le cours de la Révolution.

L'histoire traditionnelle n'a pas suffisamment apprécié le rôle des sections. Leur travail fut celui des masses anonymes. Les grands noms de la Révolution brillaient plutôt au Club des Jacobins que dans les sections. Mais c'est par ces dernières que le Club réussissait à réaliser son œuvre ; son attitude d'ailleurs était souvent hésitante et indécise. Seuls les prolétaires qui n'avaient rien à perdre osaient se jeter dans l'inconnu sans aucune hésitation.

b) Les causes d^e la Terreur

La Commune créa au prolétariat de Paris une situation prépondérante dans la France révolutionnaire. Cette prépondérance était pourtant à double sens, tout comme la situation de Pans dans le pays, ou celle du prolétariat dans la société.

Petits bourgeois par leur situation de classe, les « prolétaires )) de Paris se plaçaient au point de vue de la propriété privée des moyens de production. Ce principe ils ne pouvaient l'outrepasser, ils en avaient besoin pour continuer la production et subsister. Pourtant, pauvres diables qu'ils étaient, ils se montraient hostiles à la propriété des riches dont le bien-être les révoltait, dont la richesse était née de leur misère. C'est dans la haine implacable pour la grande propriété féodale eî capitaliste que le peuple puisa son énergie pour combattre la contre-révolution ; ce fut cette haine qui, étant donnée la suprématie de Paris, fit des Parisiens l'avant-garde de la révolution agissant au nom <les intérêts de la grande majorité de la nation. Dans ses violents combats contre le féodalisme et la royauté en France, et contre toute l'Europe monarchiste, le prolétariat de Paris avait pour lui toute la force de sa nation qui était la nation la plus puissante du monde. Cette force il la fit sienne et par elle il put tenir tête aux puissances de toute une moitié <i\i globe. C'est alors que naquit ce puissant esprit révolutionnaire du prolétariat de Paris, qui le pénétra jusqu'aux jours de la 2" Commune, jusqu'à la fin du siècle dernier, et en fit le magnifique symbole de toute la lutte du prolétariat international.

D'autre part, cette classe était formée des plus pauvres éléments de Paris, ceux qui avaient le plus besoin de moyens d'existence à bon marché. Ce besoin ne se fit jamais aussi sentir qu'au moment de la Grande Révolution qui fut une vraie révolte de famine dans le sens le plus

exact du mot. Mais ce besoin opposait le plus en plus les Parisiens aux paysans, aux intermédiaires, aux hommes d'argent, à tous les éléments qui étaient à cette époque le plus favorisés par la propriété privée des moyens de production. Tant que la vie économique était dominée par la petite production, la révolte de ces éléments restait impossible ; aussi n'avait-on jamais imaginé ni essayé de la provoquer. Et lorsque les prolétaires voulurent sur ce terrain également faire valoir leur puissance sur Paris et celle de Paris sur la province, ils furent bien forcés de reconnaître qu'étant en minorité, ils ne pourraient se maintenir d'une façon durable contre la majorité. Ils échouèrent donc malgré leurs triomphes antérieurs.

Les prolétaires étaient entrés dans la Révolution avec l'espoir qu'en balayant la féodalité celle-ci mettrait fin à toutes les misères, ainsi que l'avait d'ailleurs promis et prétendu la bourgeoisie. Et voici que, la liberté et le pouvoir politique conquis, le bourgeois et le paysan obtenaient seuls le bien-être. Dans les grandes villes, la pauvreté n'avait point disparu, elle se faisait même parfois sentir plus douloureusement que jamais.

La famine et la cherté de vie furent les traits caractéristiques de toute la période révolutionnaire. On les explique le plus souvent par un malheureux hasard qui fit coïncider cette période avec une suite de mauvaises récoltes. Il me semble pourtant que la disette sous la Révolution ne se laisse pas uniquem.ent expliquer par cette coïncidence, mais tient plutôt à la Révolution elle-même.

La production rurale, à cette époque, se suffisait grandement à elle-même. Le paysan avait à peine besoin de produits industriels de la ville, si ce n'était des objets de luxe. Il produisait lui-mêm.e non seulement les denrées alimentaires, mais aussi les matières textiles qu'il travaillait

lui-même. Il fabriquait chez lui la plupart de ses simples meubles et de ses ustensiles ; du reste, ce qu'il pouvait demander à l'industrie lui était fourni par quelques artisans campagnards.

Si, malgré cela, il lui fallait vendre ses produits à la ville, ce n'était pas par besom de marchandises mais afin d'avoir l'argent pour payer les impôts que l'Etat lui réclamait. 11 ne pouvait les payer s'il ne portait au marché blé, bétail, vin et autres produits.

En même temps il devait payer des dîmes en nature à son seigneur féodal et accomplir des corvées dans le domaine seigneurial. Les produits agricoles qui s'amassaient ainsi entre les mains du seigneur ne servaient qu'en partie à sa consommation personnelle ; la plus grande part en était également vendue afin d'obtenir l'argent pour la vie de plaisirs dans la ville.

Les impôts et les tailles fournissaient d'une part l'argent qui affluait à Paris et y était dépensé, d'autre part, les produits qui pouvaient être achetés contre cet argent pour nourrir les Parisiens.

La Révolution abolit les tailles ; elle interrompit aussi pour un temps la perception des impôts, l'Etat s'éiant trouvé sans appareil coercitif pour les percevoir. Par conséquent les paysans étaient moins forcés de vendre qu'ils ne l'avaient été auparavant. En premier lieu, ils proatèrenî de leur nouvelle liberté pour manger à leur faim, pour en finir avec cette existence de famine à laquelle les avait condamnes l'Etat et la féodalité. Lorsqu'il leur restait encore des produits à vendre ils ne s'en défaisaient qu'à des prix très élevés. Rien ne les forçait de vendre. Cela seul devait causer la cherté de vie et un antagonisme entre Paris et la province. Cet antagonisme prit par moments les formes les plus aiguës. En 1793. la Convention alla jusqu'à former une

« armée de la Révolution » de 6.000 hommes qui devait être envoyée dans la campagne afin d'y réquisitionner les vivres pour Pans. Une mesure analogue a été récemment appliquée en Russie et avec autant d'insuccès. C'est là un des nombreux traits de ressemblance — ne fût-ce qu'extérieure — entre la révolution russe de nos jours et la grande révolution bourgeoise du XVIII® siècle.

L'antagonisme dont nous venons de par'er, fut aggravé par la guerre qui conduisit à (( l'encerclement » de la France et suspendit toute importation qui eût pu suppléer au manque de denrées. La guerre valut aux Parisiens un surcroît de disette, mais elle imposa aussi aux paysans de nouvelles charges militaires, et notamment le service universel.

Les Parisiens étaient au plus haut point intéressés à la victoire. Comme centre révolutionnaire, Paris aurait été le premier à subir les conséquences d'une défaite. D'autre part, c'est à Pans que le sentiment national était le plus développé. La grandeur et la puissance de Paris étaient intimement liées à la grandeur et la puissance du pays. Les Montagnards, cette extrême-gauche de la Convention, avaient proclamé la formule de la (( République une et indivisible » et le nom de (( patriote » équivalait à celui d'extrême révolutionnaire.

Tout autre fut dans la guerre l'attitude des paysans. Ceux qui habitaient près des frontières voulaient, certes, être débarrassés de l'invasion ennemie. D'ailleurs, la victoire des étrangers les aurait menacés le? premiers du retour des charges féodales. Leur élan patriotique fut donc égal à celui des Parisiens. Cela fut surtout vrai pour les Alsaciens. Tout autre fut la mentalité des campagnards éloignés des frontières et que l'invasion ennemie ne menaçait point. Ces paysans ne comprenaient pas le sens politique de la guerre, ils n'en ressentaient que les charges, lesquelles, à leur avis.

leur étaient imposées par les Parisiens régici<les et impies. Dans certaines circonstances et pourvu qu'elles trouvassent des chefs, des provinces telles que la Vendée, la Normandie ou la Bretagne poussaient leur opposition jusqu'à se révolter ouvertement. Or, ces chefs leur étaient souvent fournis par les aristocrates contre-révolutionnaires. Pourtant, la bourgeoisie révolutionnaire elle-même représentée par les Girondins, essaya une fois, comme nous l'avons vu, de soulever la province contre Paris.

Les hommes de la finance se trouvèrent, tout comme les paysans, en opposition avec les prolétaires et les petits bourgeois. Leur opposition fut même plus nette et se fit sentir plus directement. Ce n'était point l'opposition entre les ouvriers et les capitalistes industriels, ceux-ci ne jouant pas alors de rôle important. Même après la Révolution, Saint- Simon considérait les industriels comme une classe laborieuse. Les masses de la Révolution s'opposaient plutôt au capital financier et marchand, aux spéculateurs, usuriers, intermédiaires, accapareurs. Certes, ce n'est pas eux qui créaient la disette, mais ils l'exploitaient et aggravaient la crise. Nous n'avons pas besoin de nous étendre sur ces faits. Depuis bientôt cinq ans, nous assistons, écœurés, à un spectacle analogue.

En pleine misère, les profits réalisés sur la cherté de la vie étaient surtout révoltants. Depuis 1 792, ces profits étaient grossis de ceux des fournisseurs aux armées et des spéculateurs sur les terres. L'Assemblée nationale avait exproprié les biens de l'Eglise, soit environ un tiers de la propriété foncière en France. Il faut y ajouter les biens des aristocrates émigrés, qui s'étaient enfuis pour combattre du dehors la Révolution. Leurs propriétés furent également confisquées. Pourtant cette énorme masse de terres ne resta pas en possession de la nation ni ne fut distribuée aux paysans

pauvres ; elle fut vendue à ia suite de la crise financière qui avait en dernier lieu provoqué la Révolution, mais que la Révolution n'avait point résolue. Bien au contraire, cette crise fut aggravée du fait que les paysans ne payaient plus d'impôts. La réalisation des terres confisquées profita à ceux qui, avec peu d'argent, acquirent de nouveaux terrains, pour la plupart dans le dessein unique de les morceler et d'en revendre les parcelles à des prix élevés. La crise financière de l'Etat ne fut guère conjurée, mais les spéculations sur les terres y gagnèrent grandement.

Dans cette situation critique, il ne resta à l'Etat que le moyen trop commode de l'émission du papier-monnaie, des assignats révolutionnaires, qui prit bientôt des dimensions monstrueuses. Il s'ensuivit une nouvelle hausse des prix, que les spéculateurs et les agioteurs surent de nouveau utiliser à leur avantage.

Ainsi s'éleva sur les ruines de l'ancienne propriété féodale la nouvelle propriété capitaliste ; celle-ci s'accrut en même temps et dans la même mesure que la misère, et tandis que le pouvoir du prolétariat se faisait de plus en plus sentir. Cette situation bizane démontrait d'une façon lumineuse que la possession du pouvoir politique ne peut à elle seule paralyser l'influence des lois économiques, du moment que les conditions sociales ne s'y prêtent pas. Mais les prolétaires de Paris avaient faim et (( ventre affamé n'a pas d'oreilles ».

Ils ne cherchaient pas à comprendre ce qui était possible et ce qui ne l'était pas dans des conditions économiques données. Ils détenaient le pouvoir et étaient disposés à s'en servir pour atteindre ce royaume d'égalité, de fraternité et de prospérité universelle que les penseurs bourgeois leur avaient promis. Ne pouvant pas modifier le processus de la production, ils cherchèrent, à l'aide de leur pouvoir, à

modifier la répartition des produits et cela par des moyens qui se sont abondamment renouvelés de nos jours : prix maximum, emprunts forcés (quelque chose comme nos impôts sur les bénéfices de guerre) et autres mesures analogues. Pourtant, la production étant extrêmement divisée, la statistique faisant défaut et le pouvoir central n'ayant pas d'autorité sur les communes, ces mesures, à l'époque de la grande Révolution, étaient encore plus impuissantes en face de la misère qu'elles ne le sont aujourd'hui.

La contradiction entre le pouvoir politique et la situation économique du prolétariat se dessinait de plus en plus nettement. En même temps le joug de la guerre devenait de plus en plus lourd. Les gouvernants prolétariens, dans leur désespoir, eurent donc de plus en plus recours aux moyens extrêmes, aux mesures sanglantes, à la Terreur.

c. L'insuccès de la Terreur

Par la Commune, les petits bourgeois et les prolétaires révolutionnaires de Paris dominaient la France entière. Mais ils se gardaient bien d'exercer ce pouvoir d'une façon directe et de proclamer : tout le pouvoir à la Commune. Ils savaient que l'on ne pouvait maintenir l'unité du pays et le dominer que par une Assemblée qui le représentât tout entier ; c'est pourquoi ils se gardaient bien de toucher à l'Assemblée nationale, à la Convention. Ils exerçaient leur pouvoir non pas sans elle, moins encore contre elle, mais bien par elle.

La même politique entrait probablement dans les plans de Lénine, autrement il serait incompréhensible qu'il eût laissé s'accomplir les élections à la Constituante et qu'il l'eût convoquée. Pourtant la Commune eut plus de chance que Lénine ; elle sut tirer profit de cette arme puissante

que Lénine, dès le premier jour, jeta malgré lui par-dessus bord.

Il est vrai que la Montagne qui agissait en plein accord avec la Commune, formait la minorité de la Convention, toujours est-il que sa majorité ne consistait pas uniquement en hommes politiques fermes et convaincus. Nombre d'entre eux se montrèrent instables et peu sûrs. Ils se laissèrent influencer par les milieux de Paris et lorsque cette influence ne pouvait suffire pour les faire voter d'accord avec la Montagne, une pression énergique parvenait toujours à leur arracher le vote voulu. A l'aide de ces mollusques, de ce (( marais », la Montagne disposait de la majorité de la Convention.

Pourtant le temps pressait et exigeait souvent des mesures extraordinaires auxquelles ne jx)uvait répondre l'action législative de la Convention. Les lois d'ailleurs étaient impuissantes à enrayer les douleurs et les misères sociales. Toute loi de répression, si sévère soit-elle, limite d'elle-même son action, du fait qu'elle prescrit des règles déterminées. Elle offre ainsi aux opprimés des moyens de résistance dont ils savent se servir pour peu qu'ils soient un peu habiles. Toute politique d'oppression dirigée contre des phénomènes ayant des racines profondes dans les circonstances et ne pouvant par conséquent être extirpées, se voit tôt ou tard forcée de se débarrasser des entraves des lois qu'elle-même avait créées et de se transformer en oppression sans lois, en dictature.

Cela, et cela seul, constitue le sens de la dictature, du moment qu'on comprend sous ce mot non un état, mais un régime. C'est un pouvoir arbitraire qui, naturellement, ne peut être exercé que par une minorité étroite, très cohérente, ou bien par un seul homme. Tout groupement plus vaste a besoin, pour agir en commun, de règles définies d'avance,. . d'ordre social ; il est donc lié par des lois.

Le type de la dictature, comme forme de gouvernement, est la dictature personnelle. Une dictature de classe comme forme de gouvernement est un non-sens. On ne peut concevoir la domination d'une classe en dehors de toute loi.

Les lois de répression contre les agioteurs, les spéculateurs et les contre-révolutionnaires n'ayant pas atteint les résultats voulus, les éléments prolétariens eurent recours à la dictature.

Dès le 25 mars 1793, la Convention dut nommer un « Comité de Salut public ». Celui-ci acquit peu à peu les pouvoirs d'un maître .absolu ; le nombre de ses membres était très restreint : fixé d'abord à 25, il fut réduit ensuite à 9. Les délibérations du Comité étaient secrètes. Il contrôlait les ministres et les généraux, nommait et destituait les fonctionnaires et les officiers, déléguait des représentants en mission investis de pouvoirs illimités, prenait toutes les dispositions qu'il jugeait nécessaires. Il était, certes, responsable auprès de l'Assemblée nationale, mais ce n'était qu'une formalité : c'est le Comité qui faisait trembler l'Assemblée. Toutefois, pour limiter cette omnipotence, on décida que la composition du Comité serait renouvelée tous les mois et qu'il ne pourrait disposer du trésor de l'Etat. Bientôt le Comité de Salut public devant l'organe de la Montagne par excellence. A mesure que son pouvoir dictatorial s'étendait, dans son sein même s'élevait le pouvoir également dictatorial d'un seul homme : Robespierre.

Deux nouvelles institutions servant d'instruments à la dictature furent créées. Elles purent agir d'une façon tout à fait arbitraire. Ce furent un organe de police, le (( Comité de sûreté générale » et le tribunal révolutionnaire extraordinaire qui avait à juger toutes les tendances contre-révolutionnaires, tous les attentats contre la liberté, l'égalité et

l'unité de la patrie. Il suffisait d'être dénoncé ou suspecté par un (( patriote », pour être condamné à mort par ce tribunal et sans aucun recours.

Dans son histoire de la Révolution française, Louis Blanc expose ainsi l'organisation du régime de la Terreur :

« Un club infatigable, celui des Jacobins, animant Paris de son souffle;

Paris, divisé en comices populaires, sous le nom de sections, exprimant sa pensée ;

La Commune, centre des sections, portant à l'Assemblée nationale l'expression de la pensée de Paris;

L'Assemblée formulant cette pensée en loi;

Le Comité de Salut public lui donnant la vie partout : dans l'administration, par le choix des agents ; dans les armées, par les représentants en mission ; dans chaque partie de la République, par les Comités révolutionnaires ;

Le Comité de Sûreté générale s'occupant d'épier la désobéissance;

Le Tribunal criminel extraordinaire se hâtant de la punir...

Tel se présentait le mécanisme révolutionnaire... »

(Histoire de la Révolution française, Bruxelles, 1856, II, p. 519.)

Cet appareil agissait de la manière la plus implacable. On espérait en finir avec le trafic clandestin, l'agiotage, la spéculation, en décapitant les accapareurs, les agioteurs, les spéculateurs.

Pourtant, la situation économique interdisait plus que jamais à tout métier et travail manuel d'être une source de richesse. Plus que jamais, qui ne possédait pas d'argent, beaucoup d'argent, était condamné, du moins dans la capitale, à la plus grande misère. La Terreur ne terrorisait pas les chercheurs d'argent, elle ne faisait que les engager dans des chemins de traverse et créait une nouvelle source de fortune et de corruption — le pot-de-vin.

Plus on courait grand danger en se faisant prendre, plus on était disposé à acheter à un grand prix le silence des dénonciateurs possibles. Et plus la misère devenait grande, plus forte devenait pour certains organes de l'administration révolutionnaire la tentation de se créer une nouvelle source de revenus en fermant les yeux.

Ainsi, quoique la guillotine fût dressée en permanence, de nouvelles fortunes ne cessaient de s'édifier, de nouveaux capitalistes surgissaient à la place de ceux qui venaient d'être exécutés, et la famine ne décroissait pas.

Souvent ces nouveaux capitalistes sortaient directement de la petite bourgeoisie, du prolétariat, des rangs révolutionnaires où ils avaient compté parmi les plus audacieux et les plus habiles. Certes, ils n'étaient pas parmi les plus fermes. Quant aux meilleurs révolutionnaires, les plus désintéressés et les plus dévoués, emportés par les combats perpétuels aux frontières du pays ou par les luttes civiles, les uns après les autres ils disparaissaient.

Ainsi, les rangs du prolétariat révolutionnaire étaient doublement affaiblis de deux côtés à la fois : par la mort des meilleurs et par l'abandon des plus habiles qui passaient dans la classe des exploiteurs. De deux côtés il perdait ses éléments les plus énergiques.

Ceux qui restaient se décourageaient et tombaient de plus en plus dans l'apathie. La révolution durait depuis quatre ans ; elle avait apporté des avantages, voire la fortune aux paysans et aux financiers ; quant aux prolétaires qui avaient lutté avec le plus grand dévouement et qui avaient enfm réussi à concentrer la puissance de la France, leur faim, loin d'être atténuée, s'était plutôt accrue. Même la Terreur la plus sanglante n'améliorait pas la situation des prolétaires. Que pouvaient-ils donc attendre encore de la

politique } Le doute, le mécontentement et la lassitude commençaient à s'infiltrer dans leurs esprits.

D'autre part, la Commune de Paris avait imposé aux prolétaires les plus grandes exigences. Nous avons vu que la force des sections reposait sur la participation constante de tous les citoyens à son œuvre : les sections siégeaient sans répit et s'acquittaient elles-mêmes, dans la mesure du possible, de toutes les fonctions administratives.

A la longue, cela devint impossible. Les prolétaires et les petits bourgeois des sections devaient songer à produire. Comment, autrement, auraient-ils vécu ? Un travail de circonstance, sans cesse interrompu, ne les avançait pas beaucoup. Tant qu'ils brûlaient encore de la flamme révolutionnaire, tant qu'ils espéraient que la politique révolutionnaire leur apporterait un bien-être économique, ils se résignaient à la ruine dont les menaçait l'état de choses. Du jour où ils conçurent des doutes, ils cherchèrent le salut dans le travail productif et non dans la politique.

Ils permirent de plus en plus volontiers qu'on enlevât aux sections leurs fonctions l'une après l'autre, les abandonnant à des fonctionnaires payés par l'Etat — ce qui aboutit plus tard à la centralisation bureaucratique de l'Empire. Il arriva en même temps que l'avantage numérique dans les sections passa peu à peu aux gens riches et aux coteries qui payaient, disposant de loisirs interdits aux prolétaires et aux petits bourgeois qui, retenus par leur travail, s'abstinrent de plus en plus.

La décroissance de l'activité révolutionnaire des sections ressort du décret de la Convention du 9 septembre 1 793 qui fixe à deux par semaine le nombre des réunions des sections et accorde à ceux qui vivent de leur travail manuel deux francs d'indemnité pour chaque présence. Cela n'empêcha point qu'on se lassât de plus en plus des réunions.

TEi{KORIS-ME ET CUM.MIMS.MI-: 43

En même temps, les rapports entre les masses et leurs chefs se modifièrent également. Pendant la période ascendante de la révolution, les masses avaient poussé les chefs hésitants, elles leur avaient inspiré l'énergie et la confiance. Tels sont aussi les véritables rapports entre les masses et les chefs partout où un mouvement populaire se produit avec succès. Dans les situations révolutionnaires, les chefs hésitent toujours plus que les masses car ils escomptent davantage toutes les éventualités, voient plus nettement toutes les difficultés. Or, les chefs étaient parvenus à une situation où ils avaient besoin, pour se maintenir, pour ne pas sombrer, des efi'orts sans cesse renouvelés des masses, tandis que celle-ci se lassaient et doutaient de plus en plus. Les chefs devaient donc chercher à encourager, à secouer, à enflammer les masses. C'est pour un mouvement populaire une preuve qu'il manque de force intérieure, que, cette force, il ne l'a pas encore atteinte à moins qu'il ne l'ait déjà perdue.

Pour galvaniser les masses, il fallait que le gouvernem.ent se donnât une apparence de force et qu'il les grisât pour leur cacher l'insuffisance des résultats économiques et sociaux. Tel devait être l'e^et de ce délire sanglant, la Terreur.

Ce fut donc une raison de plus pour continuer la Terreur, voire pour la renforcer à l'extrême.

Enfin, la nervosité croissante des gouvernants qui sentaient le terrain se dérober sous leurs pieds agit dans le même sens. Le désespoir envenimait les rancunes non seulement contre les adversaires de la Révolution, mais encore contre les tendances voisines, quoique un peu divergentes au sein du même camp. Les gouvernants se rendaient de mieux en mieux compte que chaque erreur, chaque sottise, pouvait leur devenir fatale.

On fait toujours des bêtises ; au cours d'une révolution on en fait plus que jamais, car les passions sont plus excitées et les rapports complètement nouveaux font surgir soudain des difficultés tout à fait inattendues.

La caractéristique de la marche ascendante de la révolution, c'est qu'elle poursuit son cours sans s'arrêter, en dépit de toutes les bêtises. Dans la période de déclin, la moindre erreur peut, par contre, avoir les résultats les plus graves.

Plus le gouvernement révolutionnaire se rendait compte de sa situation précaire, plus âpre devenait la lutte de ses diverses tendances tactiques, plus évidente apparaissait à chacune d'elles la nécessité d'écraser l'autre pour sauver la révolution.

Dès le début, il s'était créé au sein de la Montagne une opposition entre les déistes (si peu dévots qu'ils fussent) et les athées, entre les puritains prudes et les jouisseurs sans vergogne, entre les implacables et les modérés. Ces divergences n'avaient pas empêché l'action commune de la Montagne. Lorsque ses tendances se heurtèrent entre elles avec une telle rage qu'elles se servirent les unes contre les autres des moyens de la Terreur, ce fut le signe d'un déclin rapide de la Révolution. Le sort de celle-ci fut décidé lorsque la fraction de Robespierre eut traduit devant le tribunal révolutionnaire les hébertistes comme « ultra-révolutionnaires » et les dantonistes comme a tièdes » et (( corrompus )) et qu'elle eut obtenu qu'ils m.ontassent au même échafaud (en mai 1794) qu'ils avaient préparé aux Girondins quelques mois auparavant.

Si, d'une part, ces mesures terroristes étaient le signe du déclin de la révolution, elles l'accélérèrent d'autre part en divisant les masses de la commune de Paris, en faisant des amis des guillotinés les ennemjs du gouvernement révolutionnaire. Celui-ci profitait en même temps de l'apathie

grandissante des masses pour enlever aux sections toutes leurs attributions l'une après l'autre et les confier à des fonctionnaires <l'Etat. La police, et notamment la police politique, se trouva -désormais entre les mains des deux organes centraux qui détenaient le pouvoir réel : les comités du salut public et de vigilance, créés par la Convention. La police devint l'instrument tout-puissant d'un gouvernement toutpuissant et, en même temps, de fonction ouvertement exercée, elle devint peu à peu secrète. La police secrète devint une puissance invisible qui veillait sur chaque citoyen.

Mais les gouvernants cherchaient en vain à se sauvegarder par toutes ces mesures terroristes. Le terrain leur échappait de plus en plus. Ils ne savaient se maintenir qu'en renforçant la Terreur et la toute-puissance de la police; il en résulta seulement que tout le monde se sentait menacé et se serrait les coudes pour renverser le gouvernement, ce qui réussit finalement, car, au moment critique, les gouvernants ne trouvèrent personne pour les soutenir.

Kropotkine, admirateur enthousiaste de la Commune de Paris, a très bien dépeint ce développement tragique de la Terreur. Dans le chapitre 67 de son livre sur la Révolution française, chapitre intitulé « La Terreur », il dit, entre autres :

« Le point le plus sombre (à côté de la guerre extérieure) était l'état d'esprit de la province, surtout dans le Midi. Les massacres en masse, ne faisant pas de distinction entre les chefs contre-révolutionnaires et les égarés — massacres auxquels eiirent recours, après la victoire, les jacobins locaux .et les délégués de la Convention, — avaient semé une haine si profonde que c'était maintenant partout la guerre sans quartier. Et la situation devenait d'autant plus difficile que personne, ni sur place, ni à Paris, ne savait trouver rien de mieux que les moyens extrêmes de vengeance. »

L'auteur cite quelques exemples à l'appui et montre

ensuite comment Robespierre fut forcé de pousser la Terreur jusqu'à son point culminant.

Louis Blanc pense que Robespierre aurait lui-mêm.e voulu s'évader de la Terreur, dont il pressentait les suites fatales. Mais pour purger ses propres rangs des hommes de la Terreur, il n'a pas su trouver d'autre solution que de les combattre par une Terreur renforcée. Louis Blanc dit :

(( Robespierre voulait qu'on fasse trembler ceux qui faisaient trembler tout le monde. Il avait conçu le plan audacieux de les abattre avec leur propre massue, de tuer la Terreur par la Terreur. {Hist. de la Rév. française.)

On peut douter que tels aient été, en effet, les motifs de Robespierre. Ce qui est certain, c'est qu'il fit voter la loi du 22 Prairial (10 juin 1794), laquelle privait l'accusé politique de toute garantie juridique. Celui-ci n'avait plus de défenseur devant le tribunal révolutionnaire ; la procédure ne fut dorénavant soumise qu'au (( bon sens humain », le verdict à « la conscience du juge )) ; son enquête devait être « ce qu'elle pouvait ».

Dès le 24 février 1794, Robespierre avait déclaré :

« On veut dominer la Révolution par des finasseries juridiques. On traite les conspirations contre les Républiques comme des procès entre particuliers. La tyrannie tue et la liberté plaide. La loi pénale que les conspirateurs ont euxmêmes édictée est la règle suivant laciuelle on les juge. »

La seule peine à laquelle on pouvait condamner était la peine de mort. Elle devait frapper ceux qui faisaient courir de (( faux bruits » dans le dessein de diviser ou d'égarer le peuple, de corrompre les moeurs ou d'empoisonner la conscience publique. Ne sont-ce pas là les caractéristiques que tout gouvernement donne à chaque manifestation qui ressemble à une opposition ?

Kropotkine observe à ce propos :

« Admettre cette loi ne signifiait rien d'autre que de déclairer la faillite du gouvernement révolutionnaire... Et l'effet de cette loi du 22 prairial fut d'avoir en six semaines mûri la contre-révolution. »

En vertu de cette loi, cinquante-quatre personnes furent immédiatement condamnées à mort.

« Ce fut le début de la nouvelle loi, partout ncwnmée la loi de Robespierre. Elle fit immédiatement haïr la Terreur à Paris. »

Tout de suite après eut lieu un procès monstre de cent cinquante accusés qui furent exécutés en trois fois.

<( Il est inutile de s'arrêter plus longtemps sur ces exécutions. Il suffira de dire que, depuis le 17 avril 1793, jour de la fondation du Tribunal Révolutionnaire, jusqu'au 22 Prairial de l'an IV (10 juin 1794), c'est-à-dire en 14 mois, le Tribunal avait déjà fait guillotiner à Paris 2.607 personnes ; mais, depuis la promulgation de la nouvelle loi, ce même Tribunal a condamné à mort 1.354 personnes en 46 jours seulement, — du 22 Prairial au 9 Thermidor (27 juillet 1794). »

« Le peuple de Paris eut bientôt horreur de toutes ces charrettes de mort, qui conduisaient les condamnés à la guillotine et que cinq bourreaux parvenaient à peine à vider tous les jours. On eut de la peine à trouver des cimetières pour ensevelir les victimes, car chaque fois qu'on ouvrait da.ns ce but un nouveau cimetière dans un quartier ouvrier, des protestations véhémentes se faisaient entendre.

(( Les sympathies de la population ouvrière de Paris allèrent maintenant aux victimes, d'autant plus que les riches avaient émigré ou se cachaient en France et- que la guillotine frappait surtout les pauvres. En effet, parmi les 2.750 guillotinés dont Louis Blanc parvint à établir l'état civil, il n'y avait que 650 qui appartinssent à des classes fortunées. On chuchotait même qu'il y avait au Comité de vigilance un royaliste, un agent de Batz, qui poussait aux exécutions pour rendre la République odieuse.

« Il est certain que chacune de ces exécutions en masse rapprochait la chute du gouvernement jacobin. »

Tout le monde se sentait menacé par Robespiene et ses partisans ; tout le monde s'unissait contre eux, les « ultras » et les « tièdes », les Girondins et les Montagnards, les terroristes et les modérés, les prolétaires et les bourgeois.

A la première tentative que tout ce monde fit de montrer les dents, le pouvoir de Robespierre s'écroula. Son appel aux masses du 9 Thermidor ne trouva qu'un faible écho. Ce fut La défaite. Mais en même temps, la Commune de Paris perdit le dernier vestige du pouvoir qu'elle avait si longtemps exercé. La Révolution revint à la base qui était posée par les conditions économiques — au pouvoir de la bourgeoisie.

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