‹ Terrorisme et communismeChapitre 8 sur 12 · LA TRADITION DE LA TERREUR · texte numérisé non relu

LA TRADITION DE LA TERREUR

La chute de Robespierre signifiait la pire des défaites, une défaite morale causée par le fait que les prolétaires et les petits bourgeois avaient abandonné le parti qui prétendait les représenter. Non seulement ils refusèrent de combattre pour ce parti, mais ils poussèrent un soupir de soulagement lorsque prit fin la terrible tuerie.

Pourtant, la triste période finale fut vite oubliée. Ce qui subsista dans les esprits des prolétaires et des petits bourgeois révolutionnaires — et non seulement de ceux de Paris

— ce fut le souvenir de la grande époque oij par l'insurrection ils avaient dominé la Convention et, par la Convention, la France, le plus puissant des grands Etats du moment, capable de tenir tête à l'Europe entière et même, finalement, de la conquérir, ne fût-ce que pour un temps.

Plus là vie devenait triste pour les prolétaires, les petits bourgeois et les révolutionnaires en général, — sous le régime militariste de Napoléon, et surtout, après sa chute, sous le régime des hobereaux et des magnats de la finance,

— plus ces grandes traditions devenaient chères aux révolutionnaires.

Seule, la minorité des hommes étudie l'histoire dans un esprit scientifique, c'est-à-dire dans l'intention d'établir les rapports de causalité dans l'évolution de l'humanité. ainsi que le rapprochement incontestable entre ces rapports

et l'ensemble des autres rapports connus ; autrement dit, dans l'intention d'approfondir les conceptions acquises et d'en venir à une connaissance nette et à des principes fermes.

Toute science part des besoins d'ordre pratique et non des recherches philosophiques. La géométrie, pourtant si abstraite, nous le prouve entre autres choses, rien que par son nom, car (( géométrie » ne signifie rien d'autre que l'art de mesurer la terre.

Le point de départ de l'histoire fut également d'ordre pratique : la glorification des ancêtres ayant pour but de stimuler la nouvelle génération à les imiter. Comme il y allait moins de la connaissance que de l'effet politique ou moral, on ne jugeait pas nécessaire d'être rigoureusement fidèle à la vérité : pour renforcer l'effet on exagérait volontiers et on ne reculait même pas devant des inventions. La falsification de l'histoire est aussi vieille que l'histoire elle-même.

On sait que cette manière d'exposer l'histoire n'a pas encore disparu de nos jours. Elle est plutôt considérée comme une action particulièrement méritoire, comme la fleur de l'esprit patriotique.

La valeur pratique de l'histoire fut rehaussée par le fait qu'elle devint le moyen de justifier, par des coutumes, des traités ou des relations du passé, les revendications de tel ou tel Etat ou bien, à l'intérieur d'un Etat, de telle localité, telle classe ou telle famille.

Cet aspect de l'histoire fournit également matière à la falsification. C'est ainsi que des documents faux vinrent appuyer une grande partie des droits de propriété et la puissance de l'église catholique, — des papes aussi bien que de certains évêques, des congrégations et des monastères.

La falsification des pièces n'est plus en usage depuis que la lecture et l'écriture ont cessé d'être l'apanage de quelques

milieux privilégiés. Toutefois, la « science )> historique est encore maîtresse dans l'art de produire à volonté n'importe quelles preuves à l'appui de n'importe quelle revendication historique ; nous le voyons à la facilité avec laquelle, au cours de ces dernières années, on a su prouver « scientifiquement )) les droits historiques des divers pays belligérants, conformément aux appétits de chacun d'eux.

Mais la plus importante application pratique de l'histoire ne consiste ni dans l'éducation et l'exaltation par l'exemple des exploits des ancêtres, ni dans l'appui qu'elle prête aux diverses revendications ; son importance pratique est surtout de multiplier les forces de celui qui sait utiliser les expériences du passé.

Cette multiplication des forces peut être de deux sortes. D'un côté, un individu peut accroître sa force par ce qu'il apprend de l'histoire, c'est-à-dire en étudiant les succès et les insuccès de ses prédécesseurs, en apprenant ainsi ce qu'il faut faire ou éviter dans tel ou tel cas.

La science militaire, notamment, a tiré de l'étude de l'histoire de grands résultats pratiques. Il n'y a pas de grand chef militaire qui ne soit versé dans l'histoire des guerres et n'ait appris quelque chose de ses prédécesseurs.

Il est plus difficile de tirer quelque enseignement de l'histoire en matière de politique. C'est que la politique opère sur des masses beaucoup plus nombreuses que les guerres, surtout celles des temps passés. Et ces masses ne sont pas un instrument passif aux mains d'un chef tout-puissant ; elles sont, au contraire, très volontaires, et leur action est difficile à évaluer. Enfin, les circonstances qui comptent en |X)litique sont de beaucoup plus variées et aussi plus variables que celles qui font l'objet de la science militaire. Même en cette matière de guerre, qui, pourtant, est bien plus simple et limitée à des rapports bien plus faciles à embrasser, on

risque d'aboutir à des erreurs fatales si l'on se contente d'imiter aveuglément le passé au lieu d'adapter aux particularités de chaque cas donné les règles générales fournies par l'histoire. En politique, les divergences des conditions et des situations sociales sont bien plus grandes et, en outre, bien moins distinctes ; aussi, une imitation routinière du passé, basée sur des ressemblances tout extérieures entre certaines situations, sera-t-elle plus nuisible qu'utile et pourra plutôt obscvurcir qu'approfondir la connaissance de la réalité.

C'est pourquoi de tout temps la politique n'a-t-elle que très peu profité de l'histoire.

Mais, pour la plupart des hommes politiques qui manient l'histoire, il s'agit bien moins d'apprendre que de toute autre chose. Et nous arrivons ainsi à la deuxième façon de multiplier ses forces à l'aide de l'histoire.

Chaque classe et chaque parti, de nos jours, correspond à des classes et des partis du passé, lesquels, pareils aux nôtres, ont connu la lutte entre les exploiteurs et les exploités, les possédants et les dépossédés, les aristocrates et les démocrates, les monarchistes et les républicains. Ces classes et ces partis du passé s'étaient, certes, formés dans des conditions très différentes de celles du présent ; leur signification était tout autre. Pourtant, en politique, on mesure les faits présents à ceux du passé j à leurs succès et leurs insuccès. La propagande de certaines idées gagne certes en vigueur si elle peut citer à l'appui les grands résultats obtenus par ses prédécesseurs. Elle gagne également en vigueur si elle arrive à prouver que les prédécesseurs de ses adversaires ont subi un échec.

Tout cela suscite un grand intérêt pour l'étude historique, mais nullement pour la vérité historique. Là aussi nous retrouvons un des facteurs qui encouragent à falsifier l'histoire. Les écrivains de chaque parti cherchent à en présenter les

prédécesseurs sous les plus belles couleurs et leurs adversaires sous les couleurs les plus sombres.

Parmi les besoins d'ordre pratique qui poussent à l'étude de l'histoire, ceux-là seulement ne sont pas tentés de la falsifier qui s'inspirent du désir de sUnstruire par l'histoire. Guidé par un tel désir, on cherche à connaître non seulement les succès, mais aussi les échecs de son parti et soumettre celui-ci à une critique impartiale. C'est ce qui caractérise une aspiration vraiment scientifique vers la vérité, la recherche historique* en vue de connaître les causes et les effets des événements.

Tout autre besoin qui conduit à l'étude historique développe la tendance à faire descendre l'histoire au rang de légende. Cette tendance trouve de nos jours son seul contrepoids efficace dans le fait que le parti adverse voit clair dans un jeu de ce genre. On ne peut plus agir avec le même sansgêne qu'on le fit du temps où furent publiés les évangiles, si ce n'est sous le régime de l'état de siège et de la censure. Toutefois, si haut que soit le degré de l'éducation d'un peuple, si illimitée que soit la liberté de la presse, les exposés historiques falsifiés et unilatéraux ne font point défaut.

Certes, il ne faut pas penser qu'il y a toujours une volonté raisonnée de tromper le lecteur.

Dans la plupart des cas, l'auteur est lui-même égaré par son fanatisme sectaire, par un esprit borné de parti qui l'empêche de voir les choses telles qu'elles sont.

Ceci est d'autant plus facile que les sources mêmes de l'histoire résultent souvent de la lutte entre les partis et que les rapports sociaux sont toujours extrêmement complexes, de sorte que l'investigateur le moins prévenu n'arrive pas facilement à y voir clair et doit constamment se demander : (( Où est la vérité ? »

C est avec justesse que Lissagaray observe, dans la préface de son Histoire de la Commune :

« Celui qui flatterait, bâtirait de fausses légendes soidisant révolutionnaires, serait aussi criminel que le cartographe qui, pour les combattants de demain, ferait des graphiques menteurs. »

Et pourtant, je connais des camarades du parti — de très bons et de très loyaux camarades — qui considèrent comme un devoir sacré envers la révolution de tromper le peuple par des « dithyrambes historiques » du bolchevisme !

D'autre part, il est difficile, même au plus consciencieux, de porter sur la carte, en pleine tempête, tous les écueils que l'on franchit. Les révolutions, qui déchaînent toutes les passions, où l'on lutte jusqu'à la mort, sont naturellement plus que tous les autres phénomènes historiques passibles d'mterprétation partiale. Pour la même raison, c'est la Commune de Paris, avec la Teneur, — expression culminante de l'effort et de la passion de la grande Révolution française, — qui a soulevé les discussions les plus véhémentes. Les contre-révolutionnaires la citaient pour mettre en évidence et flétrir l'atrocité de la révolution. Les révolutionnaires, par contre, ont cru de leur devoir de la défendre. Ils ne se sont pas contentés de considérer la Terreur comme une forme particulière de la révolution qui appartenait au passé et ne devait pas se répéter à l'avenir. Ils ne se sont pas contentés également d'expliquer ce régim.e de la Terreur par les conditions spéciales qui l'avaient engendré. Non, ils ont éprouvé le besoin d'opposer à la condamnation une glorification et de considérer la Terreur comme un moyen affroyable, mais indispensable, pour libérer les classes asservies.

Marx lui-même ne comptait, en 1848, que sur la force victorieuse de la terreur révolutionnaire, tout en critiquant déjà les traditions de 1793.

Dans la Nouvelle Gazette du Rhin {Neue Rheinische Zeitung), il s'est prononcé à maintes reprises en faveur de la Terreur. Dans le numéro du 13 janvier 1849, il écrivit à propos du soulèvement des Hongrois, dont il exagérait le rôle révolutionnaire :

<( Pour la première fois, au cours du mouvement révolutiomiaire de 1848, pour la première fois depuis 1793, une nation cernée par des forces supérieures de la contre-révolution ose opposer la passion révolutionnaire à la lâche fureur contre-révolutionnaire, la terreur rouge à la terreur blanche. Pour la première fois, depuis beaucoup de temps, nous trouvons une individualité vraiment révolutionnaire, un homme qui, au nom de son peuple, ose ramasser le gant de la lutte désespérée, un homme qui, dans sa seule personne, incarne, pour sa nature, Danton et Carnot — Louis Kossuth. »

Même avant, dans le numéro du 7 novembre 1848, Marx écrivait, en parlant de la chute de Vienne :

« A Paris sera porté le contre-coup désastreux de la révolution de juin. Après la défaite de la <( république rouge », à Paris, les armées seront lancées de l'intérieur du pays vers et par delà les frontières et la force réelle du parti combattant ressortira avec évidence. C'est alors que nous nous souviendrons des journées de juin et d'octobre (soumission de Vienne par Windischgrâtz) et nous crierons aussi :

Vae victis ! (i)

« Les tueries sans résultats depuis les journées de juin et d'octobre, le sacrifice solennel et ennuyeux depuis février et mars, le cannibalisme même de la contre-révolution persuadera les peuples qu'il n'existe quhm moyen d'abréger, de simplifier et de concentrer l'agonie meurtrière de la vieille société et les sanglantes douleurs d'enfantement de la Société nouvelle, — ce moyen unique c'est la terreur révohctionnaire. >>

(i) Dans l'original , ces mots sont imprimés en caractères gras.

L. Bœrne écrivait dans sa sixième lettre de Paris, en parlant des révolutionnaires de 1830 :

<i Ils ont vite triomphé, ils ont pardonné plus vite encore. Avec quelle douceur le peuple a répondu aux douleurs qu'il avait souffertes, combien vite il les a oubliées! Ce n est qu'en combat ouvert, au champ de bataille, qu'il a frappé ses adversaires. Les prisonniers désarmés ne furent pas assassinés ; les fuyards ne furent pas poursuivis ; ceux qui se cachaient ne furent pas recherchés ; les suspects ne furent pas inquiétés. Ainsi se comporte le peuple. »

Les Parisiens révolutionnaires de février 1848 se sont comportés avec la même magnanimité que ceux de 1830. Les ouvriers qui prirent part au terrible combat de juin 1848 y ont certes fait preuve d'un héroïsme sublime, de la plus grande endurance, mais ils n'ont pas été sanguinaires. Leurs vainqueurs, par contre, l'ont été d'une façon atroce, — et non seulement les soldats, dont on avait stimulé l'ardeur par des récits, inventés de toutes pièces, des prétendues atrocités des insurgés, — mais aussi les intellectuels. Des médecins refusaient leurs soins aux révolutionnaires blessés. Marx observe dans son fameux article sur le combat de juin, dans la Nouvelle Gazette du Rhin :

<( La science n'e.xiste pas pour le plébéien qui a commis le crime innommable, indicible, de se battre dans les tranchées pour sa propre existence et non pour Louis-Philippe ou M. Marrast. »

C'est sous l'impression de ces ignobles atrocités que Marx écrivit cette profession de foi terroriste que nous avons citée plus haut.

Les rancunes semées par le combat de juin 1848 continuaient à agir sur les ouvriers de Paris lorsqu'ils s'emparèrent, en 1871, du pouvoir politique dans la deuxième Commune. Nombre d'entre eux avaient pris part aux journées de juin. On pouvait s'attendre à voir venir l'heure de la

îevanche, l'heure de la terreur que Marx avait préconisée. Mais il constate lui-même dans son ouvrage sur la Commune {La Guerre civile en France en 1871) :

(< Depuis le i8 mars jusqu'à l'irruption des troupes versaillaises dans Paris, la révolution prolétarienne est restée pure de toutes ces violences dont usaient les révolutions et surtout les contre-révolutions des « classes supérieures » (3* édition, p. 38).

Nous trouvons ici une répudiation catégorique de la terreur, considérée comme une caractéristique des révolutions des (( classes supérieures » par l'opposition à la révolution prolétarienne.

Il y a quelque temps, mon attitude envers le bolchevisme fut dénoncée comme une trahison envers Marx, que son ardeur révolutionnaire aurait, paraît-il, certainement conduit au bolchevisme. On a cité à l'appui les opinions que Marx avait émises sur la terreur en 1848.

Nous voyons maintenant que la trahison que j'aurais commise envers Marx, Marx lui-même s'en était rendu coupable en 1871. Entre sa première et sa deuxième conception se sont écoulés vingt ans d'un puissant travail d'esprit dont (( le Capital )) fut le fruit.

Celui qui prétend se rapporter à Marx dans la question de la terreur n'a pas le droit de s'en tenir à ses opinions de 1848 en négligeant celle de 1871.

De même que Marx, Engels a manifesté, en 1870, très peu d'engouement pour la terreur. Le 4 septembre 1870, il écrivait à Marx :

« Nous comprenions sous le rég-imc de la terreur la domination des gens qui inspiraient la terreur ; c'est, au contraire, la domination des gens qui sont eux-mêmes terrorisés. La terreur, c'est, pour la plupart, des atrocités inutiles, commises pour se rassurer, par des gens qui ont peur eux-mêmes. Je suis convaincu que la responsabilité de la

Terreur de 1793 incombe exclusivement aux gens par trop apeurés, aux bourgeois feignant d'être patriotes, aux petits boutiquiers et à la populace qui trouvait son intérêt dans la terreur. » {Corresfoniance de Marx et Engels, v. IV, pp. 379-

Marx avait parfaitement raison lorsqu'il constatait avec satisfaction que la Commune <de Paris était restée pure de toutes les violences dont la première avait été si prodigue. Les violences commises à Paris sous le régime de la Commune ne peuvent être portées à son passif. Ceci ne veut pas dire que l'idée terroriste n'ait joué aucun rôle à l'intérieur de la Commune et ait été abandonnée par tous ses membres. L'affirmer serait une erreur.

Nous allons exammer cette question de plus près et établir en même temps un parallèle entre la Commune de Paris et la République des soviets. Celle-ci ne se réclame-t-elle pas souvent de celle-là comme d'un modèle et d'une justification ? Et Frédéric Engels n'a-t-il pas déclaré, dans sa préface à la troisième édition de la Guerre civile en France que la Commune de Paris avait été une dictature du prolétariat ? Il importe donc d'examiner de plus près ce qu'était cette dictature.

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