ONZIEME LEÇON
La qiiestiou du théâtre en général. — Apologie du théâtre moderne par le Père Caffaro. — Maximes et ri'flexions de Bossuet sur la comédie. — Conformité du sentiment de révêque de Meaux avec celui ae Terlullien. — Le résultat direct et immédiat du théâtre, c'est d'exciter les passions dans l'âme des spectateurs. — Lettre de Rousseau sur les spectacles. — Comparaison avec l'opuscule de Tertullien. — Traces d'exagération dans ces deux pièces. — Différence entre une chose dangereuse et une chose mauvaise par elle-même. — Sentiment et pratique de l'Église sur ce point de morale. — Les divertissements du chrétien d'après le prêtre de Carthage,
Messieurs,
Dans les dernières années du dix-septième siècle, un religieux théatin, le Père Caffaro, avait composé un écrit dans lequel il se proposait de faire l'apologie du théâtre moderne. Cette dissertation, écrite eu latin, n'était pas destinée à voir le jour; mais, par suite de quelque indiscrétion, elle fut publiée sous le nom de son auteur pour servir de préface au recueil des œuvres dramatiques de Boursault. Entre autres propositions fort singulières, on y trouvait celle-ci : « La comédie est si épurée à Theure qu'il est sur le théâtre français, qu'il n'y a rien que Toreille la plus chaste ne puisse entendre. » Une telle assertion, venant après les pièces de Molière, dut paraître à tout le moins assez naïve. Interpellé vivement sur cette étrange incartade, le Père Catfaro donna
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pour excuse qu'il u'avait jamais lu une coniédie tout entière, pas même une tragédie de Corneille ou de Racine, et (pi'il s'était fait une idée méiaphysique du théâtre, sans calculer (jue la i)rati(iue ne répond pas toujours à la théorie. Cet aveu suffisait assurément, sinon pour justifier l'auteur, du moins pour établir sa parfaite incompétence. Cependant l'écrit avait fait du hruit : enchantés de pouvoir se retrancher derrière l'autorité d'un religieux, les gens du monde s'en servaient comme d'une arme pour défendre leur conduite. Bossuet, toujours sur la brèche quand il s'agissait des intérêts de la religion et de la morale, crut qu'il était de son devoir d'intervenir dans cette discussion. Après avoir exigé et obtenu de l'imprudent casuiste un désaveu public, il refondit la lettre qu'il lui avait adressée à ce sujet pour y ajouter de nouveaux développements. Ainsi remanié, l'opuscule de Bossuet parut en 1694 sous le titre Maximes et réflexions sur la comédie.
A l'appui de sa thèse, le Père Caflfaro n'avait pas manqué de répéter sur le compte des Pères de l'Église le sophisme dont je parlais la dernière fois. Il prétendait, lui aussi, que les premiers moralistes chrétiens avaient condanuié les spectacles de leur temps uniquement parce qu'ils les trouvaient entachés d'un caractère d'idolâtrie. Bossuet lui répond avec raison que ce grief particulier ne les empêchait pas d'en articuler d'autres plus généraux.
« Ils blâment, disait l'évéque de Meaux, dans les jeux et dans les théâtres l'inutilité, la prodigieuse dissipation, le trouble, la commotion de l'esprit peu convenable à un chrétien, dont le cœur esl le sanctuaire de la paix; ils y blâment les passions excitées, la vanité, la parure, les grands ornements (pi'ils mettenl au rang des pompes que nous avons
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;il)jiii"n'.s par \v l)apl(''iiic', le (Irsii' de Noir i-l d'ètiv vu, la malheureuse rencontre des yeux (|ui se dierchent les uns les autres, la trop graiide occupation à des choses vaines, les éclats de rire (|ui font ouhlier et la présence de Dieu et le ('omi)te (ju'il lui faut rendre de ses moindres actions et de ses moindres paroles; et enfin tout le sérieux de la vie chrétienne '. »
Ce passage résume en peu de mots la deuxième partie du traité de Tertullien contre les spectacles. Sans doute, ici encore, il y a bien des détails qui ne concernent (pie les jeux scéni(|ues dn paganisme. Quand, pour étai)lir (pie ces jeux n'ont rien ([ni ne i)lesse la morale, le prêtre de Cartilage signale comme contraires à la douceur chrétienne les sentiments violents ({u"excitent les fureurs du cirque et de l'amphithéâtre, son blâme porte sur les scènes cruelles qu'il avait sous les yeux et ne va pas au delà^. Tout au plus pourrait-on trouver un reste de ces coutumes barbares, si propres à développer l'instinct de la cruauté, dans les combats de taureaux qui subsistent encore chez une nation voisine et contre lesquels le sens chrétien n'a cessé de protester. Ce qu'on peut dii'e de moins sévère au sujet de ces divei'tissements indignes d'une nation catholique, c'est que rien n'est moins conforme à l'esprit de douceur qui caractérise l'Évangile* Plus d'un trait énergique lancé par Tertullien dans l'ouvrage que nous étudions retomberait sur ces amusements féroces; Mais laissons de côté ce qui ne se rapporte pas à la (jnestion du théâtre en général, pour examiner les principes mêmes
1. Réflexions ci maximes sur la cumédie, édit. de Vers., xxxvii, p. o62, 1*. De Speclac. xvi. xix.
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que pose le moraliste africain. C'est avec une prol'oiide sagacité qu'il démêle le but ordinaire des représentations théâtrales, qui est d'émouvoir et d'exciter les passions :
« Il n'y a pas de spectacle qui ne trouble l'àme. Là où il y a plaisir, il y a passion, autrement on ne savourerait pas le plaisir. Là où il y a passion arrive la jalousie; autrement la passion serait insipide. Or la jalousie traîne à sa suite la fureur, la vengeance, la colère, la douleur et tout le cortège des passions incompatibles avec la discipline chrétienne. Je suppose même qu'une personne assiste aux spectacles avec la modestie et la gravité que donnent les fonctions, l'âge ou le naturel : ne croyez pas cependant que l'àme demeure immobile et sans quelque secrète agitation. On n'éprouve point un plaisir sans en être affecté; on ne cède point à cette affection sans en ressentir les effets; ces effets à leui'tour aiguillonnent l'affection. D'ailleurs, si l'affection languit, point de plaisir : dès lorsj quelle coupable inutilité que de se rendre en un lieu d'où on ne retire aucun profit ! Car une action vaine ou stérile ne nous convient pas, que je sache. Il y a mieux : on se condamne soi-même en venant s'asseoir parmi ceux dont on se déclare l'ennemi par là même qu'on ne veut point leur ressembler \ »
Ainsi, d'après Tertullien, le résultat direct et immédiat du théâtre, c'est d'exciter les passions dans Pâme du spectateur. On prend part à ces divertissements pour se créer des émotions; et lors même qu'on ne les y chercherait pas, on les trouve malgré soi. Ces représentations ont pour effet presque inévitable de mettre celui qui y assiste à l'unisson des per-