QUINZIEME LEÇON
Le Scor plaque, ou antidote contre la morsure des scorpions. — Glorification du martyre. — Comparaison de ce morceau avec le Discours adressé naguère aux confesseurs de la foi. — L^esprit satirique de Tertullien dans la réponse qu'il a faite aux détracteurs du martyre. — Le sens de l'héroïsme chez le prêtre de Carthage. — Lettre d Scapula, proconsul d'Aft-ique. — Ton et caractère de cette pièce.— Ses rapports avec l'Apologétique. — Décadence du polythéisme et progrès toujours croissant de la religion chrétienne. — Quoique montaniste, Tertullien reste jusqu'à la fin un apologiste zélé du christianisme. — Ses derniers travaux dansja polémique païenne.
Messieurs,
Lorsqu'on veut tracer à l'homme la règle du devoir, il importe également de ne pas rester en deçà de l'obligation morale et de savoir contenir la sévérité dans de justes limites. L'ouvrage de Tertullien sur la Fuite pendant la persécution porte les traces évidentes d'un rigorisme outré. En faisant valoir avec un rare talent les avantages que l'Église retire des épreuves auxquelles Dieu la soumet, le moraliste africain oublie que l'obligation de confesser la foi au prix du sang n'interdit pas l'emploi de moyens humains pour échapper au danger. On ne cède pas à des frayeurs criminelles, quand on laisse passer l'orage avec la ferme intention de résister à des colères qu'on se contente de ne point braver. Loin d'exclure la prudence, la fermeté chrétienne^la suppose, sous peine de
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dégénérer en témérité coupable. Mais, d'antre part, il n'est pas moins vrai de dire que l'Évangile réprouve ces molles faiblesses qui voudraient se dérober à la sévérité du précepte. C'est par le sacrifice que le christianisme s'est établi dans le monde, et, comme toutes les choses fortes et durables, il devait tremper ses racines dans le sang du témoignage. Il fallait que ce martyre de trois siècles pût devenir pour les âges futurs un signe irrécusable de la divinité de l'Église. Voilà pourcjuoi, tout en se gardant bien de vouloir imposer à la nature humaine un joug qu'elle eût été incapable de porter, rien n'était plus utile que de l'exercer à ce genre d'héroïsme. L'éloquence sacrée ne pouvait trop insister sur les mérites d'un tel sacrifice fait à la cause de la vérité : c'était à la fois son plus beau thème et l'un de ses enseignements les plus féconds pour l'avenir.
Cette grande doctrine du sacrifice, vivante dans l'Église, ne rencontrait pas le même accueil parmi les sectes dissidentes. Le résultat infaillible de l'erreur, c'est d'énerver les âmes, d'aiîaiblir en elles le sens chrétien et de les rejeter vers les jouissances de la terre. Il ne faut donc pas s'étonner que les hérétiques des deux premiers siècles aient imaginé toutes sortes de prétextes pour se soustraire au martyre. Suivant le témoignage de saint Irénée et de Clément d'Alexandrie, les partisans de Basilide et d'autres gnostiques niaient l'obligation de confesser la foi au péril de la vie *. Ils affectaient une vaine compassion pour les victimes de la cruauté païenne. Dieu, disaient-ils, n'a pas soif du sang de l'homme, et le Christ est mort précisément pour nous rendre la vie : ses