Ibid., II
.TI-2 nEUMHltS TRAVAUX DE TERTILI.IEN
sanguinaires. Une cécité complète venait d'atteindre Vigelliiis. Sous le gouverneur Hilarianus, le peuple vociférait: « Plus d'aires pour les chrétiens ! » Par un juste retour de la justice divine, la perte totale des moissons laissa les aires vides de blés. Des phénomènes extraordinaires, un bouleversement complet dans l'ordre des saisons, semblaient aux uns et aux autres autant de signes précurseurs de la colère divine. Dans la Gappadoce, le préteur Herminianus, devenu la proie vivante des vers qui fourmillaient dans ses plaies, expirait en disant: « N'en dites rien à personne, de peur que les chrétiens ne se réjouissent. » — « Triomphez, chrétiens! » s'écriait en mourant un autre persécuteur non moins fougueux, Cécilius Gapilla, gouverneur de Byzance. Tout cela ne laissait pas de faire une vive impression sur les esprits, et donnait au langage des apologistes une hardiesse toujours croissante. Le proconsul d'Afrique, Scapula, était malade et pouvait craindre un sort pareil à celui de ses devanciers. Tertullien profite habilement de la situation pour adresser au magistrat cette remontrance sévère :
a Quant à toi, Scapula, puisse la maladie qui te travaille n'être qu'un simple avertissement; mais rappelle-toi l'ordre que tu as donné de livrer aux bêtes Mavilus d'Adrumète. Aujourd'hui encore le sang appelle le sang. Du reste, songe à l'avenir. Loin de nous la pensée de vouloir t'épouvanter, nous qui n'avons peur de personne: mais nous voudrions sauver tous les hommes en leur persuadant de ne point s'atta- (|uer à Dieu. Ne pourrais-tu pas, tout en remplissant les devoirs de la magistrature, conserver des sentiments humains, puisque vous aussi vous êtes sous le glaive? Condamner les coupables qui avouent, appliquer à la torture les coupables
qui nient, voilà ton office : la loi ir exige rien de plus. Conséquemment vous êtes les premiers infracteurs de la loi, en torturant ceux qui avouent, pour les contraindre à nier. Tant il est vrai que vous proclamez notre innocence quand vous ne voulez pas nous frapper sur notre simple déclaration \ »
Non te terremtis, quia nec timemiis. Tel est le langage que l'Église n'a cessé de tenir aux pouvoirs assez aveugles pour ne pas voir qu'en la persécutant ils méconnaissent leurs propres intérêts. Quand elle leur montre l'abîme qu'ils se creusent à eux-mêmes, ce n'est pas (j^'elle cherche à les épouvanter par de vaines terreurs. Confiante dans les promesses de son divin fondateur, elle n'a besoin d'intimider personne, parce qu'elle n'a rien à redouter pour son avenir. Loin de menacer la sécurité des trônes et la liberté des peuples, ses avertissements solennels ne tendent qu'à consolider les uns et à faire prospérer les autres. Aussi, chaque fois que l'Église élève la voix pour rappeler les sociétés humaines au respect du droit, de la conscience et de la vérité, elle plaide la cause de ses adversaires plus encore que la sienne propre. Car les nations vivent d'ordre, de paix, de justice ; et la religion est la plus sûre garantie de ces grandes choses du monde moral. C'est elle qui met un frein aux convoitises de l'orgueil, prévient ou apaise les troubles en s'attaquant aux mauvaises passions qui en sont la source. Conséquemment tout pouvoir qui s'acharne à détruire ce rempart de l'autorité se nuit à luimême et compromet sa propre existence. Il s'affaiblit de toute la force qu'il enlève à la religion. Quant à l'Église, tranquille
i. Ad Scapulam, m. iv.
nii DERMERS TRAVAIX n E T ER T l'L I. P: \
sur los flostin/'os qui rattondont. elle so l)ornr' à indiquer d'avanco le tormo fatal auquol aboutiront los efforts de ceux qui Topprimont et l'avenir qu'ils se réservent par leurs tentatives aussi insensées que eoupables. f/est dans ce sens que Tertullien écrivait au proeonsnl d'Afrique: « Nous ne craiarnons rien pournous-nnêmes.niais nous voudrions vous empêcher, dans votre intérêt, de a-ous attaquer à Dieu. » Au point où en était arrivée, aprt'^s le deuxième sit'^f-le. la lutte du christianisme avec le pacranisme. il était facile de prévoir que la persécution n'arrêterait pas les propres de l'Ëvanjïile. Aussi, soit décourafîement de voir Tinutilitéde leurs mesures répressives, soit pressentiment secret du triomphe assuré à la cause qu'ilscombattaient. quelques proconsuls commençaient à se relâcher de leur sévérité envers les chrétiens. La lettre à Scapula renferme à cet éj^ard des détails assez curieux. Tel mapristrat était le premier à suîiiïérer aux fidMes traduits devant son tribunal des réponses évasives pour les dérober h la mort. Tel autre ixlissait dans l'acte d'accusation un irrief étranfîcr à la reli^MOn. afin que l'absence de preuves permît de ne pas donner suite au procès. Tel enfin mitiireait la peine en .se bornant à inflipier une amende ou une torture légère*. De là le ton d'assurance avec lequel s'exprimentlesapoloiïistes au troisième siècle. C'est le langaire d'hommes convaincus par tout ce qui se passe sous leurs yeux que désormais la cause est gagnée et que le christianisme est à la veille de son triomphe. L'Église est déjà trop forte et trop nombreuse pour que les persécutions les plus sanglantes puissent l'arrêter dans son développement.