Acta Pi-rpetuœ, i
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vous lire mérile ce nom. 11 y règne un ton d'innocence et de candeur inimitable. Jamais l'amour maternel transfiguré par la grâce n'a trouvé d'accents plus vrais ni plus purs. Cette frayeur qui saisit la jeune martyre à la vue d'une prison lénébreuse; cet oubli de soi-même qui ne la rend sensible qu'aux douleurs de sa mère et de son frère ; ce cachot qui se change pour elle en palais du moment que son enfant lui est rendu, tout cela est d'une vérité et d'une délicatesse de sentiment qui n'ont rien d'approchant dans la littérature profane. Et lorsqu'on pense que cette relation a été écrite la veille même du supplice, ces détails, racontés avec une naïveté charmante, empruntent à la solennité du moment le caractère d'une poésie vraiment céleste. Ce n'était là toutefois que le prélude du sacrifice : la constance de Perpétue allait être soumise à de plus rudes épreuves.
« Peu de jours après, continue la sainte, le bruit se répandit que nous devions être interrogés. Mon père survint aussitôt de la ville, consumé de tristesse ; il monta vers moi pour me faire tomber. Ma fille, me dit-il, aie pitié de mes cheveux blancs ; aie pitié de ton père, si toutefois je mérite que tu m'appelles de ce nom. Si, moi-même de mes mains que voici, je t'ai élevée jusqu'à cette fleur de l'âge, si je t'ai préférée à tes frères, ne me rends pas l'opprobre des hommes. Regarde tes frères, regarde ta mère et ta tante, regarde ton fils qui ne pourra vivre après toi; quitte cette fierté qui nous perdrait tous, car aucun de nous n'osera plus élever la voix, si tu es condamnée au supplice. Ainsi me parlait mon père dans sa tendresse, me baisant les mains, se jetant à mes pieds et m'appelant avec larmes non plus sa fille, mais sa dame. Et moi, à la vue des cheveux blancs de mon père, j'étais désolée
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en pensant (jue, seul de toute ma famille, il ne se réjouirait pas (le mon martyre. Et je le fortiliais en disant : Il n'arrivera de tout ceci que ce qu'il plaît à Dieu ; car sachez bien que nous sommes en la puissance de Dieu, et non dans la nôtre. Et il s'en alla tout triste.
« Un autre jour, comme nous dînions, on vint tout à coup nous enlever pour l'interrogatoire, et nous arrivâmes au forum. Le bruit s'en répandit aussitôt dans les quartiers voi' sins, et il se fit un concours immense. Nous montâmes sur l'estrade. Les autres furent interrogés et confessèrent la foi. Quand mon tour fut venu, voilà mon père qui se présente avec mon iîls; il me fait descendre d'un degré et me dit en suppliant : Aie pitié de l'enfant. Le procureur Hilarianus, qui avait reçu le droit du glaive à la place du proconsul Minutius Timinianus, mort peu de temps avant, me disait de son côté : Épargne les cheveux blancs de ton 'père, épargne l'enfance de ton fils, sacrifie pour la prospérité des empereurs. Je n'en ferai rien, répondis-je. Es-tu chrétienne? me demanda Hilarianus. Je lui répondis : Oui, je suis chrétienne. Gomme mon père se trouvait toujours là pour me faire tomber, Hilarianus commanda de le chasser, et il fut frappé d'un coup de verge. Je ressentis le coup comme si j'eusse été frappée moi-même, tant je compatissais à l'infortunée vieillesse de mon père. Alors le juge prononça la sentence par laquelle nous étions condamnés aux bêtes ; et nous descendîmes joyeux à la pri* son. Gomme mon enfant était accoutumé à recevoir de moi le sein et à demeurer avec moi dans la prison, j'envoyai aussitôt le diacre Pomponius pour le demander à mon père, mais mon père ne voulut point le donner. Or il plut à Dieu que l'enfant ne demandât plus de nourriture et que je ne fusse
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pas incommodée de mon lait, de sorte que je restai sans inquiétude et sans souffrance *. »
Je doute, Messieurs, que l'art dramatique avec toute sa force d'invention puisse créer une situation plus émouvante, ni représenter sous une forme plus expressive la lutte du sentiment avec le devoir. Toute fiction pâlirait devant la réalité simple et nue d'un tel spectacle. Aussi je comprends l'enthousiasme avec lequel saint Augustin célébrait devant le peuple d'Hippone la mémoire de Perpétue. Ce qui le ravissait d'admiration dans cette héroïque figure, c'est l'alliance de la piété filiale et de l'amour maternel avec ce que la foi a de plus vif et de plus profond. « Dans la réponse qu'elle fait à son père, s'écrie le grand évêque, elle observe le précepte qui ordonne d'honorer les parents, et déjoue en même temps les ruses de l'ennemi de son salut. Ne pouvant obéir aux paroles du vieillard, elle lui garde du moins son affection tout entière. Elle respecte les droits de la nature danâ celui dont sa loi l'oblige à détester l'erreur ; et la douleur qu'elle ressent de voir maltraiter son père ajoute à la gloire de son martyre, sans rien ôter au mérite de son courage^. » Là est, en effet, la beauté suprême de ce drame. Pendant que la nature y conserve tous ses droits, la foi n'oublie aucun de ses devoirs. Le cœur de Perpétue se déchire à la vue des cheveux blancs de son père, qui vient l'implorer avec larmes. Une chose l'afflige surtout : seul de toute la famille, le vieillard, retenu dans les ténèbres de l'idolâtrie, ne se réjouira pas du martyre de sa fille. Elle cherche à le consoler par les motifs que suggère la religion; et ce sentiment de piété filiale la suivra jusque de-