‹ Tertullien (volume 2)Chapitre 188 sur 234 · DIX-HUITIEME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-HUITIEME LEÇON

La pnèi-p. t-lément iuilisppiasablf di^ la vie chriHieune. — Traitû de l'Oraison dominicale. — La prière chrétienne; sou esprit et son caractère.

— La prière dans l'antiquité païenne. — Formules de la prière païenne dans Xénophon, Cicéron, Horace, Tibnlle, Ovide, etc. — Elles expriment toutes le sensualisme qui faisait le fond des cultes polythéistes.

— Caractère plus spiritualiste de la prière chez Platon, Sénèque et Juvénal. — Comparaison avec TOraison donainicale. — Conditions et effets de la prière. — Répouse aux objections tirées de l'immutabilité divine.

Messieurs,

Le livre de la Patience est le premier de ce genre que Ton rencontre dans la littérature clirétienne. En choisissant pour sujet reloge d'une vertu particulière, à riniitation des philosophes ou des rhéteurs de l'antiquité, ïertullien transportait dans l'éloquence sacrée une méthode familière aux écrivains profanes. Mais, si cette dissertation morale ressemble, quant à la forme, aux traités de Sénèque sur la colère, sur la clémence, sur la tranquillité de Tànie et sur la constance du sage, elle en diffère complètement pour le fond des doctrines. D'après l'enseignement du Portique, l'homme ne doit attendre quL' de lui-même ce qui peut le rendre vertueux : sa raison seule lui suggère les motifs qui déterminent sa conduite, et le but de son activité morale ne dépasse guère les limites de la société terrestre. Pour le prêtre de Garthage, la grâce divine

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t'st le principe de la sainteté, IHorame-Dieu son idéal, et la béatitude céleste son couronnement. C'est la différence même entre l'ordre surnaturel et les conditions de la nature déchue. Or, si la sainteté est le résultat de l'action divine et de la coopération humaine, ne faut-il pas que l'homme confesse son insutJisance en implorant le secours du ciel ? En d'autres termes, la prière est le moyen habituel et ordinaire par lequel nous obtenons l'assistance divine. Tertullien ne pouvait raan' quer de porter son attention vers cet élément indispensable de la vie chrétienne. De là son traité de l'Oraison dominicale, par lequel il a frayé la voie à saint Cyprien et à d'autres Pères de l'Église latine. Il est intéressant de voir comment ce beau sujet a été développé pour la première fois dans l'éloquence sacrée.

La prière est une expression vivante et pratique des doctrines religieuses, qui se traduisent tout entières dans cette élévation de l'àme vers la divinité. L'homme parle à Dieu suivant ce qu'il pense sur lui, et ce langage du cœur est le plus sûr témoignage de sa foi. La prière s'élève ou s'abaisse avec les croyances qui l'inspirent. Lorsqu'une religion n'a sur la divinité que des idées grossières, la prière se matérialise comme elle : demande ou action de grâces, tout se rapporte aux besoins du corps et se renferme dans les biens de la terre. Au contraire, que l'idée de Dieu se dégage de ces fausses représentations et s'épure dans l'intelligence humaine, aussitôt la prière prend un caractère plus spiritualiste et plus moral. Il suffit de comparer la prière des païens, égoïste et sensuelle, avec la prière de l'Ancien Testament, pour constater la supériorité du mosaïsme sur la religion des Grecs et des Romains. Tant il «st vrai que l'état religieux d'un peuple

LA PRIERE CHRETIENNE. 3(i3

se mesure au degré de perfection auquel s'élève chez lui la prière publique ou privée. Cela étant, l'Évangile a dû se résumer dans la prière chrétienne comme dans un abrégé de ses doctrines aussi sublime que populaire. Tertullien obsers'e avec sa pénétration habituelle ce rapport intime entre le dogme et le culte. A une révélation nouvelle, dit-il, devait répondre une formule d'oraison plus parfaite que les précé' dentés :

« Esprit de Dieu, Parole de Dieu, Raison de Dieu, Parole de la Raison et Raison de la Parole tout ensemble, Jésus-Christ Notre-Seigneur nous enseigna une nouvelle formule de prière, à nous qui sommes les disciples du Testament nouveau ^ Car ici encore il fallait que le vin nouveau fût renfermé dans de nouvelles outres, et que le morceau de drap neuf fût joint à un vêtement également neuf. D'ailleurs, tout ce qui existait autrefois a été ou changé, la circoncision par exemple, ou complété, comme le reste de la loi, ou accompli, comme la prophétie, ou perfectionné, comme la foi elle-même. La grâce nouvelle de Dieu a spiritualisé tout ce qui était charnel, en passant l'Évangile comme une sorte d'épongé sur toute l'antiquité. Évangile dans lequel Jésus-Christ Notre-Seigneur a prouvé qu'il est tout à la fois et l'Esprit de Dieu, et la Parole de Dieu, et la Raison de Dieu : l'Esprit en tant qu'il a pré-

1. En appelant le Verbe Esprit de Dieu, Tertullien ne confond nullement le Fils avec FEsprit-Saint. Le livre contre Praxéas va nous montrer avec quelle précision il distinguait les trois personnes de la Trinité. S'il désigne le Fils sous le nom d'Esprit, pour marquer sa puissance, c'est qu'en effet cette dénomination convient à la nature divine, commune aux trois personnes. Quant aux termes identiques de Raison et de Parole, ils expriment la sagesse divine avant ou après sa manifestation ''xtérieure.

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valu, la Par(jl(' vu tant (|u'il a enseif^iK-, la Raison eu tant qu'il ost vi'iâU. Aussi l'Oraison établie par le Glirist se eonipose-t-ellc (le ces trois rU-nicuts : le jiarolc (|ni la prtjfère, l'esprit ([ui en l'ait la |>iiissance, et la raison (pii l'accueille'. » Aj)rrs avoir posé iii principe (pie le N(Mjveau Testament (levait trouver sou expression liturgic{ue dans une prière nouvelle, Tertullien s'attache à commenter TOraison dominicale, (pi'il appelle à juste titre l'abréj^é de l'Évangile. Il voit dans le mot Père par où elle débute un indice de l'esprit nouveau que le Christianisme est venu répandre parmi les hommes, et il observe avec raison que l'Ancien Testament lui-mèuie n'a pas coutume d'applicpier à Dieu cette dénomination. En eliet, dans la religion mosauiue, l'idée de la souveraineté divine domine celle de la paternité, et la crainte de .léliovali l'emporte, dans le cœur de l'Hébreu, sur des sentiments plus tendres, bieu (pie le précepte de l'amour divin se trouve inscrit en tète de la Loi. C'est la relation du serviteur avec le maître plut(jt que celle du lîls avec le père. Quant aux religions j)a!ennes, elles ne soupçonnent même pas cet attachement filial, (pii n'exclut pas la crainte respectueuse, mais qui la relève par une soumission pleine de joie et de tendresse. On y honore les dieux, on les redoute, on réclame leurs faveurs; mais l'amour est absent de ces hommages intéressés. Ce (jue nous appelons la piété entrait si peu dans l'esprit des anciens, (pi'Aristote, résumant leurs idées sur ce point, ne craignait pas de dire : « Il serait absurde de prétendre qu'on aime .Jupiter. » Dans le christianisme, au contraire, l'amour divin doit occuper le premier rang panni

1, De Oi'atione, i,

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les seiitinieiits du cœur. Dieu y est père avant tout, parce que, comme Tertullien le rappelle après saint Jean, le Verbe, en prenant la nature humaine, a donné à tous ceux qui croient en lui le droit de devenir enfants de Dieu. Cet ineffable abaissement de Dieu vers l'homme, en établissant entre l'homme et Dieu des rapports plus intimes, a produit dans le.> âmes cette confiance, cet amour fdial que le paganisme ne connaissait pas et qui n'était qu'imparfait sous l'ancienne loi. A ce seul trait, on peut mesurer la divine supériorité du christianisme sur tout ce qui le précède dans l'histoire.

Le prêtre de Garthage ne montre pas moins de pénétration d'esprit lorsqu'il passe de l'invocation aux trois premières demandes de l'Oraison dominicale. 11 observe avec beaucoup de sens que, dans cette formule idéale de la prière chrétienne, les choses du ciel précèdent celles de la terre. L'homme commence par s'effacer derrière la divinité, dont la cause l'intéresse plus que la sienne propre : il s'oublie pour songer tout d'abord à la gloire de Dieu, but suprême de la création. Il demandera donc la glorification de Dieu par la sainteté des âmes, l'accomplissement de la volonté et l'avènement du règne de Dieu. Ce n'est qu'après ces vœux généraux et pour ainsi dire impersonnels, qu'il s'occupera de ses besoins particuliers. Encore les nécessités corporelles n'auront-elles qu'une moindre place dans cet appel fait à la bonté divine.

Le pardon des péchés, la préservation du mal et de tout ce {{ui peut y conduire, voilà ce qu'il sollicite avec le plus d'insistance, se rappelant cette autre parole du Maître : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné comme par surcroit. » On ne peut qu'admirer la sagacité avec laipielle Tertullien a saisi le caractère et

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l'économie de la prière du Seigneur. Sans doute il cède trop facilement à son penchant pour le sens ligure, lorsqu'il voit la chair et l'esprit de l'homme dans la terre et dans le ciel où doit saccomplir la volonté divine; mais lui-même nous avertit que le texte comporte; une interprétation plus littérale '. En outre, lorsqu'il restreint au siècle futur l'avènement du règne de Dieu, il semble oublier que cette royauté divine doit déjà s'établir et se développer dans le monde actuel. Il contredit même ce qu'il avait avancé dans VÂpologétique, où il affirmait que la prière des chrétiens a pour but de retarder la catastrophe finale, à cause des calamités qui devront l'accompagner ^. Quoi qu'il en soit, Tertullien embrasse dans toute sa plénitude le sens fécond du texte évangélique, quand il entend par le pain quotidien que demande le fidèle, à côté de l'aliment corporel, le Christ qui nourrit l'àme par la foi et par la sainte Eucharistie ^. Enfin il prouve une fois de plus la largeur de vues qui le distingue lorsqu'il résume en ces termes l'Oraison dominicale :

« Dans ce peu de paroles, combien d'oracles disséminés chez les prophètes, les apôtres, et dans les Évangiles ! que d'instructions du Seigneur! que de paraboles, d'exemples, de préceptes! combien d'obligations exprimées à la fois! Hommage rendu à Dieu par le titre de Père : témoignage de foi en glorifiant son nom ; marque de soumission en soupirant après l'accomplissement de sa volonté ; acte d'espérance en hâtant de nos vœux l'avènement de son régne ; demande de la vie dont le pain est l'aliment ; aveu de nos péchés en

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