‹ Tertullien (volume 2)Chapitre 3 sur 234 · LA KHI QUE · texte numérisé non relu

LA KHI QUE

un pouvoir modérateur, destiné à maintenir l'équilibre de la vérité entre ces deux forces extrêmes qui se balancent l'une par l'autre. Telle est, en eft'et, la fonction de Rome au milieu du mouvement théologique qui remplit le troisième siècle. Certes, je n'hésite pas à le dire, l'école scientifique de cette ville, représentée par Caïus et par saint Hippolyte, ne saurait rivaliser ni pour l'éloquence avec Tertullien et saint Cyprien, ni pour la science avec Clément d'Alexandrie et Origène. Là n'est pas la mission propre au siège su[)réme de TÉglise. it' répéterais volontiers pour les Papes du troisième siècle ces mots presque prophétiques de Yirgile : D'autres ont pu déployer plus d'art ou de talent dans les ouvrages de Tesprit et dans les luttes de la parole ; leur mission, à eux, était de gouverner. Et voilà ce qu'il y a d'admirable dans la destinée providentielle de Rome à l'époque qui va nous occuper. Elle est là, entre Carthage et Alexandrie, entre Tesprit aventureux des Grecs et le caractère altier des Latins, toujours occupée à contenir l'imagination des uns dans les limites de la vérité et à ramener les autres sous le joug de l'obéissance, préservant ceux-ci des écarts d'une spéculation excessive, prémunissant ceux-là contre les dangers d'une indépendance trop jalouse de ses droits, et leur traçant à tous la règle immuable sous laquelle doivent plier également l'éloquence et le génie. Lors donc qu'une sévérité outrée portera tel écrivain de l'Église d'Afri(|ue à élargir le cercle du devoir, ou à rétrécir le chemin du salut, une voix partie de Rome franchira la mer pour laisser tomber au milieu de Carthage, avec le calme de l'autorité, ce mot sacramentel : Nihil innovetur, nisi qiiod traditum est. Quand, d'autre part, les raffinements d'une dialectique subtile menaceront d'altérer la pureté de la foi, Rome

A L'ÉPOQUE DE T.ERTULLIEN. l.*?

suivra de l'œil ces symptômes inquiétants qui annoncent les grands orages des siècles futurs; et l'un des disciples d'Origène, tout patriarche d'Alexandrie qu'il est, sera obligé de rendre compte devant ce tribunal suprême d'une terminologie suspecte. Grâce à l'existence de ce pouvoir central qui étouffe l'erreur dans son germe, dirige l'élan de la pensée, tempère la sévérité par l'indulgence, prévient ou réprime, règle, mesure, pèse et combine toutes choses avec une sagesse qui n'est qu'à lui, grâce à l'intervention de cette autorité médiatrice, Carthage et Alexandrie, l'éloquence et la philosophie travailleront de concert au progrès de la science, sans mettre en péril l'unité de la foi.

Mais n'anticipons point sur la marche des événements. Eu me tournant vers l'Église d'Afrique et l'École d'Alexandrie, j'avais formé un instant le projet d'étudier ces deux groupes d'écrivains dans leur développement parallèle, de manière à pouvoir déterminer de suite, sur chaque point de doctrine, les rapports d'analogie ou de dissemblance qui existent entre eux. Mais ce travail de comparaison n'est possible qu'après l'examen attentif de chacun d'eux en particulier. C'est pourquoi j'ai dû commencer par l'un de ces deux foyers de la littérature chrétienne au troisième siècle, par cette région dont Carthage est le centre, et qui s'appelle plus spécialement l'Église d'Afrique. Or, avant de suivre l'éloquence sacrée sur un théâtre où elle devra se produire avec tant d'éclat, il importe de remonter aux origines de cette Église, en décrivant d'abord l'état politique, moral et religieux de l'Afrique à l'époque oii nous sommes arrivé.

Vous avez tous présente à l'esprit la lutte opiniâtre dans laquelle Carthage et Rome s'étaient disputé l'empire du

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niontlt'. Cette rivalité avait été pour ainsi dire la crise suprême de la puissance romaine : il s'agissait de savoir si le siège de la domination universcJle passerait dos bords du Tibre sur les côtes de la Libye. Le génie d'Annibal ne tint pas contre la fermeté inébranlable de ses adversaires. De ce moment-là, c'en était fait de la liberté des peuples. Une fois Carthage vaincue et détruite, la politique romaine ne rencontrait plus sur son cbemin d'obstacle sérieux. Mais l'ombre de cette grande rivale se dressait toujours devant le sénat comme un souvenir et une menace. Plus d'un siècle se passa, sans que la capitale de l'Afrique pût se relever ,de l'abaissement jaloux dans lequel Rome la maintenait. Cependant la proximité d'une terre si conimervante et si riche, T importance du grenier africain (pii nourrissait la maîtresse du monde pendant huit mois de Vannée, la nécessité de tenir en échec par des colonies militaires les hordes errantes des Numides et des Maures, toutes ces causes réunies contribuèrent à rendre à l'Afrique conquise une partie de son ancienne grandeur. Sur les ruines de Carthage, rebâtie par C. Gracchus et restaurée plus tard par César et par Auguste, va s'élever une ville destinée à faire revivre la gloire de ce nom. Autour d'elle, Adrumète, Utique, Hippone, Césarée, Cartenna, et plus loin, Cirta et Tanger forment autant de cités populeuses et florissantes. Quatre provinces partagent ce vaste territoire : la Mauritanie tangitane, la Mauritanie césarienne, la Nuniidie et l'Afrique proconsulaire. Déjà vers latin du premier siècle, Pline l'Ancien y compte quatorze colonies, dix-huit municipes et quatre villes latines : tant avait été rapide le développement du commerce et de la richesse dans ces contrées rendues à la vie politique. Mais rien n'égalait la splendeur de Carthage redevenue la

reine de l'Afrique. Dans la première moitié du troisième siècle, c'est-à-dire au temps même de Tertullien et de saint Cyprien, Hérodien disait d'elle qu'Alexandrie seule, après Rome, pouvait lui disputer la palme pour la grandeur et la magniticence \ C'était une deuxième Rome qu'on appelait comme la première aima urbs, et qui, divisée en plusieurs régions, avait également son proconsul, reflet de la puissance impériale, son sénat, son capitole, ses magistrats et ses dignités publiques. Toutes les merveilles de l'art ou de l'architecture romaine se retrouvaient dans son sein. Garthage rivalisait avec la capitale de l'empire par la richesse de ses temples, par l'immensité de ses portiques, de ses cirques, de ses amphithéâtres et de ses thermes. Bref, l'Afrique était devenue comme le prolongement de l'Italie, à tel point que le sénat avait coutume de les comprendre l'une et l'autre dans le territoire interdit à ceux qu'il envoyait en exil *.

Déjà, Messieurs, il vous est facile de concevoir que l'état religieux et moral de l'Afrique ait dû se ressentir profondément de cette imitation servile des mœurs romaines. Autre était, à la vérité, le genre de vie des populations qui habitaient l'intérieur du pays, autre le caractère de celles qui occupaient le littoral de la Méditerranée. Point de culture intellectuelle, nulle trace de civilisation, des habitudes de brigandage et de meurtre, voilà ce qu'on remarquait chez ces tribus nomades que l'épée de Rome avait poursuivies jusque dans les gorges de l'Atlas ; chez ces hordes de barbares qui, sous la conduite de Jugurtha, avaient fatigué si longtemps les

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