Ad Nationes, n
92 LES DEl \ I.IVUES AUX NATIONS.
Tortullien est bien éloijïné de nier que la Providence règle le sort des empires, et que la pratique sincère de la M'aie relision puisse être Une source de prospérités matérielles pour les peuples: il se borne à démontrer que les Romains polythéistes ne pouvaient attribuer leurs succès à la protection de leurs dieux, sans accuser par là même les divinités étrangères de n'avoir pas su défendre les nations qui les honoraient. Or. comme les Romains avaient fini par domier droit de cité aux dieux de Tunivers entier, et qu'ils identifiaient même leurs divinités nationales avec celles des peuples soumis à leur sceptre, toute reconnaissance envers ces protecteurs ainsi mélangés et confondus devenait une insulte et une contradiction. Formulé en ces termes, l'argument était irréfutable. C'est par cette page d'histoire que se terminent les deux livres ou discours adressés aux nations.
Je ne dirai pas. Messieurs, que cet ouvrage mérite de prendre place parmi les meilleures productions deTertullien. D'abord, tel qu'il est arrivé jusqu'à nous, le texte en est très déteclueux. La seconde partie surtout renferme de nombreuses lacunes auxquelles on est obligé de suppléer par des mots, souvent par des phrases entières, selon que le sujet du discours laisse deviner ce qui manque. L'état déplorable de l'unicjue manuscrit (]ui ait servi à l'édition de ce traité ne nous jiermettrait donc pas de porter lui jugement bien complet, si l'Apologétique n'était là comme terme de comparaison. Car, ce qu'on ignore assez généralement, c'est que cette pièce si connue reproduit en majeure partie les deux discours aux nations. Après s'être adressé dans un premier écrit a la Ibule des païens, Teitiillicn icfondil sud œuvre primitive pour en faire sa fameuse requête aux magistrats de l'empire.
CRITIQUK DU POLYTHÉISME. 93
L'Apologétique est donc aux deu\ livres <|ue nous venons de parcourir, ce qu'est un chef-d'œuvre par rappcy^t à une ébauche imparfaite; et rien n'est phis propre que ce parallèle à nous faire voir comment un grand écrivain sait se corriger. En parlant, il y a quelques années, des sermons de Bossuet, nous avons montré de quelle manière l'évèque de Meaux reprenait les productions de sa jeunesse, développant sa pensée, retouchant le style, sacrifiant sans pitié les endroits faibles, resserrant la trame de son discours, effaçant ce qu'une première ardeur de l'imagination ou un goût encore peu formé lui avait fait accepter auparavant. Tertullien agit de même pour V Apologétique : il y transporte à peu près tout ce qu'offraient de remarquable les deux discours aux nations ; mais quel progrès dans l'ordonnance générale de l'ouvrage et dans l'arrangement de ses différentes parties! Avec quel art il distribue ce qui était mêlé et confondu, pour répandre plus de clarté sur l'ensemble de la discussion ! Il évite les répétitions, supprime des longueurs inutiles, retranche telle digression qui gênait la marche du raisonnement, remplace les jeux d'esprit par des arguments moins subtils. Grâce à ce remaniement, le style de r Apologétique devient plus vif là oii il faut réfuter l'adversaire, et acquiert plus d'ampleur dans l'exposition de la vérité \ .Je dois réserver pour la prochaine
1. Pour ne pas eutrer da,us trop île détails au sujet du parallèle entre les deux discours aux nations el l'Apologétique, nous ne citerons qu'une période pour montrer à quel travail de style Tertullien se livrait dans le Ijut de perfectionner son feuvre. On peut faire les mêmes remarques eu étudiant dans l'ordre de leur date les ouvrages de Bossuet et de tous les grands écrivains. Pour dépeindre l'attitude des chrétiens eu face de leurs persécuteurs, l'auteur du premier discours aux nations avait dit : Christianus si <1euotatur, gloriatur; si irahitur, non subsislH; si accusa-
9'i LF.s pi:r\ 1. iviti;s aix .nations.
fois rt'xamende ce beau monument de l'éloquence chrétienne; mais vous me permettrez dès aujourd'hui d'appeler votre attention sur ce travail de retouche qui nous lait assister aux etibrts d'un esprit su])érieur se corrij^eant lui-même. Ainsi je viens (le vous lire le passaiit- oii Tcii iillirn, s'ach'essant aux nations païennes, leur démontre (pioii ne saurait attribuer la iirandeur romaine à la protection des faux dieux. L'auteur reprendra la même thèse dans la pièce qui va nous occuper ; mais après avoir reproduit les preuves qu'il avait alléguées dans son précédent ouvrage, il développera sa conclusion avec bien plus de force et d'éclat.
« Voyez donc si le dispensateur des couronnes ne serait pas plutôt cet être souverain qui tient dans sa puissance et la terre et ceux qu'elle reconnaît pour maîtres; si Celui qui a précédé les temps, qui a ordonné le cours des siècles et la suite de leurs révolutions, n'a pas réglé dans ses conseils la durée et les vicissitudes des empires; si les cités ne s'élèvent et ne s'abaissent point au gré de Celui qui dominait le genre humain avant même qu'il y eût des cités. A quoi bon toutes ces impostures? Rome encore sauvage est plus ancienne que quelques-uns de ses dieux. Elle régnait avant que le Gapitole eût les grandes proportions qu'il a prises. Les Babyloniens régnaient avant vos pontifes, les Mèdes avant vos quindé*
lur, non défendit; iuterrogatus, coutitetiu'; damnatus, glorialur (Ad Nationes, i, 1). L'éuuméraliou était longue; pour serrer davantage le style, l'auteur de l'Apologétique supprime un membre de phrase qui rentrait dans le précédent, s? ^ra/i(7i<r non SM&sis/if.De pi us, la répétition du mot gluriatur ne laissait pas d'être choquante : Tertullieu le remplace u dernier lieu par le mot grattas agit qui est bien mieux choisi, et la version primitive fait place à la suivante : Si denotatur, gioriatur; accusatur, non défendit; interrogatus vel ultra confitetur; damnatus grattas agit (Apolog., i).