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LE C H RI': TIEN ET I.E CITOYEN. lU
autre état social : la cliule de l'empire romain, pensait-on, la dissolution de cette œuvre prodigieuse qui semblait le résultat détinitif du travail de la Providence et des hommes dans l'ordre temporel, devait nécessairement coïncider avec la lin du monde; les meilleures têtes n'entrevoyaient rien au delà. Il est probable qu'un siècle plus tard Tertullien eût pensé autrement, alors que les races barbares faisaient leur première apparition aux frontières de l'empire. Et cependant, au cinquième siècle encore, où déjà ce vieil édifice battu en brèche depuis longtemps craquait de toutes parts, des penseurs comme saint Jérôme étaient saisis d'épouvante à l'approche de ce cataclysme et ne pouvaient se résoudre à séparer les destinées du monde de celles de Rome. C'est qu'en effet il n'y a jamais eu sur la terre, dans Tordre matériel, de plus grande chose que l'empire romain; et je comprends que dans les premiers siècles de l'ère chrétienne on ait pu regarder la ruine de cette domination universelle comme le signe avantcoureur de la catastrophe finale. En tout cas, si l'expérience a démenti les prévisions de Tertullien, la haute importance que l'apologiste attachait à la conservation de l'empire était éminemment propre à inspirer aux païens plus de tolérance envers ceux qu^ils accusaient à tort d'hostilité contre l'État. Un des prétextes dont les ennemis de l'Église s'armaient le plus volontiers pour allumer contre elle la haine publique, c'est que les chrétiens s'abstenaient de prendre part aux fêtes bruyantes qu'on célébrait en l'honneur des Césars. Comme ces solennités finissaient le plus souvent par dégénérer en de véritables orgies, et qu'il s'y mêlait des pratiques superstitieuses auxquelles les disciples de l'Évangile devaient se refuser sous peine de trahir leur foi. ceux-ci se contentaient de
I'i:î J/APOLOGKTIQUE,
participer ;i rallégrcsse frunérale sans se départir des règles de la s£>l)riétL^ et de la modestie. Ils pensaient avec raison que la iidélit('' envers les d('j)Ositaires de rautorité ne consiste pas en de simples témoignages extérieurs, sous le masque desquels la trahison peut si facilement se cacher, mais qu'elle a sa vraie garantie dans une conscience droite et ferme. Ici l'apologiste reprend l'offensive pour montrer de quel côté se trouvent les ennemis de l'État. Il arrivait alors ce qui s'est répété plus d'une fois dans la suite des temps. Ceux (jui étaient les moins lents à trahir le pouvoir se montraient les plus ardents à dénoncer les autres, et c'est dans les rangs des conspirateurs que se recrutaient les espions et les délateurs publics. Habiles à cacher leur jeu, ils donnaient le change à l'opinion en affichant un zèle bruyant pour la défense de l'autorité. Grâce à leurs déclamations intéressées, l'Église prenait aux yeux du pouvoir la couleur d'un parti politique, et les agapes, ou repas de charité, se transformaient en autant d'assemblées factieuses oii l'on tramait toutes sortes de machinations contre l'État. Tandis qu'on trouvait la main de ces vils dénonciateurs dans tous les bouleversements qui avaient afïUgé l'empire, eux. poussaient l'effronterie jusqu'à imputer leurs propres méfaits à ceux qui prêchaient le respect des pouvoirs établis. Tertullien les démasque avec d'autant plus d'assurance qu'il s'appuie sur des faits notoires, palpables.
« J'interroge ici les Romains eux-mêmes ; je demande à cette immense multitude qui s'agite sur les sept collines, si jamais sa langue, toute romaine qu'elle est, épargna aucun César. Tibre, réponds-moi ! Parlez, écoles de gladiateurs! Si la nature n'avait recouvert les cœurs que d'une matière
LE CHRÉTIEN ET LE CITOYEN. m
transparente, pas un dans lequel on ne pourrait surprendre, comme dans un miroir, les images toujours nouA-elles de nou-> veaux Césars, avec le désir d'obtenir d'eux les largesses et les distributions accoutumées. Oui, voilà ce qui occupe les Romains, à l'heure même où ils crient : 0 Jupiter, prends sur nos jours pour ajouter aux siens. Un chrétien ne connaît pas ce langage, pas plus qu'il ne sait souhaiter un nouvel empc' reur. Le peuple, direz-vous, est toujours peuple. Soit. Mais cependant ce sont là des Romains : nous n'avons pas d'ennemis plus acharnés. Serait-ce peut-être que les autres ordres de TÉtat, selon le rang qu'ils occupent, aient montré une plus religieuse fidélité? Rien d'hostile, sans doute, dans le sénat, parmi les chevaliers, dans les camps, à la cour ; pas l'ombre d'une conspiration. D'où venaient donc les Cassius, les Niger et les Albinus ? D'où venaient ceux qui assassinent César, cachés entre deux bois de lauriers ^ ? Ceux qui s'exercent dans les gymnases à étrangler habilement leurs maîtres? Ceux qui forcent le palais à main armée, plus audacieux que les Sigérius et les Parthénius - ? D'où ils venaient ? Ils étaient Romains, si je ne me trompe, et non chrétiens. Tous, lorsque déjà couvait leur rébellion prête à éclater, sacrifiaient pour le salut de l'empereur, juraient par son génie, simu' laient plus ou moins la fidélité et surtout ne manquaient jamais d'appeler les chrétiens des ennemis publics. Les complices ou les partisans des dernières factions qu'on découvre tous les jours, misérables restes échappés à la moisson de leurs chefs parricides, n'ornaient-ils pas leurs portes de guirlandes ? Y en avait-il d'assez fraîches, d'assez touffues pour