‹ Tertullien (volume 2)Chapitre 98 sur 234 · ACCORD DE LA RAISON AVEC LA FOI · texte numérisé non relu

ACCORD DE LA RAISON AVEC LA FOI

foi, comme tout ce qui a Fintini pour ol)jet, ont uu côté par lequel ils échappent à la raison humaine, ils viennent y toucher par un autre endroit ; et c'est ce point de contact qu'il faut saisir et mettre en lumière. Ainsi le dogme de la Trinité est insondable dans ses profondeurs ; mais quoi de plus facile que de retrouver dans l'âme, dans la nature et dans la société une ébauche ou un reflet de la loi suprême qui régit l'existence divine ? L'union des deux natures en Jésus-Christ est assurément un mystère impénétrable ; mais il est impossible de concevoir la médiation divine sans une forme appropriée aux perfections de Dieu et aux besoins de l'homme. Ce que je viens de dire de l'incarnation, on peut le répéter de l'eucharistie qui la prolonge et la multiplie en quelque sorte. Dieu rendu accessible à l'homme par la réalité d'une présence spéciale et couronnant par le don de sa vie propre la vie animale et la vie intellectuelle qui se réunissent en nous! Quoi de plus propre à soutenir et à développer la moralité humaine que cette communion avec la divinité? L'incrédulité elle-même n'a pu s'empêcher de reconnaître que l'aveu sacramentel est à la fois le remède et la pénalité les mieux proportionnés à la nature de la faute. Elle est bien obligée d'avouer que l'Église exprime dans sa constitution le beau idéal d'une société religieuse, et que sa liturgie saisit l'homme par toutes les faces, comme ses sacrements s'adaptent à chaque âge et à chaque situation de la vie. Je ne fais qu'esquisser à grands traits ce plan de démonstration chrétienne. Déjà quelques esprits vigoureux y ont mis la main depuis un demi-siècle, et il en est résulté des œuvres vraiment originales; mais celui qui réunira ces éléments épars, pour lés coordonner dans une large et puissante synthèse, élèvera un

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monument qu'on pourra nommer la somme théologique de notre temps.

Pour en revenir à Tertullicn, nous di'vons conclure de son Traité sur le témoignage de l'âme, que l'apologiste chrétien n'amoindrit pas plus les forces naturelles de la raison qu'il ne cherche à les exagérer. En attribuant à l'âme humaine ces élans spontanés, instinctifs, dont nous venons de parler et qu'il appelle eruptiones dans son langage expressif, il s'éloigne de cette école extrême qui voit dans l'enseignement extérieur l'unique source de nos connaissances : pour lui, la nature, c'est-à-dire la conscience ou le sens intime, est une maîtresse dont l'âme répète les leçons : Magistra natura, anima discipnla^. D'un autre côté, il ne saurait venir en idée à personne de vouloir reprocher des tendances rationalistes à l'écrivain qui, avec Pascal, a dépeint sous les couleurs les plus énergiques la faiblesse et la corruption de notre nature. C'est donc à tort que, dans son Histoire de la philosophie chrétienne, le docteur Ritter accuse Tertullien d'avoir emprunté aux stoïciens ses idées sur les conditions de la nature humaine^ : il n'y a pas la moindre analogie entre les deux doctrines. D'après le Portique, Pâme se sutïît parfaitement à elle-même ; le sage n'a besoin que d^écouter la voix

1. De TesUmio animœ, v. « Quidquid aut illa edocuit, aut ista pprdicit a Deo traditum est, magistro scilicet ipsius magistrœ. » Il s'agit ici du seus Intime, et non de l'enseignement social; car TertuUieu oppose précisément ce témoignage de l'âme chez les païens aux leçons qu'ils recevaient du dehors. Saint Augustin n'a fait que développer cette proposition de son devancier dans sa belle thèse sur le maître intérieur de l'âme humaine.

2. Geschichte der christlichen Philosophie. Farter Tlieil, Hambourg, 18il, p. 3G3.

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(le la nature et de vivre conformément à ses lois pour arriver au bonheur : cette école oubliait que l'homme porte en lui les marques d'une déchéance profonde, que la voix des passions couvre souvent celle du devoir comme les ténèbres de l'erreur étouffent les lumières de l'intelligence. Tertullien n'a garde de méconnaître les ravages causés par le mal dans l'existence humaine. S'il admet que l'àme conserve à son insu et malgré elle une tendance naturelle vers le vrai et vers le bien, tendance qui résiste aux vices du cœur et aux égarements de l'esprit, il cherche dans la révélation un secours pour la raison et dans la grâce divine un remède contre les défaillances de la nature. Il veut amener les païens à la religion chrétienne en leur montrant qu'elle vient répondre à toutes les aspirations légitimes de l'àme, et corriger ce qui s'y trouve de défectueux ou de mal ordonné. Par là il indique les forces naturelles de l'intelligence et de la volonté en même temps qu'il en prouve l'insuffisance pour l'entière possession de la vérité et pour la pratique constante de la vertu. Tel est le sens exact et précis de l'opuscule sur Le témoignage de Vâme.

Nous avons joint l'étude de ce petit traité à celle de l'Apologétique dont il forme le complément. Certes, rien n'était plus propre à incliner vers le christianisme l'esprit des païens que d'établir l'étroite correspondance des dogmes évangéliques avec les témoignages naturels de l'àme. Mais, comme on a pu l'observer plus d'une fois, les préjugés ne raisonnent pas, surtout quand ils ont pour eux la force matérielle. La magistrature romaine continuait à persécuter les chrétiens sans s'inquiéter de leur innocence ni de leurs arguments. C'est pourquoi Tertullien achève sa requête en avertissant le

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pouvoir de l'inutilitr de ces violences contre une société qui grandit avec la lutte et se fortifie par elle.

« Courage donc, dignes magistrats! Assurés que vous êtes des applaudissements du peuple tant que vous lui inmiolerez des chrétiens, condamnez-nous, déchirez nos corps, appliquez-les à la torture, broyez-les sous vos piedsl Vos barbaries sont faites pour prouver notre innocence : c'est pourquoi Dieu permet que nous souffrions ces choses. Dernièrement, en condamnant une chrétienne à être exposée dans un lieu infâme plutôt que de la livrer au lion de l'amphithéâtre, vous avez reconnu que la perte de la chasteté est pour nous un supplice plus terrible que la mort elle-même. Mais où aboutissent les raffniements de votre cruauté? Ils sont l'amorce du christianisme. Plus vous nous moissonnez, plus nous multiplions, et le sang des martyrs devient une semence de chrétiens. Un grand nombre de vos sages ont recommandé la résignation et le mépris de la mort, Cicéron dans les Tusculanes, Sénèque dans les Hasards, Diogène, Pyrrhon, Calliniaus. Or l'exemple des chrétiens est mille fois plus élo({uent que les discours de vos philosophes. Ce prétendu entêtement que vous nous reprochez est une leçon puissante. Qui peut assister à ce spectacle sans éprouver le désir de scruter le mystère qu'il renferme? Le mystère une fois pénétré, ne vient-on pas se joindre à nous? Une fois dans nos rangs , n'aspire-t-on pas à souffrir , pour recevoir en échange la plénitude des grâces 'divines, pour obtenir au prix du sang le pardon des péchés? Car il n'est pas de fautes que le martyre n^efface. Aussi, grâces vous soient rendues pour vos sentences de mort! Mais que les jugements de Dieu sont contraires à ceux des hommes!

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Tandis quo vous nous condamnez, Diou nous a])sout^ » Je n'ajouterai que peu de mots à cette page, l'une des plus belles qu'on puisse trouver dans l'éloquence chrétienne. C'est là une de ces beautés de premier ordre qui rendent tout commentaire superflu. Vous chercheriez en vain dans Démosthène ou dans Cicéron une péroraison qui s'élève à cette hauteur de langage. Aussi plus d'un trait de ce célèbre morceau est-il devenu proverbial. Chaque fois qu'un orateur chrétien veut formuler la grande loi d'après laquelle FÉglise renouvelle sa fécondité dans le sacrifice, il cite le mot de Tertullien : « Le sang des martyrs est une semence de chrétiens. » Et quand Finnocence persécutée en appelle des jugements de la terre à ceux du ciel, elle ne manque pas de répéter avec le prêtre de Carthage ; « Les hommes nous condamnent, mais Dieu nous absout. » C'est le propre des hommes de génie d'exprimer la vérité sous une forme qui ne permet plus de séparer leur pensée de l'expression qu'ils ont employée pour la rendre.

i. Apolog., i.

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