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penchant au rigorisme se trouve également dans la question bien autrement grave des emplois et des charges publiques, TertuUien ne va pas jusqu'à déclarer les dignités de l'État incompatibles avec les devoirs de la vie chrétienne ; mais il y met des conditions qui en devaient fermer l'accès aux fidèles, en exigeant du magistrat qu'il n'enchaîne ni n'incarcère personne, qu'il ne décide jamais de la vie ou de l'honneur de ses semblables : c'était se faire une idée défectueuse de la douceur évangélique, qui n'exclut pas le moins du monde la justice. Même exagération par rapport aux marques extérieures du pouvoir. Par cela seul qu'on revêt les idoles de la prétexte, de la trabée, du laticlave, qu'on porte devant elles les verges et les faisceaux, TertuUien prétend qu'un magistrat chrétien doit renoncer à de pareils insignes, sous peine d'en être souillé. Personne, dit-il, ne peut paraître sans tache sous un habit couvert de taches. On ne manquait pas de lui répondre par l'exemple de Joseph et de Daniel qui, à la cour des rois ido* lâtres, n'avaient pas rejeté les ornements en usage parmi les Égyptiens et les Babyloniens. L'austère moraliste n'admet pas ce rapprochement : il se retranche dans la pauvreté évangélique et en appelle avec confiance aux humiliations du Christ. J'admire certainement l'éloquente fierté avec laquelle il foule aux pieds les pompes du siècle; mais on ne saurait se le dissimuler, cette tirade, toute belle qu'elle est, reste étrangère à la question, et brille moins par la sûreté de la doctrine que par l'éclat et la vivacité du mouvement.
« Le Seigneur a marché dans l'humilité et dans l'ignominie, sans demeure certaine : « le Fils de l'Homme, disait-il, « n'a pas où reposer sa tête. » 11 n'avait que des vêtements grossiers ; autrement il n'aurait pas dit ; « Ceux qui sont vêtus
« délicatement habitent lepalais des rois. » Enfin il était «sans « gloire, quant au visage età l'extérieur » , comme Isaïe l'avait annoncé d'avance. S'il n'a jamais exercé aucun pouvoir, même sur ses disciples, auxquels il rendit les services les pins humbles,' si, ayant pleine conscience de sa royauté, il refusa d'être roi, c'était pour montrer aux siens comment il faut envisager l'élévation et le faste de la dignité ou du pouvoir. A qui, je le demande, ces choses eussent-elles mieux convenu qu'au Fils de Dieu ? Que de faisceaux auraient marché devant lui ! quelle pourpre aurait flotté sur ses épaules! quel diadème aurait brillé sur sa tête, s'il n'avait jugé que la gloire du siècle est chose étrangère à lui et à ses disciples! Donc, ce qu'il n'a pas voulu, il Ta rejeté; ce qu'il a rejeté, il l'a condamné; ce qu'il a condamné, il l'a relégué parmi les pompes de Satan. Il n'aurait pas condamné ces frivolités, si elles ne lui étaient pas étrangères; or, ce qui n*est pas à Dieu ne saurait appartenir qu'au démon. Vous donc, qui avez renoncé aux pompes de Satan, sachez bien que revenir à quelqu'une d'elles, c'est de l'idolâtrie. Que ce simple avertissement vous suffise : toutes les puissances et les dignités de la terre sont non seulement étrangères à Dieu, mais ses ennemies, car c'est par elles que des supplices sont décrétés contre les serviteurs de Dieu, par elles que les châtiments destinés aux impies sont infligés aux fidèles *. »
Si tous les chrétiens avaient tenu un pareil langage, le paganisme eût été en droit de regarder la doctrine évangélique comme anti-sociale. Déjà, Messieurs, vous devez comprendre que l'Église ne pouvait pas suivre Tertullien sur le
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terrain où il s'engageait. De tels principes auraient creusé un abîme entre elle et la société humaine. Quand le prêtre de Carthage veut arguer de l'exemple du Christ pour ranger parmi les pompes de Satan les pouvoirs et les dignités de la terre avec l'éclat naturel qui les accompagne, il met son éloquence au service du sophisme. Ce n'est pas la domination par elle-même qui mérite l'anathème, mais l'abus qu'on en fait pour satisfaire l'orgueil et les passions. Si le Sauveur a dédaigné les grandeurs humaines, c'est, comme dit Pascal, « qu'il lui eût été inutile, pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi » ; mais il ne les a pas réprouvées pour cela : il s'est contenté de signaler Técueil en montrant de quel esprit elles doivent se pénétrer. A force de vouloir appliquer partout la lettre simple et nue de l'Évangile, Tertullien oublie que la chose essentielle est de revêtir l'esprit de Jésus-Christ. Or, l'esprit de Jésus-Christ, c'est-à-dire l'esprit de détachement et d'humilité, peut se trouver sur un trône comme dans une chaumière, sous la pourpre aussi bien que sous les haillons. L'erreur de Tertullien provient de ce qu'il ne peut pas se faire à Tidée d'un État chrétien : ayant devant les yeux un pouvoir persécuteur, et croyant la fin du monde proche, il s'imagine que l'idée delà souveraineté politique et de tout ce qui en découle est incompatible avec la notion du christianisme. N'avait-il pas dit dans V Apologétique que les Césars ne peuvent être Césars et chrétiens tout ensemble * ? Il est clair qu'en partant de ce principe, il devait arriver aux conséquences où nous l'avons vu aboutir ; mais l'avenir allait se charger de démontrer la possibilité d'un