‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 119 sur 211 · UN CAS DE CONSCIENCE AU III» SIÈCLE · texte numérisé non relu

UN CAS DE CONSCIENCE AU III» SIÈCLE

reparaître à des époques plus rapprochées de nous les diflBcultes en face desquelles se trouvaient les moralistes chrétiens pendant les premiers siècles de l'Église. Toutes les fois que rÉvangile pénètre dans un village idolâtre, les questions sou* levées par Tertullien se reproduisent sous une forme ou sous une autre. En présence des coutumes invétérées qu'y rencontrent les missionnaires de la foi, il s'agit pour eux de savoir ce que le christianisme peut s'assimiler et ce qu'il doit repousser, quels sont les usages propres à être tolérés comme n'ayant aucun rapport avec l'idolâtrie, et les cérémonies qu'il faut tenir pour superstitieuses. Or, il n'est pas toujours facile d'établir cette distinction, et l'on conçoit que des divergences d'opinion puissent naître à cet égard. L'histoire des missions catholiques au dix-septième et au dix-huitième siècle est remplie d'une discussion de ce genre au sujet des rites malabares et des cérémonies chinoises. Cette controverse forme, je ne dîfai pas le pendant, mais plutôt la contre-partie de celle qui agitait l'Église d'Afrique au temps de Tertullien* Vous n'ignorez pas quels grands résultats avait obtentis en Chine et dans VInde le zèle des Pères de la Compagnie de Jésus. Cette illustre société, l'une des gloires de l'Église catholique, était parvenue à force d'habileté et de persévérance à entamer sur tous les points ces deux pays idolâtres. Ses membres n'avaient rien oublié pour attirer à la foi chrétienne les Indiens et les Chinois en s' insinuant dans leur esprit par une stricte observation des coutumes nationales. Les uns n'hésitaient pas à reproduire dans leur genre de vie le r^ime des Brahmes les plus austères ; d'autres se faisaient parias pour trouver un accès plus facile auprès de cette classe réputée vile et infâme par le reste de la nation. Dans le

Céleste Empire, on les avait vus devenir tour à tour mandarins, astronomes, géographes, médecins, ambassadeurs même, et travailler ainsi au triomphe de la foi en se rendant utiles dans toutes les branches de la science et de l'administration. Assurément, on ne saurait assez louer des hommes qui s'imposaient de tels sacrifices pour gagner du terrain au milieu de contrées infidèles. C'était une application aussi ingénieuse que féconde de la grande maxime de l'apôtre : Il faut se faire tout à tous pour convertir les âmes au Christ. Mais il y avait dans cette voie de condescendance un écueil que les missionnaires jésuites ne surent pas complètement éviter. Partant de ce principe incontestable, qu'il ne faut pas heurter inutilement des usages établis, mais écarter au contraire tout ce qui est de nature à faire obstacle au rapprochement, ils allaient jusqu'à tolérer dans leurs néophytes des pratiques plus ou moins superstitieuses. Ainsi, pour ne pas choquer les préjugés Indiens, ils omettaient certaines cérémonies accessoires dans l'administration du baptême cachaient les noms de quelques objets du culte catholique sous des appellations insolites, permettaient aux femmes de porter un bijou nommé taly, qu'elles reçoivent le jour des fiançailles et sur lequel est gravée l'image d'une idole, etc. C'était pousser la tolérance à des limites où elle ne trouve plus dans la charité une excuse sufiisante. La question des rites malabares se reproduisait en Chine sous une autre forme. Il s'agissait de savoir si l'on peut licitement rendre à Confucius certains hommages que prescrivent les lois et qui ont l'apparence d'un culte religieux; s'il est permis de prendre part aux cérémonies qui se pratiquent en l'honneur des ancêtres, de saluer le vrai Dieu des noms chinois de Xanti et de Tien, qui semblent plutôt

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désigner la nature extérieure ou le ciel, etc. Voyant avec quelle opiniâtreté invincible les Chinois s'attachent à ces coutumes traditionnelles, les jésuites croyaient devoir ménager de telles susceptibilités en fermant les yeux sur des actes qui ne leur paraissaient pas empreints d'un caractère religieux. Il leur en coûtait de sacrifier l'avenir d'une chrétienté florissante à des scrupules qu'ils tenaient pour exagérés. C'est en ce sens qu'ils expliquaient leur conduite dans une lettre au pape Clément XI :

« Nous souhaiterions de tout notre cœurxju'il fût eh notre pouvoir d'abolir toutesMes coutumes et les rites des païens où l'on pourrait apercevoir le moindre soupçon de mal. Mais, dans la crainte de fermer pour cette sévérité l'entrée de l'Évangile et la porte du ciel à un grand nombre d'àmes, nous sommes obligés, à l'exemple des saints Pères au temps de la primitive Église, de tolérer les cérémonies des Gentils qui sont purement civiles; de manière cependant qu'autant que la chose peut se faire sans danger, nous les retranchons peu à peu, en y substituant des cérémonies chrétiennes*. »

On voit assez par ces paroles avec quelle entière bonne foi les jésuites procédaient dans cette affaire : ils ne toléraient les cérémonies chinoises que par motif de nécessité, avec la ferme intention d'en faire tomber l'usage à mesure que le christianisme s'implanterait dans le pays. Mais n'était-ce pas une erreur de fait que d'envisager comme des usages purement civils les hommages qu'on rend à Confucius et le culte des ancêtres morts ? Les missionnaires dominicains, d'accord avec les vicaires apostoliques établis dans ces contrées,

1. Histoire de la Compagnie de Jésus, Crétineau-Joly, Paris, 1851, t. V, p. 45.

SfôO LA COURONNE DU SOLDAT,

n'hésitaient pas à y voir autant de superstitions païennes. De là un grave différend qui, porté d'Asie en Europe, divisa les esprits, absolument comme au temps de Tertullien. Les savants prenaient fait et cause pour ou contre les jésuites de la Chine. Ceux-ci s'appuyaient sur l'opinion des mandarins et des lettrés qui, en paroles du moins, n'attribuaient aucun caractère religieux aux usages en question: l'empereur Kang-Hi, consulté à ce sujet, avait fait une déclaration dans le même sens. Aux yeux de Leibnitz, un tel jugement suffisait pour justifien les Pères de la Compagnie de Jésus. Mais d'abord, la bonne foi des Chinois n'a jamais été proverbiale: la réponse des lettrés pouvait fort bien n'être qu'un mensonge ajouté à tant d'autres. Puis, quelle que fût l'opinion de ces derniers sur le point en litige, il fallait bien aussi tenir compte de celle des bonzes et du peuple. Du moment que la masse de la nation, et cela n'était guère douteux, attachait à ces cérémonies des idées superstitieuses, les chrétiens ne pouvaient y participer sans que leur manière d'agir prît aux yeux du grand nombre une couleur analogue. La tolérance des jésuites était en tout cas répréhensible par ce côté. Avec cette sagesse et cette longanimité qui le*distinguent, le Saint- Siège différait son jugement sur une question qui, résolue dans un sens ou dans un autre, allait entraîner les plus graves conséquences. D'une part, on pouvait craindre qu'un acte d*autorité ne vînt anéantir dans l'Extrême-Orient tout un. siècle de travaux; de l'autre, il fallait empêcher que la religion dégénérât dans ces contrées lointaines en un mélange bizarre de christianisme et de paganisme. Pour éclaircir les difficultés en instruisant la cause sur les lieux mêmes, Clément XI envoya comme légat aux Indes et en Chine Charles

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de Tournoûj aîrchévêquê d'Antîoche» Ce prélat m tahia pas à se convaincre que les rites malabares n'étaient pasplui innocents que les cérémonie^ chinoises^ et par suite il condamna hautement les uns et les autres. Appuyés dans leur résistance par quelques évêques portugais^ les missionnaires jésuites refusèrent d'obéir au mandement du légat. Un décret de l'Inquisition vint confirmer la sentence de l'archevêque, mais sans plus de succès. Une première bulle de Clément XÏ ne parvint pas davantage à terminer le débat. Gomme le pape distinguait à bon droit les Usages purement civils dés cérémonies superstitieuses, les jésuites se crurent autorisés à retenir certaines pratiques qu'iU rangeaient dans la première classe. Il fallut qu'une deuxième bulle, lancé en 1715, vint couper court à leurs subterfuges en les obligeant à rompre avec toutes les coutumes chinoises. Encore la querelle futelle loin de s'apaiseri Dans la conviction où ils étaient que ces mesures de rigueur entraîneraient la ruine du christianisme sur les bords du .fleuva Jaune et du Gange, les missionnaires épuisaient tous les palliatifs et les moyens dilatoires pour retarder une catastrophe qui leur paraissait imminente. Un deuxième légat envoyé en Chine, Mezzabarba, leur avait fait quelques concessions, qui les encouragèrent de nouveau dans leur résistance. Enfm> Benoît XIV comprit la nécessité de mettre un terme à des luttes qui pouvaient faire accuser l'Église de vouloir pactiser avec les superstitions païennes. Les bulles E(V quo singulari et Omnium soUid^ tudinum condamnèrent sans la moindre restriction les rites malabares et les cérémonies chinoises. Devant ce jugement solennel toute opposition tombait d'elle-même. Ainsi que les jésuites l'avaient prévUj les empereurs de la Chine, jusqu'à*

lors assez favorables aux chrétiens, prirent occasion de cette défense absolue pour déchaîner contre eux une persécution qui finit par détruire l'œuvre des missionnaires dans cet immense État. Mais, ce qui importait plus que tout le reste, la morale évangélique était sauve, et l'Église dégagée d'une solidariré qui aurait pu la compromettre aux yeux de ses ennemis et porter atteinte à l'intégrité de la foi.

Cet exemple mémorable nous montre que l'Église ne craint pas de repousser, même au prix des plus grands sacrifices, tout ce qui ressemble de près ou de loin à une transaction quelconque avec l'erreur. Chaque fois qu'elle se trouve en contact avec le polythéisme, elle interdit aux néophytes toute participation à des coutumes que des motifs sérieux lui font envisager comme suspectes d'idolâtrie. Mais, d'un autre côté, elle se garde bien d'étendre cette proscription aux usages purement civils. En deux mots, elle s'abstient également des rigueurs inutiles et des concessions imprudentes. Or, comme nous l'avons déjà fait observer, les individus ou les corporations n'imitent pas toujours cette sage réserve. Après avoir trouvé un excès de condescendance dans la conduite de plusieurs missionnaires de la Chine et de Tlnde, nous allons rencontrer chez Tertullien une exagération dans le sens inverse, un système d'exclusion poussé jusqu'aux dernières limites de la sévérité.

Déjà, dans le traité sur VIdolâtrie, le prêtre de Carthage ne s'était guère montré favorable à l'état militaire. «Il n'y a. pas de communauté possible, avait-il dit, entre les serments faits à Dieu et les serments prêtés à l'homme, entre l'étendard du Christ et le drapeau de Satan, entre le camp de la lumière et le camp des ténèbres; une seule et même vie ne

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peut être due à deux maîtres, à Dieu et à César*. » Un incident survenu vers Tannée 202 dans quelque partie de l'empire lui fournit l'occasion de manifester davantage la répulsion que lui inspirait la profession des armes. Lui-même va nous apprendre dans quelle circonstance il composa son opuscule sur la Couronne du soldat.

« Voici ce qui s'est passé ces jours derniers. Les très puissants empereurs distribuaient des largesses aux soldats, qui venaient les recevoir la couronne de laurier sur la tête. L'un d'eux, plus soldat de Dieu, plus intrépide que ses frères, qui s'imaginent pouvoir servir deux maîtres, se distinguait de tous les autres, en ce qu'il s'avançait la tête nue, tenant à la main sa couronne inutile et manifestant par là qu'il était chrétien. Tous de le montrer au doigt : de loin on le raille, de près on s'indigne. La clameur arrive jusqu'au tribun ; le soldat se présente à son tour. — Pourquoi, lui dit aussitôt le tribuM, es-tu si différent des autres ? — Je ne puis, réponditil, faire comme eux. Sur ce qu'on lui en demandait la cause : — Je suis chrétien, répliqua-t-il. soldat glorieux dans le Seigneur ! On délibère sur ce refus, on instruit l'affaire ; l'accusé est traduit devant les préfets. Là, prêt à revêtir un joug plus léger, il dépose son lourd manteau, quitte sa chaussure incommode, pour marcher désormais sur une terre sainte ; il rend cette épée qui n'avait pas été jugée nécessaire à la défense du Seigneur, et laisse tomber la couronne de sa main. Depuis lors, rougi en espérance de son sang, chaussé comme le demande l'Évangile, prenant pour glaive la parole de Dieu, revêtu de toute l'armure dont parle l'apôtre, et

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