UN CAS DE CONSCIENCE AC IIP SIÈCLE
narines l'odorat à tous les souffles, et placé le tact aux extrémités de la main. C'est au moyen de ces instruments, mis au service de l'homme intérieur, que l'àme jouit des dons divins. Quel fruit retirc't-on des fleurs? car la matière essentielle, ou du moins la matière principale des couronnes, ce sont les fleurs des champs. Ce qu'on y cherche, me réponds-tu, c'est Todeur, la couleur, ou l'une et l'autre à la fois. Eh bien, quels sont les sens afflectés par la couleur et par Podeur? La vue, j'imagine, et l'odorat. Quel est le siège propre à ces deux sens? Les yeux et les narines, si je ne me trompe. Jouis donc des fleurs par la vue et par l'odorat, puisque c'est à ces sens qu'est attaché le plaisir; jouis-en par les yeux et par les narines, puisque ce sont les organes oU siègent ces sens. La substance a été communiquée de Dieu, la coutume vient du monde; toutefois, une coutume qui n'est pas dans Tordre ne peut prescrire contre l*usage légitime. Que les fleurs tressées ou enlacées en bouquet, retenues par la soie ou par le jonc, restent pour toi ce qu'elles sont abandonnées à elles-mêriies et libres : une chose que Ton regarde et que l*on respire. Si tu as tant de goût pour un faisceau de fleurs réunies Tune à l'autre, afin d'en porter un plus grand nombre à la fois et d'en respirer le parfum en même temps, cache-les dans ton sein j puisqu'elles ont tant de pureté ; répands-les sur ta couche^ puisqu'elles ont tant de délicatesse; confie-les à ta coupe, puisqu'elles ont tant d'innocence ; jouis-en autant de fois que tu as de sens. MaiSj placées sur la tête, quel plaisir te donnent-elles? en quoi une couronne te profite^ t-elle plus qu'un bandeau? De cette manière la couleur t'échappe, le parfum n'arrive pas jusqu'à tes narines : la délicatesse est perdue pour toi. Il est aussi contraire à la nature de recher^
m) LA COUKOiN.NE DU SOLDAT.
cher des Heurs pour la tête que des sons pour les narines. Or, tout ce qui est contre nature mérite, dans l'opinion de tous, la dénomination de monstre; chez nous, pareille chose est flétrie du nom de sacrilège contre Dieu, maître et auteur de la nature *. »
A coup sûr, il est difficile d'avoir plus d'esprit que n'en montre ici l'ingénieux écrivain : cette tirade sur l'usage des fleurs est très piquante; mais n'est-ce pas abuser des ressources de l'imagination que de peindre sous des couleurs si sombres une coutume fort innocente, jusqu'à vouloir en faire une chose monstrueuse et sacrilège? Lors même qu'on admettrait le principe d'où elle part, la démonstration de Tertullien n'en deviendrait pas plus concluante. Les fleurs peuvent conserver sur la tête de l'homme leur couleur ou leur parfum ; elles ne sont donc pas détournées par là même de leur destination naturelle, qui est d'être vues et senties. Mais, du reste, il serait superflu de discuter une objection, plus subtile que sérieuse : en donnant la terre aux enfants des hommes, selon l'expression du Psalmiste, Dieu leur a permis d'employer les productions de la nature pour l'ornement du corps et suivant les usages de la vie civile. Quoi qu'il en soit, on ne peut qu'admirer la force d'invention que possède ce grand maître, et le talent avec lequel il sait féconder un sujet pour en tirer tout le parti possible. A propos d'un épisode insignifiant, d'une couronne de laurier, il trouve moyen d'élever le débat à la hauteur d'une question de principes, et d'élargir le cadre de la discussion de manière à y faire rentrer la religion tout entière. Il touche à l'Écriture sainte, parcourt la tradition,