‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 136 sur 211 · s. Épiphane, adv, Hœres., iSi · texte numérisé non relu

s. Épiphane, adv, Hœres., iSi

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texte que Dieu veut rester le seul agent et que tout effort de la volonté humaine serait un obstacle à ses opérations.

Cette fausse mystique entraînait par voie de conséquence un ascétisme antisocial. Pour des rêveurs dont le but suprême était d'anéantir en eux les facultés humaines, il ne pouvait être question ni de science, ni d'art, ni d'industrie, ni d'intérêts matériels, ni de vie de famille, ni d'ordre civil ou politique. Un piétisme étroit les portait à exagérer la discipline chrétienne. Tandis que l'Église cherchait dans le jeûne un moyen d'assurer à l'âme la souveraineté sur le corps, les montanistes abusaient de cette pratique afin d'arriver à l'extinction des forces naturelles, qui leur semblait l'unique voie pour s'élever à Dieu. Tout en faisant le plus grand éloge de la virginité, l'Église était fort éloignée de vouloir amoindrir la sainteté du mariage ; les montanistes, au contraire, envisageaient l'union conjugale comme un fait de simple tolérance. L'Église abhorrait l'idolâtrie, qu'elle s'efforçait d'extirper par tous les moyens légitimes, mais elle se gardait bien d'interdire toute relation sociale avec les païens ; aux yeux des montanistes, les usages les plus indifférents de la vie civile prenaient le caractère d'une apostasie. Docile aux leçons du Sauveur, l'Église admettait à la réconciliation toute pénitence sincère ; les montanistes voyaient dans ce pardon un encouragement au mal, et prétendaient en exclure certains péchés graves. C'est pour justifier de pareilles rigueurs que ces fanatiques prétextaient une révélation nouvelle qui devait compléter l'enseignement des apôtres.

Yoilà le moutanisme envisagé dans les traits principaux qui le caractérisent. Déjà, Messieurs, il nous est facile de voir que rien ne ressemble moîns au gnosticisme dont saint

Irénée a tracé le tableau dans son Traité contre les hérésies. On ne s'éloignerait même pas de la vérité en disant que la secte phrygienne est une réaction contre les tendances de la Gnose. Les gnostiques sont des rationalistes qui, sous prétexte de construire la philosophie de la foi, altèrent le christianisme par un mélange d'idées païennes ; les montanistes, de faux mystiques qui absorbent la science dans une fo aveugle, et remplacent par Textase tous les eflforts de Tactivité humaine. Il n*y a de commun entre ces systèmes contemporains Tun de l'autre que l'odieuse répartition des hommes en deux classes, les pneumatiqws et les psychiques. C'est là que viennent se rencontrer deux mouvements d'idées si diflférents à leur point de départ, Tous êtes trop familiers avec l'histoire pour ignorer (jue les extravagances de l'hérésiarque phrygien se sont reproduites plus d'une fois dans le cours des siècles chrétiens. Je ne veux point parler des sectes d'illuminés que le protestantisme traîne à sa suite, telles que les quakers, les méthodistes, les chercheurs, les trembleurs, etc. Montan et ses prophétesses ne leur ont pas laissé le soin d'inventer quoi que ce soit en fait de visions et de rêveries. Mais, déjà au moyen âge, vers le treizième siècle, nous trouvons une répétition de ce mysticisme insensé dans les élucubrations d'Amaury de Bène et de David de Dinan, dans les folles prétentions des frères et des sœurs du Libre-Esprit, dans les tendances réformatrices des Frères apostoliques dirigés par Ségarelli et Fra Dolcino, dans les idées panthéistiques de l'abbé Joachim et de maître Eckardt. Le fond commun à toutes ces doctrines, c'est l'attente d'un règne du Saint-Esprit, différent de celui du Fils exprimé dans l'Évangile et de celui du Père réalisé sous la loi mosaïque. Ce troi-.

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sième règne ou cet âge de l'Esprit-Saint devra s'établir par une révélation plus haute que les précédentes, pour aboutir à une manifestation supérieure de la vie religieuse. C'est exactement l'idée du montanisme, qui, à défaut de tout auti*e mérite, a du moins celui de l'originalité, tandis que les sectes du même genre qui ont paru depuis lors en sont réduites à une imitation plus ou moins servile.

Pour en revenir à cette première forme de l'illuminisme dans l'histoire de l'Église, vous concevez sans peine qu'elle dut soulever la plus vive opposition. Ce n'est pas que les partisans des nouvelles prophéties eussent l'intention de rompre avec le reste des fidèles ; non, ils voulaient tout simplement ge distinguer de la masse des chrétiens, et constituer au sein même de l'Église une réunion d'hommes éclairés par des lumières supérieures. En outre, comme les montanistes ne se posaient pas en adversaires du dogme, leur tentative pouvait fort bien n'être envisagée dans le principe que comme un redoublement de sévérité en matière de discipline. Voilà ce qui explique pourquoi le pape Éleuthère, par exemple, ne les traita pas au commencement de son pontificat avec la rigueur qu'avaient déployée les papes Anicet et Soter. Dans ces temps qui touchaient à l'âge apostolique, il était si peu rare de trouver des hommes favorisés de dons extraordinaires, qu'on ne se hâtait pas de voir dans de pareils phénomènes l'effet d'une fraude ou d'une imposture. Cependant le faux mysticisme de Montau et de ses prophétesses Priscilla et Maximilla ne tarda point à être dévoilé. Plusieurs conciles tenus dans l'Asie Mineure condamnèrent les visionnaires de la Phrygie ; des hommes éminents, tels que le rhéteur Miltiade, les réfutèrent par des écrits qui malheureusement ne

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sont pas arrivés jusqu'à nous. Bientôt l'Église entière s'émut d'un mouvement qui menaçait de s'étendre et de gagner au loin. Dans leur sollicitude pour leurs frères de l'Asie Mineure, les martyrs de Lyon écrivirent au pape Éleuthère une lettre par laquelle ils priaient le pontife d'apaiser ces troubles naissants. Condamné par le Si^e apostolique, réprouvé de toutes parts comme une erreur pernicieuse pour les âmes, le montanisme aurait disparu sans laisser de trace après lui, s'il n'avait trouvé un appui dans le plus grand écrivain de l'époque.

S'il peut y avoir un spectacle étrange dans la vie d'un homme de génie, c'est de voir une intelligence comme celle de Tertullien devenir la dupe des rêveries de quelques fanatiques sans nom et sans talent. Cette défaillance d'une nature si richement douée est assurément l'une des meilleures preuves de la faiblesse de Tesprit humain. Toutefois, Messieurs, quelque difficulté que l'on éprouve à résoudre ce problème psychologique, j'espère qu'il aura reçu pour vous quelques lumières des explications que nous venons de don< ner. Si le montanisme avait heurté de front le symbole de la foi, nul doute que Tertullien ne Teût repoussé comme une atteinte directe au dogme. Mais ce n'est pas sous cet aspect que se présentait la nouvelle école : elle n'annonçait pas le dessein de vouloir rien innover dans la doctrine, et semblai^ borner sa mission à une réforme disciplinaire. On conçoit donc que le prêtre de Garthage ait pu se joindre à elle et continuer à combattre les hérésies avec le même zèle qu'auparavant, parce qu'il n'attribuait point un caractère d'hétérodoxie à une réforme morale qui ne niait aucun dogme. En cela, sans doute, il se trompait ; car, quel que soit le point

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de départ d'une morale défectueuse, elle aboutît nécessairement à des erreurs dogmatiques. Mais enfin, lorsqu'on veut expliquer la conduite d'un homme, il faut tenir compte des illusions qui ont pu obscurcir son jugement. Par le fait, TertuUien ne s'est jamais cru séparé de l'Église, et rien ne nous autorise à conclure qu'il ait eu l'intention de rompre avec elle. Pour lui toute la question se réduisait à serrer le frein aux passions, afin de laisser à la nature humaine le moins de liberté possible. Dès lors, le montanisme devait le séduire par plus d'un côté. L'extrême sévérité qu'affectaient les nouveaux* prophètes répondait trop bien à la tendance naturelle de son esprit pour qu'il ne fût point disposé à y voir la marque d'une mission divine. N'était-ce pas une réaction contre le gnosticisme qui lui inspirait une si vive antipathie, et une opposition absolue à la société païenne pour laquelle il éprouvait tant de répulsion ? Comment ne pas croire que Dieu çût suscité des hommes enflammés d'un tel zèle pour la pureté de la doctrine et pour la réformation des mœurs ? Une fois cette conviction formée dans l'esprit de Tertullien, le reste s'ensuivait de soi. L'Église n'admettait pas la nouvelle discipline que les montanistes voulaient introduire au milieu d'elle ; il fallait par conséquent appuyer l'innovation sur une autorité différente de celle des apôtres et de leurs successeurs : cette autorité ne pouvait être que celle de Dieu lui-même, confirmant la mission des réformateurs par des signes authentiques de sa volonté, par des dons extraordinaires, tels que la prophétie et l'extase. Tertullien avait trop le sens du surnaturel pour reculer devant la croyance à de pareils faits qui lui paraissaient d'ailleurs suffisamment établis.

Sans doute, il a dû en coûter au prêtre de Carthage qui ne cessait d'opposer aux hérétiques l'autorité de l'Église, il a dû lui en coûter, dis-je, de subordonner cette autorité aux vues particulières de quelques individus. Mais d'abord il a pu se méprendre sur la portée de l'opposition que faisait l'Église aux doctrines de Montan, et réduire aux proportions d'un parti le nombre de ceux qui les repoussaient ; peut-être se confirmait-il dans ce sentiment par l'indulgence qu'avait montrée à cet égard le pape Éleuthère dans les premières années de son pontificat. Il se persuadait que le jugement de l'Église, dominant les réclamations partielles de ceux qu'il regardait comme relâchés dans leurs principes, finirait par devenir favorable aux maximes austères dont il se constituait le défenseur. Venaient ensuite ces paroles du Sauveur qui retentissaient perpétuellement à ses oreilles : « Le Paraclet vous enseignera des vérités que vous n'êtes pas encore capables de comprendre. » Fallait-il restreindre cette promesse aux apôtres, ou bien l'étendre à toute la suite des siècles? Toujours porté à exagérer l'élément surnaturel, Tertullien ne pensait pas que l'action de l'Esprit-Saint dût se borner à préserver l'Église de toute erreur dans son enseignement ; il y voyait en outre une source de révélations nouvelles suivant les besoins des diverses époques. Enfin, Messieurs, il ne faut pas s'imaginer que la conduite d'un homme se règle toujours d'après les lois d'une logique rigoureuse : bien tles inconséquences, qui étonnent à première vue, s'expliquent par l'entraînement de la passion, par la chaleur de la controverse, par les froissements qu'entraîne le choc d'opinions différentes, par l'irritation que produit dans une âme ardente la pensée de se voir contredite ou méconnue. En réunissant ces divers

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mobiles pour les joindre auK motifs que nous tirions tout à l'heure du montanisme lui-même, on n'a pas de peine à comprendre l'attitude prise par Tertullien dans la deuxième moitié de sa vie.

L'esprit montaniste commence à poindre dans le traité sur VIdoldtrie, pour se manifester davantage dans le livre de la Couronne du soldat; l'opuscule sur la Fuite pendant la persécution va nous le montrer dans son plein développement.

C'était vers Tannée 202. Une persécution devenait imminente. Effrayé des progrès du christianisme, Septime-Sévère songeait à y mettre un terme par un édit de proscription. Alors, une question surgit parmi les fidèles. Peut-on se soustraire au péril par la fuite, ou même prévenir la dénonciation en se rachetant à prix d'argent ? 11 ne s'agissait pas de savoir s'il est permis à un chrétien de renier sa foi devant un tribunal quelconque. L'obligation de la confesser en pareil cas ne fournit un objet de doute pour personne. Seulement, l'on se demandait s'il faut regarder comme licite l'emploi de moyens humains dans le but d'échapper à un danger de mort. Tertullien n'hésite pas à se prononcer pour la négative dans un ouvrage adressé à l'un de ses amis, Fabius. Selon lui, tout le débat porte sur ce point unique : la persécution vient-elle de Dieu ou du démon? Si elle vient de Dieu, il n'est pas permis de la fuir. Voici comment il développe sa proposition :

« La persécution est un tribunal devant lequel l'homme est éprouvé ou réprouvé. Or le jugement n'appartient qu'à Dieu. C'est le van au moyen duquel le Seigneur purifie son aire, qui est l'Église, en agitant de son souffle cet amas confus de fidèles, pour séparer le froment des martyrs d'avec la paille des apostats. C'est encore l'échelle que Jacob vit en

songe, et sur laquelle les uns montaient au ciel, tandis que les autres descendaient vers la terre. Il faut donc regarder la persécution comme une arène. Or, qui invite au combat, sinon celui qui promet la couronne et les récompenses?,,, Tout ce qu'opère la persécution se fait à la gloire de Dieu qui éprouve ou réprouve, qui élève ou abaisse. Or ce qui intéresse la gloire de Dieu ne peut arriver que par sa volonté. Quand croit-on plus fermement à Dieu, si ce n'est lorsqu'on redoute davantage, au temps de la persécution? Alors l'Église se tient sur ses gardes. Alors la foi est plus active, plus soumise à la règle, plus assidue aux jeûnes, aux veilles, à la prière, aux exercices de l'humilité, de la dévotion, de la cha* rite envers le prochain; plus zélée pour les œuvres de la sain* teté et pour la pratique de la tempérance. L'homme n'a d'autres mobiles que l'espérance et la crainte. Il n'est donc pas permis d'attribuer au démon un événement qui a pour résultat de rendre meilleurs les- serviteurs de Dieu *. »

TertuUien conclut de là qu'il n'est pas permis de fuir la persécution, parce qu'elle vient de Dieu et qu'elle est une source d'avantages spirituels. C'était l'une des thèses favorites de Montan et de ses disciples. Or, lorsqu'on y regarde de près, ce raisonnement se réduit à un pur sophisme. Nul doute que rien n'arrive sans la volonté de Dieu, en ce sens que Dieu veut positivement le bien, et qu'il n'enlève pas toujours à l'homme le pouvoir de faire le mal ; mais il ne s'ensuit nullement qu'il soit l'auteur des maux qui nous arrivent. Tertullien confond la simple permission divine avec la volonté positive et directe. Il est des choses que Dieu permet, ou pour

i. De Fuga in porsecutioney i.

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mieux dire, qu'il n'empêche pas, soit pour en tirer un plus grand bien, soit afin de ne pas détruire la liberté humaine, mais il ne les en réprouve pas moins pour cela. Ainsi, quelque avantage qui puisse en résulter, la persécution reste toujours en soi un mal moral et physiqqe, parce que, d'une part, elle est une injustice, et de l'autre une source de peines et de tourments. Assurément Dieu sait faire sortir le bien du mal, c'est le secret de sa providence ; mais le mal n'en demeure pas moins le mal, et il est toujours permis de le fuir ou de l'éviter par des moyens légitimes. Les adversaires de Tertullien auraient pu lui répondre par cet argument personnel : toutes les maladies qui affligent l'homme arrivent par ce que vous appelez la volonté de Dieu, et l'âme peut retirer le plus grand profit de ces épreuves physiques qui affaiblissent l'empire des sens, nous font rentrer en nous-mêmes et nous permettent de faire éclater notre patience et notre résignation. En conclurez-vous qu'il n'est pas permis de se préserver de la maladie ou de la guérir par les remèdes que procure la médecine? TertuUien a beau dire que la persécution ne vient pas du démon, mais par le démon * : rien n'est plus faux. C'est l'erreur et le vice qui cherchent à opprimer la vérité et la vertu. Vouloir faire remonter la cause de cette iniquité jusqu'à la source de tout bien, ce serait regarder Dieu lui-même comme l'auteur du mal.

Le prêtre de Carthage n'est pas plus heureux dans la suite des raisonnements qu'il imagine pour défendre sa thèse. C'est à tort qu'il reproche un manque de confiance en Dieu à ceux qui, se défiant de leurs propres forces, cherchaient à éviter

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