De Fuga in pe^^secutione, x
IDÉE D|UlSYSTÈME. 29^
raient entre les mains des idolâtres \ Quelquefois on avait recours à d'autres moyens non moins licites. Comme la délation était l'arme favorite qu'employaient le despotisme impérial, plusieurs chrétiens n'hésitaient pas à se sauver d'une mort certaine en obtenant le silence des dénonciateurs moyennant une somme d'argent. Tertullien tombe dans la déclamation, lorsqu'il voit une apostasie formelle dans l'exercice 4'un droit qu'il est impossible de refuser à l'homme sans outrer les préceptes de la religion. Voici les considérations que le moraliste africain fait valoir à l'appui de ses anathëmes :
« Il ne faut pas plus se racheter de la persécution que fuir devant elle. Toute la différence est ici dans l'argent. Si la fuite est un rachat gratuit, le rachat à prix d'argent équivaut à une fuite. Certes, ici encore, c'est la pusillanimité qui inspire un tel subterfuge. Tu te rachètes de ce que tu crains, donc tu fuis. Ton pied est resté immobile; mais tu cours dans ton or. En deux mots, par là même que tu es resté à prix d'argent, tu as fui. Quoi ! racheter à prix d'argent cet homme que le Christ a racheté de son sang I quelle lâcheté indigne de Dieul quelle contradiction avec les plans de celui qui pour toi n'a pas épargné son propre Filsl... Ahf fuis, fuis plutôt
i. De fuga in persecutionef ix. Ce passage, où Tertullien éuumère les trois degrés de la hiérarchie, les évêqttes, les prêtres et les diacres, est fort important, n prouve que l'Église d'Afrique était constituée au deuxième siècle comme les Églises de TAsie Mineure à l'époque de S. Ignace d'Antioche. n n'y a place dans les premiers temps de l'Église ni pour le système presbytérien, ni pour les prétentions radicales de ceux qui voudraient étendre le sacerdoce à tous les fidèles. Depuis Jésus-Christ et les apôtres, le gouvernement ecclésiastique a toujours eu la forme que nous retrouvons aujourd'hui dans l'Église catholique. Quant aux sectes protestantes, elles reproduisent l'anarchie des hérésies anciennes, et non la constitution de l'Église primitive, ce qui est bien différent.
294 LE MONTANISME.
que d'avoir des sentiments assez bas pour payer à vil prix l'homme qui a coûté si cher au Seigneur. Le Christ l'a délivré des anges qui tiennent le monde sous leur puissance» des esprits mauvais, des ténèbres du siècle présent, du jugement étemel, de la mort sans fin. Et toi, tu voudrais traiter pour lui avec un délateur, avec un soldat, avec quelque juge prévaricateur, entre la tunique et le sein, comme dit le proverbe, rachetant ainsi dans l'ombre celui que le Christ a racheté, que dis-je? qu'il a affranchi à la face du monde f Peux'tu l'estimer libre, et croire que tu le possèdes, à moins d'avoir fourni une rançon semblable à celle du Seigneur, comme nous l'avons dit, la rançon du sang ? Pourquoi, en rachetant un chrétien dans lequel réside le Christ, acheter le Christ d'un homme?... Il ne convient pas que le Christ soit acheté à prix d'argent. Comment le martyre pourrait-il se consommer pour la gloire de Dieu> s'il nous était permis d'acheter par un tribut le droit d*être chrétiens? Marchander ainsi sa foi, c'est se révolter contre la volonté de Dieu *. »
J'ai appelé cette tirade une pure déclamation, parce que c'est de l'éloquence hors de propos. Il ne s'agissait pour les chrétiens qui voulaient se soustraire à la h,aine de vils délateurs, ni de marchander leur foi, ni de vendre le Christ à prix d'argent. L'admirable énergie de Ces invectives ne les empêche pas de porter à faux. La question n'était pas de savoir si un chrétien, interrogé sur sa foi devant les tribunaux de la terre, peut avoir le droit de la renier : tout le monde s'acfcordait à voir dans une pareille conduite la plus grande des prévarications. Si tel avait été l'objet de la controverse, TertuUîen
j. be fitia inpeneeutioney xii.
aurait eu raison d'employer les fortes expressions que nous venons de lire. Mais, sauf les hérétiques, personne ne révoquait en doute l'obligation de confesser la foi pour tous ceux qui étaient traduits en justice. Seulement, ce précepte allait-il jusqu'à interdire à un chrétien le moyen de prévenir une dénonciation pour sauver sa vie? Et, quoique ces mesures de prudence humaine ne fussent pas de l'héroïsme, devait-on les regarder comme un acte d'apostasie ? Il fallait tout le rigorisme de Tertullien pour le prétendre. Il sent bien lui-même que son langage paraîtra dur et intolérable. Aussi se retranchet-il derechef derrière l'autorité des nouveaux prophètes. Pour comprendre sa doctrine, il faut avoir reçu le Paraclet, formule sacramentelle qui exprime l'affiliation à l'école de Montan *. En effet, ces paroles donnent la clef du traité sur la Fuite pendant la persécution.
L'esprit du montanisme s'y révèle d'un bout à l'autre. Nous l'avons vu, les faux mystiques du deuxième siècle voulaient réduire l'homme à un état de pure passivité, en le dépouillant de son action propre et personnelle. Leur théorie sur l'extase ou sur l'inspiration divine les amenait à ce résultat. Dès lors, le sentiment dont Tertullien entreprend la défense s'explique de lui-même. Une persécution éclate : il f\àni l'ester immobile entre les mains de Dieu, attendre en silence que l'arrêt de mort vienne nous frapper, et ne faire aucun effort pour détourner de notre tête le coup qui nous menace. Agir autrement, c'est s'insurger contre la Providence et méconnaître le plan divin ; car Dieu veut la persécutiouj donc il n'est pas permis de la fuir sans accuser sa bonté ou se