‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 151 sur 211 · Ad Scapulam, i · texte numérisé non relu

Ad Scapulam, i

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312 DERNIERS tIRAVAUX DE TERTULLIEN

sanguinaires. Une cécité complète venait d'atteindre Vigellius. Sous le gouveraeur Hilarianus, le peuple vociférait: « Plus d'aires pour les chrétiens ! » Par un juste retour de la justice divine, la perte totale des moissons laissa les aires vides de»Més. Des phénomènes extraordinaires, un bouleversement complet dans l'ordre des saisons, semblaient aux uns et aux autres autant de signes précurseurs de la colère divine. Dans la Gappadoce, le préteur Herminian us, devenu la proie vivante des vers qui fourmillaient dans ses plaies, expirait en disant: « N'en dites rien à personne, de peur que les chrétiens ne se réjouissenti. j> .— « Triomphez, chrétiens! » s'écriait en mourant un autre persécuteur non moins fougueux, Cécilius Gapilla, gouverneur de Byzance. Tout cela ne laissait pas de faire une vive impression sur les esprits, et donnait au langage des apologistes. une hardiesse toujours croissante. Le procon* sul d'Afrique, Scapula, était malade et pouvait craindre un sort pareil à celui de ses devanciers. Tertullien profite habile* ment de la situation pour adresser au magistrat cette remon' trance sévère :

« Quant à toi, SCapula, puisse la maladie qui te travaille n'être qu'un simple avertissement; mais rappelle-toi l'ordre que tu as donné de livrer aux bêtes Mavilus d'Adrumète. Aujourd'hui encore le sang appelle le sang. Du reste, songe à l'avenir. Loin de nous la pensée de vouloir t'épouvanter, nous qui n'avons peur de personne; mais nous voudrions sauver tous les hommes en leur persuadant de ne point s'attaquer à Dieu. Ne pourrais-tu pas, tout en remplissant les devoirs de la magistrature, conserver des sentiments humains, puisque vous aussi vous êtes sous le glaive ? Condamner les coupables qui avouent, appliquer à la torture les coupables

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qui nient, voilà ton oflSce : la loi n'exige rien -de pljas. Gonséquemment vous êtes les premiers infracteurs de la loi, en torturant ceux qui avouent, pour les contraindre à nier. Tant il est vrai que vous proclamez notre innocence quand vous ne voulez pas nous frapper sur notre simple déclaration*. »

Non te îerremuSy quia nec timemus. Tel est le langage que l'Église n'a cessé de tenir aux pouvoirs assez aveugles pour ne pas voir qu'en la persécutant ils méconnaissent leurs propres intérêts. Quand elle leur montre l'abîme qu'ils se creusent à 'eux-mêmes, ce n'est pas qu'elle cherche à les épouvanter par de vaines terreurs. Confiante dans les promesses de son divin fondateur, elle n'a besoin d'intimider personne, parce qu'elle n'a rien à redouter pour son avenir. Loin de menacer la sécurité des trônes et la liberté des peuples, ses avertissements solennels ne tendent qu'à consolider les uns et à faire prospérer les autres. Aussi, chaque fois que l'Église élève la voix pour rappeler les sociétés humaines au respect du droit, de la conscience et de la vérité, elle plaide la cause de ses adversaires plus encore que la sienne propre. Car les nations vivent d'ordre, de paix, de justice ; et la religion est la plus sûre garantie de ces grandes choses du monde moral. C'est elle qui met un frein aux convoitises de l'orgueil, prévient ou apaise les troubles en s'attaquant aux mauvaises passions qui en sont la source. Conséquemment tout pouvoir qui s'acharne à détruire ce rempart de l'autorité se nuit à luimême et compromet sa propre existence. Il s'affaiblit de. toute la force qu'il enlève à la religion. Quant à l'Église, tranquille

i. Ad Scapulam, m, iv.

sur les destinées qui l'attendent, elle se borne à indiquer d'avance le terme fatal auquel aboutiront les efforts de ceux qui l'oppriment et l'avenir qu'ils se réservent par leurs tentatives aussi insensées que coupables. C'est dans ce sens que Tertullien écrivait au proconsul d'Afrique : « Nous ne craignons rien pournous-mêmes, mais nous voudrions vous empêcher, dans votre intérêt, de vous attaquer àDieu. » Au point où en était arrivée, après le deuxième siècle, la lutte du christianisme avec le paganisme, il était facile de prévoir que la persécution n'arrêterait pas les progrès de l'Évangile. Aussi, soit découragement de voif l'inutilité de leurs mesures répressives, soit pressentiment secret du triomphe assuré à la cause qu'ils combattaient, quelques proconsuls commençaient à se relâcher de leur sévérité envers les chrétiens. La lettre à Scapula renferme à cet égard des détails assez curieux. Tel magistrat était le premier à suggérer aux fidèles traduits devant son tribunal des réponses évasives pour les dérober à la mort. Tel autre glissait dans l'acte d'accusation un grief étranger à la religion, afin que Tabsence de preuves permît de ne pas donner suite au procès. Tel enfin mitigeait la peine en se bornant à infliger une amende ou une torture légère*. De là le ton d'assurance avec lequel s'expriment les apologistes au troisième siècle. C'est le langage d'hommes convaincus par tout ce qui se passe sous leurs yeux que désormais la cause est gagnée et que le christianisme est à la veille de son triomphe. L'Église est déjà trop forte et trop nombreuse pour que les persécutions les plus sanglantes puissent l'arrêter dans son développement,

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