SEIZIEME LEÇON
L'éloquence chrétienne confirmée par les faits. — Les Actes du martyre de sainte Perpétue et de sainte Félicité. — Éléments divers qui entrent dans la composition de cette pièce. — Le rédacteur des Actes appartenait à l'école de Tertullien. — Les sentiments de la nature en présence du sacrifice que demande la foi.—- La piété filiale et l'amour maternel.
— Lutte du sentiment avec le devoir. — Les affections humaines eonoblies et transfigfurées par le christianisme. — Comparaison avec des scènes analogues de la littérature profane. — Caractère surnaturel de la résignation chrétienne. — Les visions de sainte Perpétue. — Cabne
et intrépidité des martyrs en face de la mort La dernière agape des
confesseurs de la foi. — Mérite littéraire des Actes de sainte Perpétae.
— Un panégyrique de saint Augustin.
Messieurs,
Pendant que les apologistes écrivaient, les martyrs souffraient. Les uns et les autres contribuaient également au triomphe de la foi, ceux-ci, en mourant pour elle, ceux-là, par l'ardeur qu'ils mettaient à la défendre. Il en résulte que. si l'on veut étudier la lutte du christianisme avec le paganisme, deux genres d'écrits méritent une même attention, les ou^Trages des Pères de l'Église et les Actes des martyrs. Ici, c'est l'Évangile en action et pris sur le fait; là, c'est la religion chrétienne justifiant ses doctrines en attaquant les erreurs du vieux monde. Voilà pourquoi nous n'avons négli^îé jusqu'à présent aucune de ces deux branches de la littérature ecclésiastique, dont l'une est à l'autre ce que la théon>
est à la pratique et l'idée au fait. C'est dans le même but que je me propose de parcourir avec vous les Actes de sainte Perpétue et de sainte Félicité, afin de saisir dans leur application vivante les enseignements de la foi que Tertullien développait avec tant d'éloquence au sein de l'Église d'Afrique. Avant de vous introduire au cœur de ce drame si plein de vie et d'intérêt, je vous dois. Messieurs, quelques détails historiques qui serviront à en faciliter l'intelligence. Tubupbium était une ville de l'Afrique proconsulaire, peu éloignée de Carthaçre. C'est là que l'édit de persécution de Septime- Sévère vint atteindre les martyrs dont nous parlons. Pour se conformer au décret impérial, le proconsul Minutius Timinianus les avait transférés àCarthaçre, dans l'intention de les livrer au supplice : mais la mort le frappa sans qu'il eût pu rendre la sentence. Hîlarianus, qui lui succéda dans le gouvernement de la province, reprit le projet de son prédécesseur. L'empereur venait d'élever son fils Géta à la dignité de César. Voulant rehausser l'éclat des fêtes célébrées à cette occasion, Hilarianus résolut de donner en spectacle les prisonniers de Tuburbium. C'étaient de jeunes catéchumènes, Révocat et Félicité, tous deux esclaves; Saturnin et Secundule, auxquels vint se joindre plus tard Sature, et enfin une femme âgée de vingt-deux ans, Vivia Perpétue, aussi distinguée par sa naissance que par son éducation. Celle-ci, mariée à un homme de condition, avait conservé son père et sa mère; l'un de ses deux frères était catéchumène, et de plus elle avait un enfant qu'elle nourrissait encore de son lait. On s'attaquait de préférence aux néophytes, parce que l'édit de . proscription rendu par Septime-Sévère ne s'appliquait dans sa teneur stricte et littérale qu'à ceux qui embrasseraient le
christianisme à l'avenir. Tout cela se passait en Tannée 203. Pour se faire une idée exacte de la pièce que nous allons étudier, il faut distinguer lés divers éléments qui entrent dans sa composition. Une partie a été écrite par sainte Perpétue elle-même, une autre par l'un de ses compagnons de martyre, Sature; le reste est dû à la plume d'un compilateur, qui a réuni ces deux documents pour les compléter par une préface et par la relation du supplice des six confesseurs dé la foi. Or je ne doute pas un instant que ce compilateur n'ait appartenu à l'école de Tertullien. D'abord, la conformité de son style avec celui du prêtre de Garthagè est telle qu'on pourrait être tenté de vouloir attribuer à ce dernier la rédaction des Actes, si le silence complet de l'antiquité permettait de rien affirmer à cet égard. Ce qui me parait certain, c'est que Tauteur de la préface était affilié à la secte de Montan. Comment ne 'pas tirer cette conclusion lorsqu'on y lit des phrases telles que celles-ci : « L'effusion de l'Esprît-Saint devait être plus abondante dans les dernîfnrs temps, c'est-àdire au troisième siècle, qu'aux époques précédentes. — Nous reconnaissons et honorons les nouvelles prophéties et les nouvelles visions, suivant la promesse divine qui en a été faite*. » C'est exactement le langage que tenaient les montanistes pour accréditer la mission de leurs prophètes comme organes du Paraclet; et s'il est possible d'y trouver, absolument parlant, un sens orthodoxe, on ne saurait méconnaître l'intention que révèlent ces paroles, lorsqu'on a égard aux circonstances particulières qui les ont provoquées. Aucun catholique ne se serait exprimé de la sorte dans un moment
i. Àeta PerpetuŒt édit. Migne, Patrolog., t. III, p. 15.
UNE SCÈNE DE MARTYRE EN AFRIQUE. 3tl
OÙ il s'agissait précisément de combattre les nouvelles prophéties alléguées par Montan et ses disciples. Il me semble donc difficile de se méprendre sur la couleur montauiste répandue dans la préface des Actes de sainte Perpétue. L'auteur aura voulu tirer parti des visions dont cette héroïque jeune femme avait été favorisée, pour y chercher un argument a pari en faveur du caractère prophétique de Montan. C'est dans ce but qu'il accole à ce drame pathétique un eiorde et une péroraison qui trahissent son dessein. Faut-il en conclure, comme l'a fait Basnage, que sainte Perpétue et sainte Félicité elles-mêmes appartenaient à la secte qui séduisit Tertullien par son apparente austérité? Pas le moins du monde. S'il en avait été ainsi le compilateur montaniste n*eût pas manqué de s'en prévaloir; et dans le pompeux éloge qu'il fait de Perpétue, Tertullien n'aurait point passé sous silence un détail si favorable a sa cause*. D'ailleurs, quel moyen de s'arrêter à une pareille hypothèse, lorsqu'on pense que le nom de ces deux saintes a pris place dès la plus haute antiquité dans le canon de la messe; que leur mémoire est célébrée dans les plus anciens martyrologes; que la prin* eipale église de Carthage était placée sous leur invocation*; qu'on lisait la i*elation de leur martyre dans l'assemblée des fidèles au temps de saint Augustin ^ et que ce grand docteur
1. De an/ma, LV. Quand Tertullien veut parler de femmes montanistes, U a soin de dire « Soror apud nos, sôror nôstra, » De relandis virg.^ xvii, De anima^ xiv. Ce n'est pas ainsi qu'il s'exprime sur le compte de sainte Perpétue. Les montanistei^, ne se croyant pas séparés des catholiques, qu'ils se contentaient d'appeler pxifchl'qnes^ honoraient avec eux les martyrs de TÉglise. C'est ce qui explique, comment un écrivain de cette secte a pu recueillir avec respect les Actes de sainte Perpétue, pour s'en faire une arme dans l'intérêt de son parti.