‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 154 sur 211 · Victor Vltensis, lib. i, de PersecuU Vandal · texte numérisé non relu

Victor Vltensis, lib. i, de PersecuU Vandal

3S2 LËSJAGTËS Db SAINTE PERPÉTUE. ^.

a composé trois discours pour glorifier leurs vertus? Certes, l'Église se serait bien gardée de leur décerner de tels honneurs, si le moindre soupçon d'hérésie avait pu les atteindre. Je vous demande pardon, Messieurs, de m'étendre si longtemps sur ces détails préliminaires, mais lorsqu'on aborde une pièce qui a soulevé tant de controverses, il importe d'en écarter ce qui pourrait lui prêter à tort une physionomie douteuse. En résumé, si la préface des Actes de sainte Perpétue trahit une main montaniste, cette addition postérieure n'en diminue pas la valeur. La relation elle-même, qui porte un caractère tout différent, n'en reste pas moins un chef-d'œuvre où le mérite littéraire s'ajoute au parfum de piété qui s'en échappe. Ce qui fait la grandeur de la scène au milieu de laquelle nous transporte l'ouvrage dont je m'occupe, c'est que les plus beaux sentiments de la nature s'y trouvent en présence du sacrifice que demande la foi. Quand le génie de Corneille voulut peindre une de ces situations qui enlèvent l'àme et la ravissent hors d'elle-même, il choisit l'une des plus grandes affections humaines, l'arnour conjugal, pour la placer en face d'un devoir supérieur sous lequel la conscience lui ordonne de fléchir. Toute la poésie de Polyeucte est dans cette lutte de la nature avec la grâce. Eh bien, je n'hésite pas à dire que les Actes de sainte Perpétue et de sainte Félicité sont d'un pathétique plus noble encore et plus élevé. Saint Augustin fait à ce sujet une remarque dont la délicatesse égale la profondeur. Le démon, dit-il, ne voulut point mettre aux prises avec l'amour conjugal celle qui vivait déjà par la pensée dans le ciel; il choisit pour elle une épreuve plus dégagée des sens, en cherchant à briser son courage par la force d'une affection qui se présenterait à elle sous les dehors de la reli-

UNE S^GÈNË DB MARTYRE EN AFRIQUE. 3i3

gioii. C'est pourquoi il fit appel aux deux sentiments les plus purs qui puissent pénétrer le cœur humain, la pieté filiale et l'amour materneP. De là le charme incomparable qui s'attache à cette relation. C'est une jeune femme qui soufiVe du désespoir auquel sa fermeté va réduire son vieux père encore païen, mais que ni les larmes ni les cheveux blancs du vieillard ne parviendront à détourner du sacrifice qu'elle doit à Dieu; (ine jeune mère pleine de tendresse et d'alarmes pour l'enfant qu'elle va délaisser, mais qai puisera dans sa foi l'énergie dont elle a besoin pour triompher d'elle-même. Quant au supplice qui l'attend, elle n'en tient aucun compte, elle le désire, elle l'appelle. Si quelque chose pouvait ébranler son courage, ce seraient les douleurs morales de la fille et de la mère ; mais non, son sacrifice est fait : elle mourra pour Dieu tout en plaignant son père, tout en demandant jusqu'à la fin à revoir l'enfant qu'on lui enlève. Assurément, il serait difficile d'imaginer une situation plus touchante : même au point de vue de l'art et de la poésie, je la préfère à celle qu'a choisie Corneille pour le plus beau de ses drames. Mais je craindrais d'afiaiblir par l'analyse un récit qu'il faut placer dans la bouche de Perpétue pour lui conserver son éloquente simplicité.

« Comme nous étions encore avec nos persécuteurs, et que mon père continuait à vouloir me faire tomber par l'affection qu'il me portait, je lui dis : Mon père, voyez-vous ce vase qui est par terre? Oui, me dit-il, je le vois. J'ajoutai : Peut on lui donner un autre nom que le sien ?i Non, répondit-il. ;îrfî même, lui répliquai -je, je ne puis me dire autre chose que

* 1. Sermo cclxxxi, in Perpetuam,

ce que je suis, c'est-à-dire chrétienne. A ce mot, mon père irrité se jeta sur moi, pour m'arracher les yeux ; mais il ne fit que me maltraiter et s'en alla vaincu avec les inventions du démon. Ayant été quelques jours sans revoir mon père j'en rendis grâce au Seigneur, et son absence me laissa goûter un peu de repos. Ce fut dans ce court intervalle que nous fûmes baptisés; or TEsprit ni*înspira de ne demander au sortir de l'eau que la patience dans les peines corporelles.

« Peu de temps après, on nous conduisit en prison : j'en fus effrayée, car je n'avais jamais vu de pareilles ténèbres. la rude journée I la chaleur était étouffante à cause de la foule; puis les soldats nous poussaient; enfin, je séchais d'inquiétude pour mon enfant. Alors les pieux diacres. Tertins et PoifiponiuS, qui nous assistaient, obtinrent pour de l'argent que nous puissions sortir et passer quelques heures dans un endroit plus commode.de la prison, afin d'y respirer à Taîse. Nous sortîmes : chacun pensait à soi ; j*allaitai mon enfant qui se mourait de langueur. Inquiète pour lui, j'en parlai à ma mère ; je fortifiai mon frère et lui recommandai mon fils. J'étais accablée de douleur, parce que je les voyais eux-mêmes réduits à cet état par atnour pour moi. Je passai plusieurs jours dans ces anxiétés; mais ayant obtenu qu'on me laisserait mon enfantj je cotntoençai bientôt à ne plus les ressentir : je me trouvais toute consolée, et la prison tne devint un palais, en sorte que j'aimais mieux y être qu'ailleurs^ »

On a dit de certaines pages qu'elles paraissent écrites avec Une plume tirée de l'aile d'un ange. Celle que je viens de

1; Acta Perpétues, i, 2.

VOUS lire mérite ce nom. Il y règne .un ton d'innocence et de candeur inimitable. Jamais l'amour maternel transfiguré par la grâce n'a trouvé d'accents plus vrais ni plus purs. Cette frayeur qui saisit la jeune martyre à la vue d'une prison ténébreuse; cet oubli de soi-même qui ne la rend sensible qu'aux douleurs de sa mère et de son frère; ce cachot qui se change pour elle en palais du moment que son enfant lui est rendu, tout cela est d'une vérité et d'une délicatesse de sentiment qui n'ont rien d'approchant dans la littérature profane. Et lorsqu'on pense que cette relation a été écrite la veille même du supplice, ces détails, racontés avec une naïveté charmante, empruntent à la solennité du moment le caractère d'une poésie vraiment céleste. Ce n'était là toutefois que le prélude du sacrifice : la constance de Perpétue allait être soumise à de plus rudes épreuves.

« Peu de jours après, continue la sainte, le bruit se répandit que nous devions ôtre interrogés. Mon père survint aussitôt de la ville, consumé de tristesse ; il monta vers moi pour ine faire tomber. Ma fille, me dit-il, aie pitié de mes cheveux blancs ; aie pitié de ton père, si toutefois je mérite que tu m'appelles de ce nom. Si, moi-même de mes mains que voici, je t'ai élevée jusqu'à cette fleur de l'âge, si je t'ai préférée à tes frères, ne me rends pas l'opprobre des hommes. Regarde tes frères, regarde ta mère et ta tante, regarde ton fils qui ne pourra, vivre après toi; quitte cette fierté qui nous perdrait tous, car aucun de nous n'osera plus élever la voix, si tu es condamnée au supplice. Ainsi me parlait mon père dans sa tendresse,'me baisant les mains, se jetant à mes pieds et m'appelant avec larmes non plus sa fille, mais sa dame. Et moi, à la vue des cheveux blancs de mon père, j'étais désolée

en pensant que, seul de toute ma famille, il ne se réjouirait pas de mon martyre. Et je le fortifiais en disant : Il n'arrivera de tout ceci que ce qu'il plaît à Dieu ; car sachez bien que nous sommes en la puissance de Dieu, et non dans la nôtre. Et il s'en alla tout triste.

< Un autre jour, comme nous dînions, on vint tout à coup nous enlever pour l'interrogatoire, et nous arrivantes au forum. Le bruit s'en répandit aussitôt dans les quartiers voi* sins, et il se fit un concours immense. Nous montâmes sur l'estrade. Les autres furent interrogés et confessèrent la foi. Quand mon tour fut venu, voilà mon père qui se présente avec mon fils; il me fait descendre d'un degré et me dit en suppliant: Aie pitié de l'enfant. Le procureur Hilarianus, qui avait reçu le droit du glaive à la place du proconsul Minutius Timinianus, mort peu de temps avant, me disait de son côté: Épargne les cheveux blancs de ton père, épargne l'enfance de ton fils, sacrifie pour la prospérité des empereurs. Je n'en ferai rien, répondis-je. Es-tu chrétienne? me demanda Hilarianus. Je lui répondis : Oui, je suis chrétienne. Gomme mon père se trouvait toujours là pour me faife tomber, Hilarianus commanda de le chasser, et il fut frappé d'un coup de verge. Je ressentis le coup comme si j'eusse été frappée moi-même, tant je compatissais à l'infortunée vieillesse de mon pèrei Alors le juge prononça la sentence par laquelle nous étions condamnés aux bêtes; et nous descendîmes joyeux à la prison. Comme mon enfant était accoutumé à recevoir de moi le sein et à demeurer avec moi dans la prison, j'envoyai aussitôt le diacre Pomponius pour le demander à mon père, mais mon père ne voulut point le donner. Or il plut à Dieu que l'enfant ne demandât plus de nourriture et que je ne fusse

pas incommodée de mon lait, de sorte que je restai sans inquiétude et sans souffrance*, » ^

Je doute. Messieurs, que Part dramatique avec toute sa force d'invention puisse créer une situation plus émouvante, ni représenter sous une forme plus expressive la lutte du sentiment avec le devoir. Toute fiction pâlirait devant la réalité simple et nue d'un tel spectacle. Aussi je comprends l'enthousiasme avec lequel saint Augustin célébrait devant le . peuple d'Hippone la mémoire de Perpétue. Ce qui le ravissait d'admiration dans cette héroïque figure, c'est l'alliance de la piété filiale et de l'amour maternel avec ce que la foi a de plus vif et de plus profond. « Dans la réponse qu'elle fait à son père, s'écrie le grand évêque, elle observe le précepte qui ordonne d'honorer les parents, et déjoue en même temps les ruses de Tennemi de son salut. Ne pouvant obéir aux paroles du vieillard, elle lui garde du moins son affection tout entière. Elle respecte les droits de la nature dans celui dont sa loi l'oblige à détester l'erreur ; et la douleur qu'elle ressent de voir maltraiter son père ajoute à la gloire de son martyre, sans rien ôter au mérite de son courage*. » Là est, en effet, la beauté suprême de ce drame. Pendant que la nature y conserve tous ses droits, la foi n'oublie aucun de ses devoirs. Le cœur de Perpétue se déchire à la vue des cheveux blancs de son père, qui vient l'implorer avec larmes. Une chose l'afflige surtout : seul de toute la famille, le vieillard, retenu dans les ténèbres de l'idolâtrie, ne se réjouira pas du martyre de sa fille. Elle cherche à le consoler par les motifs que suggère la religion; et ce sentiment de piété filiale la suivra jusque de-

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