DIX-HUITIÈME LEÇON
La prière, élément indispensable de la vie chrétienne.— Traité de VOrai- ' . son dominicale, — La prière chrétienne; son esprit et son caractère. — La prière dans l'antiquité païenne.— Formules de la prière païenne dans Xénophon, Cicéron, Horace, Tibulle, Ovide, etc. — Elles expriment toutes le sensualisme qui faisait le fond des cultes polythéistes. ■^ Caractère plus spiritualiste de la prière chez Platon, Sénèque et Juvénal. — Comparaison avec l'Oraison dominicale. — Conditions et effets de la prière. — Réponse aux objections tirées de l'immutabilité .divine, ' ^
Messieurs,
. Le livre de la Patience est le premier de ce genre que l!on rencontre dans la littérature chrétienne. En choisissant pour sujet réloge d'une vertu particulière, à l'imitation des philosophes ou des rhéteurs de l'antiquité, Tertullien transportait dans réloquence sacrée une méthode familière aux écrivains profanes. Mais, si cette dissertation morale ressemble, quant à la forme, aux traités de Sénèque sur la colère, sur la cléinence, sur la tranquillité de l'àme et sur la constance du sage, elle en diffère complètement pour le fond des doctrines. D'après l'enseignement du Portique, l'homme ne doit attendre que de lui-même ce qui peut le rendre vertueux : sa raison seule lui suggère les motife qui déterminent sa conduite, et le }3ut;de son activité morale ne dépasse guète les limite^ de: la société terrestre. Pour le prêtre de Carthage, la, rgr'àce. divine
est le principe de la sainteté, l'Homme-Dieu son idéal, et la béatitude céleste son couronnement. C'est la différence même entre l'ordre surnaturel et les conditions de la nature déchue. Or, si la sainteté est le résultat de l'action divine et de la coopération humaine, ne faut-il pas que Phomme confesse son insuflSsance en implorant le secours du ciel ? En d'autres termes, la prière est le moyen habituel et ordinaire par lequel nous obtenons l'assistance divine. Tertullien ne pouvait man« quer de porter son attenlion vers cet élément indispensable de la vie chrétienne. De là son traité de V Oraison dominicale , par lequel il a frayé la voie à saint Cyprien et à d'autres Pères de l'Église latine. Il est intéressant de voir comment ce beau sujet a été développé pour la première fois dans l'élo^ quence sacrée.
La prière est une expression vivante et pratique des doc-* trines religieuses, qui se traduisent tout entières dans cette élévation de l'àme vers la divinité. L'homme parle à Dieu suivant ce qu'il pense sur lui, et ce langage du cceur est le plus sûr témoignage de sa foi. La prière s'élève ou s'abaisse avec les croyances qui l'inspirent. Lorsqu'une religion n'a sur la divinité que des idées grossières, la prière se matérialise comme elle : demande ou action de grâces, tout se rapporte aux besoins du corps et se renferme dans les biens de la terre. Au contraire, que l'idée de Dieu se dégage de ces ikusses représentations et s'épure dans l'intelligence humaine, aussitôt la prière prend un caractère plus spiritualiste et plus moral. Il suffit de comparer la prière des païens, égoïste et sensuelle, avec la prière de l'Ancien Testament, pour con^ tater la supériorité du mosalsme sur la religion des Grecs et 4ês Romains. Tant il ost vrai que l'état religieux d'un peuple
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se mesure au degré de perfection auquel s'élève chez lui la prière publique ou privée. Gela étant, l'Évangile a dû se résumer dans la prière chrétienne comme dans un abrégé de ses doctrines aussi sublime que populaire. TertuUien observe avec sa pénétration habituelle ce rapport intime entre le dogme et le culte. Aune révélation nouvelle, dit-il, devait répondre une formule d'oraison plus parfaite que les prêtédentés :
« Esprit de Dieu, Parole de Dieu, Raison de Dieu, Parole de la Raison et Raison de la Parole tout ensemble, Jésus-Christ Notre-Seigneur nous enseigna une nouvelle formule de prière, à nous qui sommes les disciples du Testament nouveau ^ Car ici encore il fallait que le vin nouveau fût renfermé dans de nouvelles outres, et que le morceau de drap neuf fût joint à un vêtement également neuf. D'ailleurs, tout ce qui existait autrefois a été ou changé, la circoncision par exemple, ou complété, comme le reste de la loi, ou accompli, comme la prophétie, ou perfectionné, comme la foi elle-mtoie. La grftce nouvelle de Dieu a spiritualisé tout ce qui était charnel, en passant l'Évangile comme une sorte d'épongé sur toute l'antiquité. Évangile dans lequel Jésus-Christ Notre-Seigneur a prouvé qu'il est tout à la fois et l'Esprit de Dieu, et la Parole de Dieu, et la Raison de Dieu : l'Esprit en tant qu'il a pré-
1. En appelant le Verbe Esprit de Dieu, Tertullien ne confond nullement le Fils arec TEsprit-Saint. Le lirre contre Praséoi va nous montrer avec quelle précision il distinguait les trois personnes de la THnité. S'il désigne le FUs sous le nom d'Esprit, pour marquer sa puissance, c'est qu'en effet cette dénomination convient à la nature divine, commune aux trois personnes. Quant aux termes identiques de Raison et de Parole, ils expriment la sagesse divine avant ou après sa manifestation **xtérieure.
valu, la Parole en tant qu'il a enseigné, la Raison en tant qu'il est venu. Aussi l'Oraisoii établie par le Christ se compose-t-elle de ces trois éléments : le parole qui la profère, l'esprit qui en fait la puissance, et la raison qui raccùeille*. » Après avoir posé en principe que le Nouveau Testament devait trouver son expression liturgique dans uiie prière nouvelle, TertuUien s'attache à commenter l'Oraison dominicale, qu'il appelle à juste titre l'abrégé de l'Évangile. Il voit dans le mot Père par où elle débute un indice de l'esprit nouveau que le Christianisme est venu répandre, parmi les hommes, et il observe avec raison que l'Ancien Testament lui-même n'a pas coutume d'appliquer à Dieu cette dénomination. En effet, dans la religion mosaïque, l'idée de la souveraineté divine domine celle de la paternité, et la crainte de Jéhovah l'emporte, dans le cœur de l'Hébreu, sur des sentiments plus tendres, bien que le précepte de Famour divin se trouve inscrit en tête de la Loi. C'est la relation du serviteur avec le maître plutôt que celle du fils avec le père. Quant aux religions païennes; elles ne soupçonnent même pas cet attachement filial, qui n'exclut pas la crainte respectueuse, mais qui la relève par une soumission pleine de joie et de tendresse. On y honore les dieux, on les redoute, on réclame leurs faveurs ; mais l'amour est absent de ces hommages intéressés. Ce que nous appelons la piété entrait si peu dans l'esprit des anciens, qu'Aristote, résumant leurs idées sur ce point, né craignait pas de dire : (n II serait absurde de prétendre qu'on aime Jupiter. » Dans le christianisme, au contraire, l'amour divin doit occuper le premier rang parmi