De Oratione, xi\-xYn
376 TRAITÉ DB L'ORAtSON DOMINICALE.
veilleux effets d'une prière accomplie avec les dispositions qu'il vient de marquer :
« Qu'est-ce que Dieu refuserait à la prière faite en esprit et en vérité, lui qui l'exige ? Nous savons combien grande est cette efficacité, par ce que nous en avons lu ou entendu dire. La prière de l'Ancien Testament délivrait du feu, des bêtes féroces, de la famine, et pourtant elle n'avait pas reçu sa forme du Christ. Plus forte est la prière du chrétien. Si elle ne fait pas descendre au milieu des flammes l'ange de la rosée, si elle ne ferme pas la gueule des lions, si elle ne transporte pas vers ceux qui ont faim la nourriture préparée pour les faboureurs S si enfin elle n'éteint pas le sentiment de la dousAlfeur par l'effet de la grâce, elle opère davantage en armant de patience ceux qui souffrent et qui sentent leurs souffirances. Avec la force qu'il obtient par elle, le fidèle peut mesurer la grandeur du bienfait aux tourments qu'il lui est donné d'endurer pour le nom de Dieu. Autrefois la prière attirait des calamités sur la tête des méchants, dissipait les armées de l'ennemi, arrêtait les pluies fécondantes. Aujourd'hui la prière de la justice détourne la colère de Dieu, veille au salut des ennemis, élève une voix suppliante pour les persécuteurs. Est-il étonnant que la prière puisse appeler du ciel les eaux de la grâce, elle qui a su en faire descendre le feu ? Seule, elle triomphe de Dieu. Le Christ, qui lui a communiqué toute puissance pour le, bien, savait qu'elle n'opérerait point le mal. Rappeler les âmes des défunts du chemin même de la mort, restaurer les faibles, porter remède aux malades
1. Allusion au chap. xiv de Daniel, où Tange du Seigneur, voulant nourrir le prophète dans la fosse aux lions, porte Habacuc en Babylonît *vcc le repas que celui-ci avait apprêté pour «es moissonneurs.
LA PRIÈRE CIIRÉTÏEÎ^ilNE. 377
délivrer du pouvoir des démons, ouvrir les portes de la prison, briser les chaînes de l'innocence, voilà les seules œuvres de la prière. Elle efface les péchés, repousse les tentations, éteint les persécutions, console les âmes timides, réjouit les cœurs généreu-x, guide le voyageur, apaise les flots, jette l'épouvante parmi les malfaiteurs, nourrit le pauvre, conduit le riche, prévient, arrête ou répare les chutes. La prière est le rempart de la foi ; elle nous sert d'arme et de trait contre l'adversaire qui nous épie de toutes parts. Donc n'avançons pas sans cette arme ; soyons fermes au poste pendant le jour, et veillons la nuit. C'est sous cette armure céleste que nous devons garder le drapeau de notre souverain, l'oreille toujours ouverte à la trompette de l'ange. Aussi bien les anges eux-mêmes sont-ils en prière. Il y a plus, toute créature s'associe à leurs concerts. Animaux domestiques et bêtes sauvages, tous prient à leur manière et fléchissent le genou : au sortir de l'étable ou de la caverne, ils ne restent pas en face du ciel la bouche muette, mais le son de leur voix trahit le sou£9e qui les anime. L'oiseau, à son réveil, se dresse vers le ciel, au lieu de mains il étend ses ailes en forme de croix, et dit quelque chose qui ressemble à une prière. Pourquoi insister davantage sur cette obligation ? Le Seigneur lui-même a prié ; à Ivii l'honneur et la puissance dans les siècles dans les siècles ^ f »
C'est par ce magnifique éloge de la prière que se termine le traité de VOraison dominicale. L'âme poétique de Tertullien ne pouvait manquer de rattacher à cet acte religieux de l'homme le grand hymne de la création que chantent, les
i. De Oratiane, xxviu.
œuvres de Dieu en obéissant à ses lois. Si, en effet, l'univers a pour but la glorification de son auteur, il doit résulter de toutes les parties de ce vaste ensemble un concert merveilleux dans lequel chaque être a sa voix. Ici la notion de la prière s'élargit pour se confondre avec l'hommage que les œuvres du Seigneur rendent à ses infinies perfections. Cette élévation de la nature vers Dieu n'est sans doute qu'un symbole de la louange qui doit jaillir du cœur de l'homme. C'est à lui, représentant du monde créé, qu'il appartient d'exprimer cette harmonie universelle dans un langage plein de foi et d'amour. Envisagée sous cette forme, comme acte d'adoration, ou même comme action de grâces pour tous les biens dont nous jouissons, la prière n'a jamais été attaquée par quiconque admet l'existence de Dieu. Le rationalisme conteste de préférence l'efficacité de cet acte en tant qu'il contient une demande, les résultats tant moraux que- physiques dont TertuUien vient de nous tracer le tableau. Or la grande difficulté que les sophistes nous opposent, c'est que la prière ainsi formulée ne se concilie pas avec l'immutabilité divine, et qu'elle ne réclame rien moins qu'une dérogation formelle aux lois de la nature, ou un miracle. Cette objection, déjà développée par Rousseau dans la Profession de foi du vicaire savoyard, je la trouve résumée dans toute sa force par Tauteur d'un liwe plus récent sur la Religion naturelle.
« Dès qu'on réfléchit sur la perfection de Dieu, il devient impossible d'admettre qu'il puisse changer quelque chose à ce qu'il a voulu, et que ce changement puisse avoir pour cause les intercessions d'un être aussi frivole, aussi imprévoyant que l'homme. On a beau chercher une issue : si Dieu
modifie sa volonté, il n'est pas immuable ; il n'est pas toujours égal et semblable à lui-même ; il tombe comme nous dans le mouvement et dans le temps, et l'infinité lui échappe, La résolution que Dieu avait formée était la meilleure qu'il pût prendre. En se laissant aller à la changer, il fait moins bien ; il se diminue deux fois : en prenant une résolution mauvaise, et en la prenant avec faiblesse. Il faudrait, pour échapper à cette conséquence, supposer que c'est nous au contraire qui améliorons les desseins de Dieu, et qui l'éclairons sur le bien. Toutes ces hypothèses ne peuvent tenir ; on rougit de les exprimer ; on souffre en les entendant. Ce Dieu, en apparence, n'est qu'un ouvrier imparfait dont l'œuvre a besoin à chaque instant d'être réparée, et qui nécessairement la répare mal, s'il écoute toutes nos prières insensées et contradictoires. En vain dira-t-on qu'il ne cède à nos prières que quand elles sont raisonnables ; c'est se payer de mots, car elles ne sont raisonnables que quand elles sont conformes à sa volonté, et cela revient à dire qu'il ne nous écoute jamais. Ainsi Dieu est immuable. Il ne modifie jamais ses desseins, et nos prières ne peuvent le détourner de son ordre. Nous nous trouvons entre deux vérités qui semblent se contredire : l'une, c'est que la prière est pour nous un devoir et un besoin; l'autre, c'est que la prière est inutile, impuissante, impossible*. »
L'auteur que je viens de citer a raison de trouver cette contradiction plus apparente que réelle : car, lorsqu'on se trouve en présence de deux vérités qui semblent se contredire, bon sens et la logique obligent de les admettre l'une et l'autre,
1. M. Jules Simou, la Religion naturelle. Paris, 1857, p. 329 et 330.
quand môme on aurait de la peine à les concilier entre elles. Mais il a tort de conclure comme si l'opposition existait en réalité : « Notre prière ne nous fait d'autre bien que de nous rapprocher de Dieu par la méditation et par l'amour. L'excellente prière n'est autre chose que l'amour de Dieu. Aimer Dieu, aimer le bien, le vouloir, voilà prier * ? »
On ne saurait dire plus clairement que la prière, envisagée comme demande, est une pure illusion. En vérité, c'est se faire de la Divinité une idée trop grossière, que de la rapetisser à la taille de l'homme par de pareilles imaginations. La prière, telle que les chrétiens la conçoivent, n'a nullement pour résultat de faire succéder en Dieu une résolution à une autre, ni par conséquent d'introduire la moindre modification dans la substance divine. Les choses se passent ainsi dans l'homme, sans cesse occupé à refaire ses œuvres et à remplacer les projets de la veille par ceux du lendemain ; mais Dieu n'est point sujet à ces vicissitudes. Comme il voit de toute éternité que tel homme priera, il veut éternellement aussi l'efifet qu'obtiendra cette prière. Cet acte ne modifie donc en rien sa volonté, puisque, sachant d'une science infaillible que l'homme le posera librement, il en détermine la conséquence par un arrêt immuable. Saint Augustin a parfaitement exprimé cette vérité : « Deus cuncta mutabilia incommutabili voluntate disponit *. » Sans doute il nous est impossible de comprendre comment Dieu peut vouloir par un acte simple et indivisible tout ce qu'il veut, comme il ne nous est pas donné d'expliquer de quelle manière il embrasse, par