PREMIERE LEÇON
L'Afrique à l'époque de TertuUien. — Théâtre principal sur lequel s'est développée la civilisation ancienne. — L'empire romain, ébafiche bumaine de l'Église. — Marche qu'a suivie la prédication évangélique le long de la Méditerranée. — L'Église d'Afrique et l'École d'Alexandrie. — Comparaison de ces deux foyers de la littérature chrétienne au deuxième et au troisième siècle. — État politique, religieux et moral de Garthage à l'origine du christianisme. — La littérature latine dans l'Afrique romaine. — Sulpicius Apollinaire, Fronton, Apulée.— Langue d^Apulée : analogie de son style avec celui e Tertullîen.
Messieurs,
Les deux premiers siècles de l'Église nous ont occupé pendant quelques années dans Thistoire que nous faisons de l'éloquence sacrée, de ses travaux et de ses luttes. Après les écrits des Pères apostoliques, qui ouvrent cette grande littérature dont nous avons entrepris l'étude, nous devions examiner l'une à la suite de l'autre les plus anciennes apologies du christianisme. Depuis saint Justin jusqu'à saint Méliton de Sardes, nous avons vu surgir toute une série d'ouvrages consacrés à la défense de la religion persécutée. Enfin, sur la limite qui sépare le deuxième siècle du troisième, nous avons rencontré un monument dans lequel se résume la controverse catholique avec les hérésies primitives. Le traité de saint
Irénée contre le gnosticisme nous a permis de retracer, dans ses diverses phases, ce combat de la vérité avec les erreurs multiples qui cherchaient à la corrompre et à la défigurer. Tel est le triple aspect sous lequel nous avons envisagé l'éloquence chrétienne jusqu'à l'époque oii les grands écrivains de rÉglise d 'Afrique et de l'École d'Alexandrie viennent lui prêter une nouvelle forme et un éclat inconnu auparavant.
C'est à cette t'poque si féconde pour le développement de la litt/:ratuï'e t^cclésiastique, à celle de Tertullien et de Clément d'Alexandrie, que nous sommes arrivé. Déjà, Messieurs, vous avez pu observer la marche qu*a suivie la prédication évangélique à travers le monde, et le théâtre principal sur lequel s'est produite l'éloquence chrétienne dans le premier âge de l'Église. Lorsqu'on jette les yeux sur la carte de l'empire romain, cette préparation providentielle au règne de Dieu, on le voit traversé par une grande artère qui va de l'orient à l'occident, parla Méditerranée. Là, au centre de ce bassin unique sur notre globe, du milieu de cette mer irité' rieure dont les flots baignent à la foiâ les trois parties de l'ancien monde, s'élève la cité d'oii part et où reflue la vie politique de cette immense fédération de peuples. Puis, autour de ce grand lac sur les bords duquel s'est façonnée l'unité romainCj se déploient les provinces conquises comme une magnifique ceinture jetée autour de la ville éternelle, l'Asie MineurCj la (îrèce, l'Italie, la Gaule, l'Espagne, la Libye et l'Egypte. A partir de la chute des monarchies de l'Orient, depuis que l'épée de la conquête a passé sur les ruines de Babylone, de Ninîve et de Persépolis, tout le mouvement de ^histoire s'est concentré vers les rivages de la Méditerranée. Dans le langage des historiens et des poètes, elle est devenue
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la mer y de même que Rome est appelée la ville par excellence, urhs. C'est sur ses côtes ou non loin d'elles que s'élèvent les métropoles du commerce et de la richesse, les foyers de la science et de la civilisation, Jérusalem et Antioche, Éphèse et Smyme, Athènes et Corinthe, Carthage et Alexandrie. Du détroit de Gadès aux bouches du Nil, la Méditerranée est la route commune sur laquelle se rencontrent les mille peuples qui composent l'empire romain, le lien matériel qui les unit entre eux : grâce à elle, l'Orient et l'Occident, qu'elle rapproche et qu'elle sépare, sont les deux bras de ce corps gigantesque dont Rome est à la fois la tête et le cœur.
Tel est le théâtre principal sur lequel s'est développée la civilisation ancienne. Or, il entrait dans les vues de la Providence que l'unité politique servît de prélude à l'unité religieuse et que le christianisme vint déployer son activité naissante là même où le vieux monde avait fini par concentrer tout ce qui lui restait de force et de vie. L'empire romain, ce résultat prodigieux du travail de vingt siècles, ce réseau formidable qui eilveloppait les peuples, l'empire romain était comme le moule destiné à prêter ses formes à l'œuvre divine, jusqu'à ce que ce moule, devenu inutile, se brisât de luimême pour laisser paraître au dehors la société chrétienne toute fondée et organisée. Sa capitale sera le centre de l'unité Catholique et le siège de l'autorité religieuse ; ce roc, où s'est assise la domination romaine, deviendra la pierre qui supporte l'édifice chrétien. Ces provinces, qui se déploient autour de fiome comme les lames d'un immense éventail, formeront autant d'églises particulières qui convergent vers l'Église mère et maîtresse de toutes. Les missionnaires de l'Évangile
suivront les voies que les légions de César se sont ouvertes à travers le monde. Le génie des Romains a marqué d'avance les grands lieux où l'esprit chrétien s'épanouira dans la splendeur de sa fécondité. Là où les proconsuls ont établi un centre de gouvernement, les évêques créeront un foyer de doctrine et de sainteté. Ces métropoles célèbres, disséminées sur toute rétendue de l'empire comme autant de capitales secondaires formées à l'image de Rome, réfléchiront les rayons de l'autorité partis de la chaire principale. Partout une puissante organisation matérielle devance et prépare l'établisse* ment du règne de Dieu : l'empire romain est une ébauche anticipée de l'Église. C'est ainsi que la main de l'homme dessinait à son insu le plan de la cité de Dieu, en disposant les lieux et les choses pour l'accomplissement des destinées religieuses du genre humain.
Donc, .Messieurs, c'est autour de la Méditerranée, de ce lac romain sur les bords duquel était venu se résumer tout le mouvement historique de l'antiquité, c'est là, dis-je, que le christianisme devait faire ses premières conquêtes et asseoir les fondements de son empire. Aussi bien le sacrifice de la croix s'était-il accompli non loin des rivages de cette mer fameuse. De là, comme du point extrême de ce bassin central, l'apostolat de la foi s'était avancé pour l'embrasser dans son ensemble, d'un côté, par l'Egypte et la Libye, de l'autre, à travers l'Asie Mineure, la Grèce, l'Italie, la Gaule et l'Es* pagne. A la fin du deuxième siècle, l'œuvre était déjà en partie achevée, et la Méditerranée pouvait, dès ce momentlà, revendiquer en quelque sorte le beau titre de lac chrétien. Jusqu'ici, en effet, nous n*avons fait pour ainsi dire que contourner cette mer intérieure dont Juste-Lipse disait au
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seizième siècle « qu'elle est jetée à travers le monde comme un baudrier sur le corps de l'homme *. » D'abord, nous nous sommes établi à Rome, où l'éloquence chrétienne nous offre ses premières productions en dehors des Écritures inspirées, à Rome, oii saint Clément inaugure, par ses épitres aux Corinthiens, ce genre de littérature pastorale qui se prolonge après lui dans les lettres des Papes ; où Hermas résume la morale évangélique dans le livre du Pasteur; où saint Justin fonde la première école théologique et pose les bases de l'apologie chrétienne devant le paganisme. Du centre de la chrétienté nous nous sommes dirigé vers l'Asie Mineure et la Grèce, toujours en longeant ces côtes où la civilisation ancienne s'était déployée avec tant d'éclat. Là, divers groupes d'écrivains se présentaient à nous. A Smyme et à Antioche, saint Ignace et saint Polycarpe reprennent et continuent, sous la forme de l'exhortation morale, cet enseignement familier et sublime dont le Nouveau Testament est resté l'inimitable modèle. Après eux, Théophile d'Antioche etMéliton de Sardes élèvent la voix en faveur de la religion, calomniée par les uns, persécutée par les autres. Un peu plus loin, Claude Apollinaire d'Hiérapolis et Polycrate d'Éphèse viennent marquer leur rang au milieu de ces grands évêques de l'Asie Mineure qui surgissent de toutes parts dans les deux premiers siècles. Puis, voici la docte Athènes qui revendique sa place dans cette période de l'éloquence sacrée: Denys TAréopagite y élève ce magnifique monument de philosophie chrétienne que nous' avons admiré Tan dernier; Quadratus, Aristide et Athénagore y tracent les grandes lignes de l'apologétique pri-