‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 3 sur 211 · Lipsiii8, de Magnil. Homan., i · texte numérisé non relu

Lipsiii8, de Magnil. Homan., i

mitive. Enfin, avec saint Denys TAréopagite et saint Irénée, nous avons repassé en Occident à travers Rome et l'Italie, pour étudier dans l'Église des Gaules l'éloquence chrétienne aux prises avec les hérésies. Gomme vous le voyez, le mouvement littéraire des deux premiers siècles nous a fait parcourir, d'une extrémité à l'autre, tout le littoral de la Méditerranée, dans cette partie qui termine l'Europe et l'Asie, Après avoir été les témoins de la grandeur romaine, il était réservé à ces rivages de servir de théâtre aux premiers triom* phes de l'Église catholique.

Toutefois, Messieurs, en décrivant la marche qu'a suivie la prédication évangélique ou l'éloquence sacrée le long de cette mer privilégiée autour de laquelle s'est constituée l'unité chrétienne àUa place de l'unité romaine, vous avez dû remarquer que nous avons à peine effleuré les côtes méridionales de la Méditerranée. En face de ces régions diverses où s'élè" vent les grandes cités que nous avons visitées tour à tour, Smyrne, Éphèse, Athènes, Gorinthe, Rome, s'étend sur une ligne parallèle un vaste territoire vers lequel nous conduit la suite de nos études. Gette terre que le mahométisme a replongée depuis mille ans dans les ténèbres de la barbarie, brillait au deuxième siècle de toutes les lumières de la foi et de la science sacrée. A ses deux points extrêmes apparaissent deux villes que j'appellerais volontiers les pôles de la littérature chrétienne dans la période où nous entrons. Ni les grands noms, ni les grands souvenirs n'avaient manqué à ces deux reines de l'Afrique; mais l'antique rivale de Rome et la capitale des Ptolémées allaient recevoir du christianisme une nouvelle couronne de gloire. A Carthage, c'est l'éloquence latine qui met pour la première fois au service de l'Église

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cette énergie et cette majesté propres à la langue du peupleroi. A Alexandrie, c'est l'éloquence grecque qui déploie dans l'exposition et dans la défense de la foi les richesses d'un idiome harmonieux entre tous. Ici, l'esprit occidental, plus positif et plus réfléchi, porte dans les questions morales, dans le domaine de la vie pratique, ces habitudes d'ordre et de discipline qui le distinguent. Là, le génie grec ou oriental, plus hardi et plus spéculatif, se joue avec complaisance à travers les abstractions de la théorie, et parcourt les sommets de la métaphysique chrétienne, au risque de s'égarer quelquefois dans les régions où il plonge. Assurément, Messieurs, voilà un grand spectacle : l'activité théologique de ces deux écoles contemporaines oflre à l'historien de l'éloquence sacrée un sujet d'études digne du plus vif intérêt; et ce n'est pas sans un dessein particulier de la Providence que l'Afrique chrétienne a vu s'établir au milieu d'elle ces deux centres de lumière oii l'éloquence et l'érudition, la rhétorique et la critique, la rigueur des principes et les souplesses de l'art, la stabilité dans la conservation et le progrès dans la recherche, les mûres réflexions de l'esprit d'examen et l'élan spontané du génie créateur, la fermeté du sens traditionnel et la libre expansion de l'intelligence, les mâles sévérités de la foi et les condescendances de la charité, le culte de la science divine et le goût des lettres humaines, en un mot, les qualités et les aptitudes les plus diverses se rencontrent, se mélangent et s'harmonisent pour produire un épanouissement splendide de la littérature chrétienne.

Et cependant. Messieurs, tel n'eût pas été le résultat du travail que je viens de décrire, si, entre Carthage et Alexandrie, entre l'Occident et l'Orient, la Providence n'avait établi

un pouvoir modérateur, destiné à maintenir l'équilibre de la vérité entre ces deux forces extrêmes qui se balancent l'une par l'autre. Telle est, en effet, la fonction de Rome au milieu du mouvement théologique qui remplit le troisième siècle. Certes, je n'hésite pas à le dire, Técole scientifique de cette ville, représentée par Caïus et par saint Hippolyte, ne saurait rivaliser ni pour l'éloquence avec TertuUien et saint Cyprien, ni pour la science avec Clément d'Alexandrie et Origène. Là n'est pas la mission propre au siège suprême de l'Église. Je répéterais volontiers pour les Papes du troisième siècle ces mots presque prophétiques de Virgile : D'autres ont pu déployer plus d'art ou de talent dans les ouvrages de Tesprit e^ dans les luttes de la parole ; leur mission, à eux, était de gouverner. Et voilà ce qu'il y a d'admirable dans la destinée providentielle de Rome à l'époque qui va nous occuper. Elle est là, entre Carthage et Alexandrie, entre l'esprit aventureux des Grecs et le caractère altier des Latins, toujours occupée à contenir l'imagination des uns dans les limites de la vérité et à ramener les autres sous le joug de l'obéissance, préservant ceux-ci des écarts d'une spéculation excessive, prémunissant ceux-là contre les dangers d'une indépendance trop jalouse de ses droits, et leur traçant à tous la règle immuable sou:^ laquelle doivent plier également l'éloquence et le génie. Lors donc qu'une sévérité outrée portera tel écrivain de l'Église d'Afrique à élargir le cercle du devoir, ou à rétrécir le chemin du salut, une voix partie de Rome franchira la mer pour laisser tomber au milieu de Carthage, avec le calme de l'autorité, ce mot sacramentel : Nihil innovetur, nisi quod traditum est. Quand, d'autre part, les raflSnements d'une dialectique subtile menaceront d'altérer la pureté de la foi, Rome

suivra de l'œil ces symptômes inquiétants qui annoncent les grands orages des siècles futurs ; et l'un des disciples d'Origène, tout patriarche d'Alexandrie qu'il est, sera obligé de rendre compte devant ce tribunal suprême d'une terminologie suspecte. Grâce à l'existence de ce pouvoir central qui étouffe l'erreur dans son germe, dirige l'élan de la pensée, tempère la sévérité par l'indulgence, prévient ou réprime, règle, mesure, pèse et combine toutes choses avec une sagesse qui n'est qu'a lui, grâce à l'intervention de cette autorité médiatrice, Carthage et Alexandrie, l'éloquence et la philosophie travailleront de concert au progrès de la science, sans mettre en péril l'unité de la foi.

Mais n'anticipons point sur la marche des événements. En me tournant vers l'Église d'Afrique et l'École d'Alexandrie, j'avais formé un instant le projet d'étudier ces deux groupes d'écrivains dans leur développement parallèle, de manière à pouvoir déterminer de suite, sur chaque point de doctrine, les rapports d'analogie ou de dissemblance qui existent entre eux. Mais ce travail de comparaison n'est possible qu'après l'examen attentif de chacun d'eux en particulier. C'est pourquoi j'ai dû commencer par l'un de ces deux foyers de la littérature chrétienne au troisième siècle, par cette région dont Carthage est le centre, et qui s'appelle plus spécialement l'Église d'Afrique. Or, avant de suivre l'éloquence sacrée sur un théâtre où elle devra se produire avec tant d'éclat, il importe de remonter aux origines de cette Église, en décrivant d'abord l'état politique, moral et religieux de l'Afrique à l'époque où nous sommes arrivé.

Yous avez tous présente à l'esprit la lutte opiniâtre dans laquelle Carthage et Rome s'étaient disputé l'empire du

monde. Cette rivalité avait été pour ainsi dire la crise suprême de la puissance romaine : il s'agissait de savoir si le siège de la domination universelle passerait des bords du Tibre sur les côtes de la Libye. Le génie d'Annibal ne tint pas contre la fermeté inébranlable de ses adversaires. De ce moment-là, c'en était fait de la liberté des peuples. Une fois Carthage vaincue et détruite, la politique romaine ne rencontrait plus sur son chemin d'obstacle sérieux. Mais l'ombre de cette grande rivale se dressait toujours devant le sénat comme un souvenir et une menace. Plus d'un siècle se passa, sans que la capitale de l'Afrique pût se relever de l'abaissement jaloux dans lequel Rome la maintenait. Cependant la proximité d'une terre si commerçante et si riche, l'importance du grenier africain qui nourrissait la maîtresse du monde pendant huit mois de Vannée, la nécessité de tenir en échec par des colonies militaires les hordes errantes des Numides et des Maures, toutes ces causes réunies contribuèrent à rendre à l'Afrique conquise une partie de son ancienne grandeur. Sur les ruines de Carthage, rebâtie par JC. Gracchus et restaurée plus tard par César et par Auguste, va s'élever une ville destinée à faire revivre la gloire de ce nom. Autour d'elle, Adrumète, Utique, Hippone, Césarée, Cartenna, et plus loin, Cirta et Tanger forment autant de cités populeuses et florissantes. Quatre provinces partagent ce vaste territoire : la Mauritanie tangitane, la Mauritanie césarienne, la Numidie et l'Afrique proconsulaire. Déjà vers la fin du premier siècle, Pline l'Ancien y compte quatorze colonies, dix-huit municipes et quatre villes latines : tant avait été rapide le développement du commerce et de la richesse dans ces contrées rendues à la vie politique. Mais rien n'égalait la splendeur de Carthage redevenue la

reine de l'Afrique. Dans la première moitié du troisième siècle, c'est-à-dire au temps même de TertuUieu et de saint Gyprien, Hérodien disait d'elle qu'Alexandrie seule, après Rome, pouvait lui disputer la palme pour la grandeur et la magnificence *. C'était une deuxième Rome qu'on appelait comme la première aima urbs, et qui, divisée en plusieurs régions, avait également son proconsul, reflet de la puissance impé* riale, son sénat, son capitole, ses magistrats et ses dignités publiques. Toutes les merveilles de l'art ou de l'architecture romaine se retrouvaient dans son sein. Cartbage rivalisait avec la capitale de l'empire par la richesse de ses temples, par l'immensité de ses portiques, de ses cirques, de ses amphithéâtres et de ses thermes. Bref, l'Afrique était devenue comme le prolongement de l'Italie, à tel point que le sénat avait coutume de les comprendre Tune et l'autre dans le territoire interdit à ceux qu'il envoyait en exil *.

Déjà, Messieurs, il vous est facile de concevoir que l'état religieux et moral de l'Afrique ait dû se ressentir profondément de cette imitation servile des mœurs romaines. Autre était, à la vérité, le genre de vie des populations qui habitaient l'intérieur du pays, autre le caractère de celles qui occupaient le littoral de la Méditerranée. Point de culture intellectuelle, nulle trace de civilisation, des habitudes de brigandage et de meurtre, voilà ce qu'on remarquait chez ces tribus nomades que l'épée de Rome avait poursuivies jusque dans les gorges de l'Atlas ; chez ces hordes de barbares qui, sous la conduite de Jugurtha, avaient fatigué si longtemps les

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