‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 37 sur 211 · CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LEÇON

Les Deux Uvres aux naUone, critique du polythéisme.^ Modèle de cette pièce dans l'Exhortation aux Grecs de saint Justin. — Progrès de l'apologétique chrétienne sous la plume de Tertullien. — Le naturalisme panthéistique des philosophes païens; l'anthropomorphisme mythologique des poètes et le fétichisme populaire. — Le traité de Gicéron Sur la Nature des dieux, comparé avec l'argumentation de Tertullien contre les systèmes philosophiques de l'antiquité. — Ana. logie quant à la critique de ces théories ; différence radicale dans la conclusion.— Gicéron conclut au scepticisme; Tertullien, à la certitude basée sur la double autorité de la raison et de la foi. — L'arme de l'ironie dans les mains du prêtre de Garthage. — Les Deux livres aux nations, ébauche de V Apologétique.^ Gomment un grand écrivain sait se corriger. — Gomparaison de ces deux ouvrages. — Progrès dans le slyle et dans la méthode.

Messieurs,

C'est le propre des grands écrivains de réunir dans une harmonie féconde les dons les plus divers de l'esprit. Cette alliance de qualités qui sembleraient devoir s'exclure à première vue frappe d'autant plus qu'elle est moins commune. Lorsqu'on voit une nature vive et ardente comme celle de Tertullien, où l'imagination et le sentiment jouent un si grand rôle, on est tenté de la croire peu apte à ces travaux d'analyse ou d'érudition qui exigent en général plus de calme et de patience. Mais il suffit d'étudier avec attention les écrits qui nous restent du prêtre de Carthage, pour trouver la solidité du penseur sous les dehors brillants de l'orateur et du poète. Sauf quand la par.sion l'égaré, Tertullien fait preuve

78 LES DEUX LIVRES AUX NAïIOSS.

dans ses appréciations d'une rectitude de jugement et d'un bon sens admirables. Athénagore est le seul écrivain des deux premiers siècles qui puisse lui être comparé pour l'ordre et la clarté avec lesquels il sait disposer le raisonnement, tandis que d'autre part l'apologiste africain porte dans la discussion une rigueur de déductions et une sévérité de méthode qu'on rencontre rarement au même degré chez les Pères dé l'Église, On voit un homme rompu aux habitudes de la dialectique, un logicien qui possède à fond et applique avec succès toutes les règles de l'attaque et de la défense. C'est ainsi que sa critique du polythéisme dans le deuxième discours adressé aux nations nous le montre animant par le mouvement de l'éloquence une érudition pleine de sagacité. Sans doute, saint Justin lui avait fourni le modèle de cette pièce dans son Exhortation aux Grecs, et je dois ajouter que TertùUien Ta visiblement imité ; mais, comme toujours, cet esprit large et pénétrant sait rester original tout en profitant des travaux de ses devanciers. Vous allez juger, Messieurs, du progrès qu'avait fait l'apologétique chrétienne sous la plume de TertuUien, en voyant de quelle manière il sait exposer et diviser un sujet :

« Si je demande à Varron qui a introduit les dieux, il me répond aussitôt que ce sont les philosophes, les peuples ou les poètes. Yoilà donc les dieux divisés en trois classes : les dieux physiques, qui doivent leur existence aux philosophes, les dieux allégoriques, éclos dans le cerveau des poètes; enfin les dieux nationaux, que les différents peuples ont adoptés. Puis donc que les philosophes ont produit leurs dieux naturels à force de conjectures, que les poètes ont emprunté à la fable leurs dieux mystiques et que les peuples se sont

CRITIQUE DU POLYTHUSMé;. 79

forgé des dieux civils au gré de leurs caprices, oii faudraH-il chercher la vérité? Daas les conjectures? Mais qui dit conjecture, dit incertitude. Dans la fable? Mais c'est un tissu d'absurdités. Dans l'adoption populaire ? Mais Une divinité adoptée n'est qu'une divinité passive, sans compter qu'elle est municipale. Bref, parmi les philosophes il n'y a qu'inoer« titude, parce qu'ils sont en désaccord ; chez les poètes ce sont des récits honteux, partant qui ne méritent pas l'attention ; quant aux peuples, tout y est passif, car tout y est le fruit du caprice. Or, le propre de la divinité, si on veut rester dans le vrai, c'est de n'être ni appuyée sur des conjectures incertaines, ni souillée par des fables indignes, ni déterminée par des adoptions passives. Il faut la concevoir telle qu'elle est réellement, certaine, intègre, universelle, parce qu'elle est commune à tous. Mais d'ailleurs, comment croire k un Dieu, sur la foi d'un récit quelconque, ou d'après la décision d'une cité? Il est plus raisonnable de ne rien croire du tout que d'admettre un dieu conjectural, un dieu dont j'aie à rougir, ou un dieu consacré par l'adoption *. »

Vous savez. Messieurs, quel soin mettaient nos orateurs chrétiens du dix-septième siècle à faciliter l'intelligence de leurs discours au moyen d'une division exacte et rigoureuse. La scolastique avec ses habitudes de discussion et d'analyse avait amené ce progrès dans l'éloquence sacrée. Tertullien devance le travail des siècles par la régularité des partitions oratoires. Bourdaloue lui-même, qui excelle à démembrer une proposition et à la retourner sous toutes les formes pour mieux la graver dans l'esprit de ses auditeurs, n'a rien de

^ Ad NaUomi, ii, li

plusnetqueceplansymétriquequi résumele deuxième discours aux nations. C'est à Varron que TertuUien emprunte l'idée de sa division. Cet écrivain, le plus docte des Romains au jugement de Cicéron, avait composé sous le titre d'Antiquités un ouvrage qui n'est pas arrivé jusqu'à nous et qui embrassait toutes les opinions religieuses du vieux monde. Lactance et saint Augustin ont également cité ce volumineux travail comme le répertoire le plus complet des erreurs qu'ils réfutent. En le suivant comme un guide sûr au milieu du dédale des croyances polythéistes, TertuUien combat tour à tour le naturalisme panthéistique des philosophes païens, l'anthropomorphisme mythologique des poètes et le fétichisme populaire. Telles sont, en effet , les différentes formes sous lesquelles se présentent les religions de l'antiquité dans l'ordre de leur développement successif, ainsi que nous l'avons établi en parlant des œuvres de saint Justin.

Dans la partie consacrée aux philosophes, TertuUien refait le tableau de leurs variations et de leurs contradictions, à l'exemple des apologistes qui l'ont précédé. Il s'attache en particulier à montrer que tous ces systèmes se réduisent à diviniser les éléments de la nature, et à confondre ainsi l'effet avec la cause, le monde avec son auteur. Or, il y a une distance infinie entre Dieu et l'univers qui est son œuvre. L'éternité est un attribut essentiel de la divinité, tandis que les éléments ont commencé d'être avec le temps. Le mouvement dont les corps sont doués suppose un moteur universel qui le leur communique sans avoir reçu lui-même aucune impulsion étrangère. Les diverses parties qui composent cet ensemble que nous voyons peuvent s'altérer, grandir ou décroître; au contraire, l'immutabilité est le propre de Dieu. Si,

CHITIQUK DU POLYTHÉISME. 81

enfin» la nature exerce sur rhomme une influence favorable ou malfaisante, ce n^est pas une raison pour la déifier; elle n'est qu'un instrument docile entre les mains de Celui qui la gouverne à son gré*. Pour rendre cette idée sous une forme saisissante, l'apologiste africain prodigue ces comparaisons dont il sait faire un emploi si heureux, lorsqu'il veut mettre en relief un point quelconque de la doctrine :

« Ce n'est pas aux choses mêmes qui nous font du bien ou du mal que nous adressons notre reconnaissance ou nos plaintes, mais à ceux qui les ont sous la main et les dirigent comme bon leur semble. Dans vos divertissements, ce n'est pas à la flûte ou à la guitare que vous décernez une couronne pour prix; c'est à l'artiste qui a su tirer des sons harmonieux de la guitare et de la flûte. De même, que l'un de vous tombe malade, il ne remerciera de sa guérison ni la laine, ni les antidotes, ni les potions, mais le médecin dont la main expérimentée a su les lui administrer à propos. Dans des rencontres dangereuses, le blessé ne s'en prend ni au glaive ni à la lance qui l'a frappé, mais à l'ennemi ou au brigand. Ceux qui soufirentde l'intempérie des saisons dans une chétive masure n'accusent ni les tuiles ni les crevasses, mais la vétusté du bâtiment ; de même que les naufragés, au lieu d'imputer leurs malheurs aux écueils et aux flots, maudissent la tempête. Ils ont raison ; car il est certain que tout ce qui arrive doit être attribué non pas à l'instrument, mais à la main qui le dirige, parce que la responsabilité de l'événement retombe sur celui qui w établi la chose par laquelle le fait s'accomplit*. »

Page 1