Prolegom.adTiberium
m ^APOLOGÉTIQUE.
contre lequel venait se heurter la religion chrétienne. En refusant de rendre un culte religieux à César, ses adhérents ne pouvaient échapper à l'accusation de lèse-majesté. Qu'est-ce donc qu'il fallait faire pour se disculper de ce grief formidable ? Distinguer les deux majestés, divine et humaine ; montrer que Tempereur n'a rien qui dépasse les conditions de l'humanité, qu'il a droit à une soumission pleine et entière dans les choses de l'ordre temporel, bien que son pouvoir expire au seuil de l'àme. C'était sans contredit la partie la plus délicate de l'apologétique chrétienne; mais je dois ajouter que nul autre sujet n^inspira aux défenseurs de l'Évangile un langage plus noble ni plus élevé. Avant d'écouter la réponse de Tertullien, permettez-moi de vous montrer par un exemple comment l'accusation de lèse-majesté se formulait devant les magistrats de l'empire.
Choisissons à cet effet les actes proconsulaires des martyrs scillitains, document respectable entre tous par son authenticité. Aucune pièce ne saurait avoir plus de rapport avec rApologétiqiie de Tertullien, qui parut l'année même où ces douze confesseurs de la foi furent exécutés à Carthage ; car c'est dans cette ville que le proconsul Vigellius Saturninus les avait fait conduire du bourg de Scilla, leur patrie. Peut-être même ne s'éloignerait-on pas de la vérité en supposant que cette scène sanglante devint l'occasion du magnifique plaidoyer qui nous occupe. La coïncidence des dates et la célébrité qui s'est attachée en Afrique au nom des martyrs scillitains ne rendent pas cette conjecture improbable. Ce qu'il y a de certain, c'est que le discours de Tertullien peut passer pour un véritable commentaire des paroles si simples et si grandes qu'avaient fait entendre devant le tribunal ces généreux
LE CRIME DE LÈSE-MAJESTÉ, i23
athlètes. D'un côté, c'est la foi qui parle avec le calme qu'inspire un sacrifice accepté d'avance; de l'autre, c'est l'éloquence qui interprète le cri de la foi avec l'enthousiasme qu'excite le souvenir d'un acte héroïque.
« Le ii des calendes d'août, sous le second consulat de Claudius, à Carthage, métropole de l'Afrique, l'audience tenant, ont été cités par devant les magistrats, et personnellement ajournés, les nommés Spérat, Narzal, Cittin, et les nommées Donata, Vestine et Seconde, lesquels ayant comparu, le proconsul Saturnin a dit : Vous pouvez trouver grâce auprès de nos très augustes empereurs Sévère et Antonin, si vous vous mettez sincèrement en état de rendre à nos dieux l'honneur que vous leur devez... Ne craignez rien, je veux bien vous entendre; jurez seulement par le génie de notre prince. Spérat a répondu : Je ne connais point le génie de l'empereur; mais je sers mon Dieu qui est le Dieu du ciel, que nul homme n'a jamais vu ni ne peut voir. Je ne suis coupable d'aucun crime; je ne prends point le bien d'autrui; si j'achète quelque chose, j'en paie les droits aux receveurs de l'empereur, parce que je sais que Dieu me Ta donné pour maître ; mais je n'adore que mon Seigneur, qui est le roi des rois et le maître de toutes les nations du monde... Le jour suivant, le proconsul Saturnin s'adressant aux femmes a dit : Ne voulez-vous pas rendre aux princes l'honneur qui leur est dû et sacrifier à nos dieux? Donata a répondu : Nous rendons à l'empereur l'honneur que nous lui devons comme à l'empereur ; mais nous n'offrons qu'à Dieu nos adorations et nos prières... Le proconsul, voyant leur fermeté inébranlable, rendit contre eux cette sentence qui fut enregistrée sur l'heure même : « Nous ordonnons que Spérat, Narzal, etc., pour
i24 I/APOÎ.OGÉTÏQUE.
« avoir confessé qu'ils étaient chrétiens et avoir refusé 4^ <( rendre à Vempereur l'honneur qui lui est dû, aient la tête a tranchée *. »
Voilà, Messieurs, le crime de lèse-majesté nettement exprimé avec la peine capitale qu'il entraînait de soi. Ce drame peint au vif la lutte telle qu'elle s'engageait entre la conscience , chrétienne et l'apothéose impériale devenue la dernière expression du panthéisme qui faisait le fond des religions païennes. C'est dans le génie de l'empereur ou dans l'État déifié qu'était venue se résumer l'idolâtrie du vieux monde. Voilà pourquoi les magistrats romains employaient cette phrase consa^ crée Jurer par le génie de Pempereur, comme la vraie formule de l'apostasie pour les disciples de l'Évangile. Et, chose merveilleuse, pendant que les proconsuls répétaient sans sourciller une pareille énormité, de pauvres femmes, de simples artisans venaient proclamer devant leur tribunal cette grande doctrine de la distinction des deux pouvoirs, que le paganisme avait constamment méconnue et qui allait former la base d'une société nouvelle. Cette vérité élémentaire que les .plus hautes intelligences n'avaient pas même soupçonnée, des hommes du peuple élevés à l'école de Jésus-Christ se chargeront de la faire triompher par une affirmation mille fois répétée et scellée de leur sang. En restreignant les droits de l'autorité civile aux choses du temps, ils prépareront l'affranchissement des consciences et travailleront à édifier le monde chrétien sur les ruines de l'État antique, de ce despotisme légal qui réglait les croyances comme une question de fisc ou de police. Voyons maintenant de quelle manière Tertullien va tracer ce programme de l'avenir en interprétant