‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 92 sur 211 · ACCORD DE LA RAISON AVEC LA FOL · texte numérisé non relu

ACCORD DE LA RAISON AVEC LA FOL

de la nature et de vivre conformément à ses lois pour arriver au bonheur : cette école oubliait que l'homme porte en lui les marques d'une déchéance profonde, que la voix des passions couvre souvent celle du devoir comme les ténèbres de l'erreur étouffent les lumières de l'intelligence. Tertullien n'a garde de méconnaître les ravages causés par le mal dans l'existence humaine. S'il admet que l'àme conserve à son insu et malgré elle une tendance naturelle vers le vrai et vers le bien, tendance qui résiste aux vices du cœur et aux égarements de l'esprit, il cherche dans la révélation un secours pour la raison et dans la grâce divine un remède contre les défaillances de la nature. Il veut amener les païens à la religion chrétienne en leur montrant qu'elle vient répondre à toutes les aspirations légitimes de l'àme, et corriger ce qui s'y trouve de défectueux ou de mal ordonné. Par là il indique les forces naturelles de l'intelligence et de la volonté en même temps qu'il en prouve l'insuffisance pour l'entière possession de la vérité et pour la pratique constante de la vertu. Tel est le sens exact et précis de l'opuscule sur Le témoignage de Vâme.

Nous avons joint l'étude de ce petit traité à celle de VApologétique dont il forme le complément. Certes, rien n'était plus propre à incliner vers le christianisme l'esprit des païens que d'établir l'étroite correspondance des dogmes évangéliques avec les témoignages naturels de l'àme. Mais, comme on a pu l'observer plus d'une fois, les préjugés ne raisonnent pas, surtout quand ils ont pour eux la force matérielle. La magistrature romaine continuait à persécuter les chrétiens sans s'inquiéter de leur innocence ni de leurs arguments. C'est pourquoi Tertullien achève sa requête en avwtissant le

pouvoir de l'inutilité de ces violences contre une société qui grandit avec la lutte et se fortifie par elle.

« Courage donc, dignes magistrats I Assurés que vous êtes des applaudissements du peuple tant que vous lui immolerez des chrétiens, condamnez-nous, déchirez nos corps, appliquez-les à la torture, broyez-les sous vos pieds! Vos barbaries sont faites pour prouver notre innocence : c'est pourquoi Dieu permet que nous souffrions ces choses. Dernièrement, en condamnant une chrétienne à être exposée dans un lieu infâme plutôt que de la livrer au lion de l'amphithéâtre, vous avez reconnu que la perte de la chasteté est pour nous un supplice plus terrible que la mort elle-même. Mais où aboutissent les raffinements de votre cruauté? Ils sont l'amorce du christianisme. Plus vous nous moissonnez, plus nous multiplions, et le sang des martyrs devient une semence de chrétiens. Un grand nombre de vos sages ont recommandé la résignation et le mépris de la mort, Cicéron dans les Tmculanes, Sénèque dans les Hasards, Diogène, Pyrrhon, Callini«us. Or l'exemple des chrétiens est mille fois plus éloquent que les discours de vos philosophes. Ce prétendu entêtement que vous nous reprochez est une leçon puissante. Qui peut assister à ce spectacle sans éprouver le désir de scruter le mystère qu'il renferme? Le mystère une fois pénétré, ne vient-on pas se joindre à nous? Une fois dans nos rangs , n*aspire-t-on pas à souffrir , pour recevoir en échange la plénitude des grâces 'divines, pour obtenir au prix du sang le pardon des péchés? Car il n'est pas de fautes que le martyre n^efface. Aussi, grâces vous soient rendues pour vos sentences de mort! Mais que les jugements de Dieu sont contraires h ceux des hommes!

ACCOHD DE LA RAISON AVEC LA FOI, i75

Tandis que vous nous condamnez, Dieu nous absout ^ » Je n'ajouterai que peu de mots à cette page, l'une des plus belles qu'on puisse trouver dans l'éloquence chrétienne. C'est là une de ces beautés de premier ordre qui rendent tout commentaire superflu. Vous chercheriez en vain dans Démosthène ou dans Gicéron une péroraison qui s'élève à cette hauteur de langage. Aussi plus d'un trait de ce célèbre morceau est-il devenu proverbial. Chaque fois qu'un orateur chrétien veut formuler la grande loi d'après laquelle l'Église renouvelle sa fécondité dans le sacrifice, il cite le mot de TertulUen : « Le sang des martyrs est une semence de chrétiens. » Et quand l'innocence persécutée en appelle des jugements de la terre à ceux du ciel, elle ne manque pas de répéter avec le prêtre de Carthage : « Les hommes nous condamnent, mais Dieu nous absout. » C'est le propre des hommes de génie d'exprimer la vérité sous une forme qui ne permet plus de séparer leur pensée de l'expression qu'ils ont employée pour la rendre,

Page 1