Apolog.j h
r DIXIEME LEÇON
La vie et la société chrétiennes dans leurs rapports avec le paganisme. — Traité de TertuUien sur les Spectacles. — Le théâtre païen. — Sentiment de Platon et d'Aristote sur le danger des représentations théâtrales. — TertuUien reproduit là-dessus Topinion des moralistes de Tantiquité. — Autre classe d'arguments tirés du caractère particulier à la scène païenne. — L'idolâtrie fait le fond des spectacles du paganisme. — La fréquentation du théâtre païen équivaut pour les fidèles à une participation à l'idolâtrie.
Messieurs,
En présence des persécutions dont l'Église était l'objet pendant les trois premiers siècles, l'éloquence chrétienne devait se produire de préférence sous la forme de l'apologie- Chaque fois qu'un homme de talent venait marquer sa place dans les rangs des fidèles ou surgissait du milieu d'eux, le premier mouvement de son âme le portait à entreprendre la défense de ses frères opprimés. Il ne faut donc pas s'étonner que l'activité littéraire de TertuUien se soit déployée tout d'abord dans un genre d'écrits qui répondait si bien aux nécessités de la situation. Mais, à côté d'un despotisme cruel qui menaçait d'étouffer l'Évangile dans le sang, le contact permanent des fidèles avec les païens constituait un péril non moins grave pour la moralité chrétienne. L'idolâtrie avait tellement envahi le vieux monde que tout en était comme imprégné : non seulement elle pénétrait de son influence la
littérature et les arts, mais encore elle marquait de son empreinte les actes de la vie civile. Des choses très licites en elles-mêmes, comme, par exemple, le service militaire, pouvaient être envisagées comme une sorte de participation au culte païen, par suite des pratiques religieuses qui s'y trouvaient mêlées. Bref, TÉglise vivait au milieu d'une société dont les idées, les coutumes et les institutions étaient en opposition formelle avec sa morale et son dogme. Les disciples de l'Évangile ne pouvaient faire un pas autour d'eux sans rencontrer sur leur chemin un péril ou un scandale. Et cependant il leur était impossible de s'isoler entièrement d'un monde auquel mille liens les rattachaient. De là. Messieurs, une foule de difficultés dans la pratique ordinaire de la vie, des doutes embarrassants pour la conscience chrétienne. A quelles limites devait s'arrêter ce commerce inévitable avec les païens? Dans quelle mesure pouvait-on, sans manquer au devoir, prendre part à leurs divertissements, trafiquer avec eux, remplir un emploi ou une charge publique? Telles sont les questions qui surgissaient du contact des deux sociétés. Tertullien s'est proposé de les résoudre dans une série de traités qui embrassent tous les rapports de la vie chrétienne avec le paganisme. L'ensemble de ces opuscules constitue une véritable casuistique à l'usage des premiers siècles, une théologie morale qui, au lieu d'être sèche et aride comme la plupart des productions de ce genre, s'élève parfois à la plus haute éloquence. Si le prêtre de Garthage occupe parmi les anciens apologistes du christianisme un rang que nul ne peut lui disputer, il ouvre également la liste des écrivains qui ont cherché à conduire la science du devoir sur les principes de l'Évangile. Nous allons commencer l'étude
178 LE THÉÂTRE PAIEÎX.
des œuvres morales de TertuUien par son Traité contre les spectacles.
Parmi les coutumes païennes qui durent choquer le sens chrétien, il n'en était point qui soulevât plus d'objections que la fréquentation du théâtre. Les premiers fidèles, sortis du milieu des Juifs, ignoraient ces jeux scéniques inusités en Orient. Là, les habitudes d'une vie plus retirée retiennent les familles dans les délassements du foyer domestique; et les grands spectacles de la nature en face desquels se retrouve perpétuellement une population agricole et sédentaire ne font point naître en elle le besoin de suppléer à la réalité par la fiction. Le peuple juif, en particulier, n'avait d'autres représentations faites pour parler aux yeux, que l'appareil de ses fêtes, ses sacrifices symboliques, les cérémonies de son culte; la musique et la danse étaient les seuls divertissements; encore ces deux exercices avaient-ils presque toujours un caractère religieux. Tels étaient, en général, le goût et la manière de vivre des peuples orientaux. Le véritable berceau du théâtre, c'est la Grèce. Douée d'un vif sentiment de l'art, la race des Hellènes dut se sentir portée de bonne heure vers ces imitations ou ces tableaux parlants de la vie humaine. Rien de plus opposé à la gravité orientale que la légèreté d'une nation qui abandonne à ses esclaves le soin de cultiver ses champs. Au lieu dé se renfermer dans les devoirs et dans les jouissances intimes de la vie de famille, l'Athénien désœuvré éprouve le besoin de se répandre au dehors: il lui faut le grand air de la vie publique, des assemblées bruyantes, des lieux de réunion où il puisse voir et entendre, après avoir fini de pérorer dans le Pnyx. Le théâtre devait naître chez un tel peuple. Il est vrai que^ dans l'origine, la scène grecque né
ressemblait guère à ce qu'elle devint quelques siècles plus tard. C'était pour ainsi dire une institution religieuse et nationale destinée à perpétuer le culte des souvenirs en remettant sous les yeux du citoyen les grands épisodes de l'histoire, les traditions primitives de la Grèce, les gloires ou les infortunes de ses premiers chefs. Ramenés à de pareilles limites ces drames ne laissaient pas d'avoir une certaine utilité morale : ils pouvaient exercer une influence salutaire sur l'esprit public en inspirant du moins l'amour de la patrie; et d'ailleurs l'absence complète de femmes sur la scène éloignait une grande source de dangers pour les mœurs. Mais le théâtre grec ne tarda pas à dégénérer avec l'affaiblissement des croyances religieuses. Sous prétexte de corriger les vices et les travers en les peignant au vif, la comédie, moins réservée que la tragédie, finit par ne plus reculer devant aucun excès* Il sufiit de jeter un coup d'œil sur les pièces d'Aristophane pour voir à quel degré d'obscénité et de violence étaient descendues ces productions de l'esprit grec. Rien n'était âacré pour les poètes comiques, et les dieux eux-mêmes, traînés sur la scène, durent venir y raconter leurs aventures devant un public qui s'égayait à leurs dépens: C'est ainsi que le théâtre grec en arriva au point de n'être plus qu'une école d'impiété et un foyer de corruption. Quand le goût des spectacles eut envahi Rome avec l'influence grecque, les mêmes causes y produisirent des effets semblables. Toutefoisj l'instinct belliqueux des Romains, plus passionnés pour les armes que pour les arts, leur fit chercher une satisfaction dans un autre genre d'exercices. Né pour la lutte, ce peuplé guerrier aimait à retrouver sur la scène une image de sa propre vie. Son passe-temps favori, son amusement suprême^
c'était de voir des hommes s'entre-tuer après un duel opiniâtre. De là ces combats de gladiateurs qui, dans les derniers temps de la république et sous les empereurs, développèrent jusqu'à la fureur l'instinct de la cruauté chez les maîtres du monde. Ce fut le dernier mot de la scène antique : les drames sanglants de l'amphithéâtre faisaient diversion aux pièces licencieuses imitées de la Grèce, et les uns comme les autres témoignaient à l'envi de l'abaissement moral auquel était arrivée la société païenne.
Dès lors, Messieurs, vous comprenez sans peine que les moralistes chrétiens étaient pleinement autorisés à porter un jugement sévère sur les spectacles du paganisme. La réprobation énergique dont ils ont frappé ces représentations immorales ou sanguinaires doit nous étonner d^autant moins qu^ils avaient été précédés dans cette voie par les philosophes eux-mêmes. Platon n'admettait dans sa république ni la tragédie, ni la comédie, comme étant également dangereuses pour les acteurs et pour les spectateurs. L'art même du comédien lui paraissait introduire dans la vie humaine un caractère de légèreté indigne d'un homme et directement opposé à la simplicité des mœurs. Il craignait qu'à force de vouloir représenter les passions au naturel, on n'en vint à développer au dedans celles qu'on cherchait à exprimer au dehors. En examinant l'un après l'autre les principaux ressorts de l'action théâtrale, il n'approuvait pas plus les lamentations dont retentissait la scène antique, que les bouffonneries par lesquelles on s'efforçait de satisfaire « ce penchant aveugle et impétueux à se laisser emporter par l'envie de rire ». Exciter la partie faible et plaintive de notre être lui semblait tout aussi blâmable que de flatter les instincts moqueurs de
l'homme. Il concluait de laque les spectacles ne sont propres qu'à entretenir et à augmenter ce qu'il y a en nous de déraisonnable *. Certes, aucun Père de l'Église n'a condamné le théâtre d'une manière plus absolue que Platon. Aristote, dont la morale est plus accommodante, avait cherché comme d'ordinaire un moyen terme entre le devoir et le plaisir. Tout en affirmant que le théâtre purge les passions en les excitant^ il ne laisse pas d'en exclure la jeunesse ; et après avoir émis dans sa Poétique cette théorie, à tout le moins fort singulière sur l'effet moral des spectacles, il la réfute lui-même dans sa Politique en disant que « l'action suit de près le discours et qu'on se laisse aisément gagner aux choses dont on aime l'expression » ^. Chez les Romains, l'opinion publique et les lois étaient d'accord avec la philosophie pour flétrir la profession de comédien. Cicéron chargé de plaider en faveur d'un acteur célèbre se vit obligé d'employer toute son éloquence pour écarter le préjugé qu'inspirait contre cet homme la turpitude d'un tel état. Il disait dans le IV" livre de ses Tusculanes : « Si nous n'approuvions pas des crimes, la comédie ne pourrait subsister. » Quelques siècles plus tard, nous entendons l'empereur Julien parler des spectacles avec le dernier mépris et défendre aux prêtres païens d'y assister. Quant aux lois romaines, elles déclaraient infâmes tous ceux qui montaient sur la scène ^. Enfin les poètes eux-mêmes couvraient d'opprobre le métier d'acteur et signalaient les effets pernicieux du théâtre. Ovide n'était certainement pas