‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 94 sur 211 · Poétique, vi, vii; Politique, lib. VIU, c. iv · texte numérisé non relu

Poétique, vi, vii; Politique, lib. VIU, c. iv

3. « Quisquis in scenam prodierit, ait prœtor, infamis est. » Digeste^ lib. II ; De his qui notantur infamiâ,

un casuiste bien sévère ; maisi il trouve dans ses ^Tristes des accents aussi énergiques que ceux de Juvénal pour marquer l'influence désastreuse des spectacles païens sur les moeurs.

« Qu y voit-on, dit-il en [parlant de la comédie, sinon le crime paré des plus belles couleurs ? C'est une femme qui trompe son mari et se livre à un amour adultère. Le père et les enfants, la mère et la fille, de graves sénateurs, se plaisent à ce spectacle, repaissent leurs yeux d'une scène impudique, ont les oreilles frappées de vers obscènes. Lorsque la pièce est conduite avec art, le théâtre retentit d'acclamations; plus elle est capable de corrompre les mœurs, mieux le poète est récompensé : les magistrats payent au poids de Tor le crime de l'auteur*. »

C'est le reproche que TertuUien va reproduire pi'esque dans les mêmes termes. Déjà, MessieurSi nous pouvons oon^ dure que l'honnêteté païenne n'était point favorable aux spectacles. Condamné comme mauvais en soi par Platon, réputé dangereux pour la jeunesse par Aristote, le théâtre né devait qu'aux passions de la multitude de survivre à la Û& trissure dont le frappaient les lois et l'opinion publique. Il ne faut donc pas s'étonner de voir les Pères de l'Église s'élevéi* avec force contre un divertissement que les moralistes psaens jugeaient avec tant de sévérité. On ne concevrait même pas qu'un doute quelconque eût pu s'élever sur ce point parmi les chrétiens d'Afrique, si l'on ne se rappelait qu'ils sortaient du milieu d'un peuple pour lequel le goût des spectacles était devenu une véritable frénésie. Il s'agissait donc de rompre

i. Tristes, hh, IL

avec des habitudes que quelques-uns pouvaient être tentés de vouloir justifier par des prétextes plus ou moins spécieux* Même aux époques de grande ferveur, il se trouve des âmes qui, par faiblesse de caractère ou par un excès de condescendance, inclinent au relâchement. Il est probable que plusieurs néophytes de TÉglise d'Afrique n'avaient pas des idées assez justes ni assez bien arrêtées sur les dangers de la fréquentation du théâtre. Pour porter la lumière dans leur esprit, TertuUien composa son traité contre les spectacles. Quoiqu'il soit impossible d'assigner à la coniiposition de cette pièce aucune date certaine, tout permet de croire que le prêtre de Garthage saisit Toccasion qui lui était offerte par les réjouissances célébrées en 198 dans tout l'empire, après la victoire de Septime-Sévère sur ses compétiteurs. Les réflexions du moraliste chrétien s'appliquent d'abord aux spectacles du paganisme, et s^étendent après au théâtre en général. Nous allons commencer par la première partie de l'ouvrage.

< Serviteurs de Dieu> disait TertuUien, en s'adressant à la fois aux catéchumènes et aux fidèles, vous surtout qui trawAUet en ce moment à vous approcher de lui, et vous aussi qui l'avez déjà confessé ou lui avez rendu témoignage, apprenez sur quelles règles de la foi, sur quels principes de la vérité, sur quelle loi de la discipline repose l'obligation de renoncer au spectacle, entre autres erreurs du siècle, de peur que vous ne péchiez, les uns par ignorance, les autres par dissimulation. Telle est en effet la séduction des plaisirs, qu'elle fait prolonger l'ignorance à dessein ou corrompt la conscience jusqu'à l'oubli du devoir. Pour aider à ce résultat, il en est peut-être auxquels sourient encore les maximes des païens qui, dans cette matière, ont coutume de raisonner

18i LE THÉÂTRE PAÏEN.

ainsi contre nous : Qu'importent à la religion, dans le fond de l'âme et de la conscience, des consolations extérieures accordées à Toeil et à l'oreille? Dieu peut-il s'offenser d'un délassement pendant lequel l'homme garde toujours la crainte et le respect qu'il lui doit ? Non, jouir en temps et lieu n'est pas un crime... Illusion! Nous avons dessein de démontrer que ces plaisirs s'accordent aussi peu avec la religion véritable qu'avec la véritable soumission au vrai Dieu *. »

C'est chose assez curieuse à observer que l'analogie de ces raisons alléguées par les païens en faveur des spectacles avec celles qu'ont fait valoir dans le même but les mondains de tous les temps.

En quoi Dieu est-il offensé par un divertissement qui n'a rien que de fort innocent ? Tel est l'éternel refrain que chantent les hommes de plaisir auxquels la morale ne cause qu'un moindre souci.

Avant d'écouter la réponse de TertuUien, permettez-moi de reproduire un argument du même genre qui, déjà au deuxième siècle, était dans la bouche de tout le monde :

« Dieu, s'écrie-t-on, et nous le disons également. Dieu a créé toutes choses et en a fait don à l'homme. Toutes les créatures sont bonnes, puisque l'auteur en est bon. Parmi elles il faut ranger tout ce qui constitue un spectacle ; le cheval, le lion, les forces du corps, les agréments de la voix. Conséquemment, on ne doit pas regarder comme étranger ou opposé à Dieu tel objet qui est sorti de ses mains, ni comme criminel ce qui, n'étant pas étranger à Dieu, ne

1, De Speetac,,u

saurait lui être hostile. Les amphithéâtres avec leurs pierres, leur ciment, leurs colonnes et leurs marbres sont l'ouvrage de Dieu qui déposa ces matériaux dans le sein de la terre pour les besoins de l'homme. Il y a plus : les représentations elles-mêmes n'ont-elles pas lieu sous le ciel de la Divinité*?»

C'est par de tels arguments que les partisans du théâtre cherchaient à se faire illusion sur leur conduite. Tertullien n'a pas de peine à faire justice de ces incroyables naïvetés. Nul doute, répond-il, que Dieu ne soit l'auteur de toutes choses. Aussi nulle créature n'est-elle mauvaise de soi, maïs elle peut le devenir par l'usage qu'on en fait contrairement aux lois divines. Est-il un seul crime qui ne se consomme au moyen des œuvres de Dieu? C'est par le fer ou le poison que vous devenez homicide. Faut-il en conclure que l'homicide n'est pas un crime? Certes, toutes les matières qui servent à tailler les idoles, l'or, l'argent, l'ivoire, le bois, sont des créatures de Dieu. S'ensuit-il que vous puissiez les adorer sans faire à Dieu le plus grand des outrages? Nous n'avons pas reçu des yeux pour allumer en nous la concupiscence, des oreilles pour les ouvrir aux mauvais discours, une langue pour nous faire un jeu de la calomnie, une bouche pour obéir aux sollicitations de la gourmandise, des mains pour les employer au vol, des pieds pour courir au crime; notre âme n'a pas été unie au corps pour devenir un arsenal de mensonge et d'iniquité. Lors donc que nous nous servons de ces divers organes pour des fins criminelles, on ne saurait accuser les instruments de nos fautes d'être mauvais; le mal

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