De Spectac., iv
Tel est le plan que Tertullien se propose de développer dans son Traité sur les spectacles. Vous voyez par là que son premier grief contre le théâtre, c'est le caractère d'idolâtrie dont il le trouve entaché. Évidemment nous entrons ici dans une série de considérations qui se restreignent aux spectacles païens et qui n'ont qu'un rapport éloigné avec la question du théâtre en général. Dans une étude historique, qui témoigne de sa profonde connaissance des antiquités païennes, le prêtre de Carthage raconte l'établissement des jeux du cirque, des représentations théâtrales et des combats de gladiateurs. C'est sous cette triple forme qu'il envisage les divertissements dont il discute la moralité. Que les jeux publics, ludiy aient été introduits primitivement par les Lydiens, comme leur nom semble l'indiquer, ou qu'ils dérivent de toute autre source, il importe peu; ce qu'il y a de certain, c'est que toutes ces solennités ont été dédiées à quelque dieu, à Bacchus, à Neptune, à Mars ou à d'autres. Gela suffit pour démontrer que Tidolâtrie en a été l'origine ; or le ruisseau le plus faible est empoisonné par la source d'où il sort, et la branche naissante participe du défaut de la tige. Même vice radical, lorsqu'on envisage les pompes qui se mêlent aux jeux du cirque : l'idolâtrie a marqué de son empreinte tout ce qui s'y pratique. On y promène toutes sortes de simulacres; divers sacrifices précèdent, accompagnent ou interrompent ,les jeux : sacerdoces, collèges d'augures, tout est mis en mouvement. Direz-vous que la participation à de tels exercices n'équivaut point à une profession extérieure d'idolâtrie? Vient la question des lieux : le cirque est consacré au soleil, comme on peut d'ailleurs l'induire de son nom emprunté à Circé, fille du Soleil. Pas un ornement qui ne rap-
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pelle quelque trait de la mythologie, et le polythéisme tout entier est exprimé dans les formes de Tédifice. Comment un chrétien pourrait-il être à sa place dans un lieu qu'a envahi une légion de noms infâmes, où s'agitent tant d'esprits immondes * ? Mais ici le moraliste chrétien va au devant d'une objection qu'il tient à détruire. Quoi donc! Parce qu'un lieu est destiné à des fins répréhensibles, s'ensuit-il qu'on pèche en le visitant ? La réponse de TertuUien est pleine de sens et de modération:
« Puisque nous en sommes sur la question des lieux, prévenons ici une demande. Quoi donc ! me direz-vous, si je visitais le cirque hors du temps des spectacles, courrais-je le risque de m'y souiller? — Les lieux ne sont point interdits comme tels. Un serviteur de Dieu peut aller sans péril non seulement aux endroits où l'on s'assemble pour ces représentations, mais encore aux temples païens, pourvu qu'il ait une raison légitime, indépendante du caractère ou de la destination de ce lieu. D'ailleurs, les rues, les places publiques, les bains, les hôtelleries, nos maisons même, ne sont-elles pas peuplées d'idoles? Satan et ses anges ont rempli le monde. Et cependant, il ne suffit pas de vivre dans le monde pour être par cela seul séparé de Dieu; on s'éloigne de lui en participant aux crimes du monde. Pontife, ou simple adorateur, je monte au Capitole, ou bien au temple du dieu Sérapis : c'est alors que je renie Dieu, de même que si je vais au cirque ou au théâtre pour en contempler les spectacles. Ce ne sont pas les lieux qui nous souillent par eux-mêmes, mais ce qui s'y passe, ce qui en fait un foyer de vices; car la
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TRAITÉ SUR le;s spe;gtagi,es, m
corruption communique la corruption. C'est pourquoi nous rappelons à quelles divinités ces lieux sont consacrés, afin de mieux établir que tout ce qu'on y fait se rapporte spécialement à ceux dont ils sont le domaine^ »
TertuUien n'est pas moins éloigné de toute exagération quand il montre que l'usage des cheyaux employés dans les jeux du cirque n'a rien de criminel en soi, mais qu'il devient coupable par la consécration de cet exercice aux divinités païennes. Cette justesse de coup d'œil ne l'abandonne pas davantage quand il passe des jeux du cirque aux représentations théâtrales. Ce qui le frappe tout d'abord dans la scène antique, c'est qu'elle 'porte le cachet de l'idolâtrie. Le théâtre, dit-il, est à proprement parler le sanctuaire de Vénus ; aussi Pompée crut-il devoir placer sous un tel patronage cette vaste citadelle de toutes les infamies. Ici, le témoignage du paganisme lui-même nous donne gain de cause : en détruisant maintes fois, dans l'intérêt des mœurs, les nouveaux théâtres qui s'élevaient, les censeurs ont signalé suffisamment le danger de ces représentations lascives. Consacré à Vénus, le théâtre l'est également à Bacchus : ces deux démons de l'ivresse et de la débauche se tiennent par la main et marchent de front. De là vient que certaines représentations théâtrales s'appelaient autrefois jeux libératix, comme étant dédiées à Liber ou à Bacchus. Du reste, musique, vers, instruments et lyres, tout cela est sous la garde d'Apollon, des Muses, de Minerve, de Mercure. En faut-il davantage à un chrétien pour se moquer de frivolités dont il ne peut s'empêcher de haïr les inventeurs ? Les combats d'athlètes n'ont pas une origine
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différente. Remontez à leur naissance, vous y trouverez quelque divinité païenne. Les jeux olympiques se célèbrent en l'honneur de Jupiter: à Rome, ils se nomment capifcolins; Apollon a ses jeux pythiens; Hercule, ses jeux néméens; Neptune, ses jeux isthmiques. D'où viennent ces combats de gladiateurs qui font les délices de l'amphithéâtre? Dans le principe, on égorgeait des prisonniers ou des esclaves sur la tombe des morts, sous prétexte que le sang humain apaise les mânes. Or, de pareils sacrifices ne sont-ils pas encore une forme particulière de l'idolâtrie? Donc, sans parler des pratiques superstitieuses qui s'y mêlent, ces coutumes sanguinaires méritent toute la réprobation du chrétien, puisque la source en est infecte*. Après avoir démontré que l'idolâtrie fait le fond des spectacles du paganisme, TertuUien termine ainsi la première partie de son traité :
« Il est suffisamment prouvé, j'imagine, que les spectacles sont une expression multiple de l'idolâtrie, pour quiconque envisage les lieux où ils se donnent et la pompe qu'on y déploie. Quant aux sacrifices, nul doute qu'ils ne conviennent d'aucune façon à des chrétiens qui ont renoncé deux fois aux idoles. Non pas, comme dit l'Apôtre, que les idoles soient quelque chose, mais parce que les sacrifices offerts aux idoles s'adressent aux démons qui les habitent, soit que ces idoles représentent des morts, ou ce qu'on appelle des dieux. Or, ces deux espèces d'idoles sont de même nature, puisque morts et dieux ne font qu'une seule chose : voilà pourquoi nous nous interdisons à la fois l'une et l'autre idolâtrie. Nous tenons en égal mépris les temples des dieux et les monu-