‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 130 sur 223 · De Coronamil., i · texte numérisé non relu

De Coronamil., i

magie et des sciences occultes. Est-ce remonter trop haut que de vouloir retrouver une trace de l'esprit national dans le visionnaire dont nous parlons? Sans doute, le christianisme avait donné un autre cours à l'imagination de Montan, mais il est impossible de ne point penser aux Galles et aux Gorybantes, lorsqu'on le voit, lui et ses prophétesses , simuler l'extase et contrefaire l'inspiration divine. Du reste , cette tendance à s'attribuer les dons extraordinaires de l'ordre surnaturel n'était point rare parmi les chrétiens de la Phrygie. Vous vous rappelez peut-être que les prédictions des livres sibyllins, dont nous nous sommes occupés il y a deux ans, nous avaient amenés à chercher dans cette contrée l'origine de quelques-unes d'entre elles'. C'est là surtout qu'avait cours cette opinion sur un prétendu règne de mille ans dont les fidèles devaient jouir ici -bas dans un assez bref délai, ou le millénarisme, que Papias d'Hiérapolis n'avait pas peu contribué à mettre en crédit. Il ne faut donc pas s'étonner que la Phrygie ait donné naissance à la secte d'illuminés dont Montan fut le chef.

Montan est, en effet, un illuminé dans le genre de Fox et de Schwedenborg. Il place la prophétie ou l'inspiration particulière au - dessus de l'enseignement de l'Église qu'elle domine et doit perfectionner. Voilà l'.idée du système, si l'on peut appeler de ce nom ce qui est moins un ensemble de doctrines bien liées que des vues plus ou moins vagues, comme devaient l'être nécessairement les rêveries d'un homme livré aux caprices de son imagina-

1. Les Apologistes chrétiens au ir siècle, t. II, leçon XIV*", p. 299.

iî96 LE MONTANISME.

tion. Aussi ne suis-je point tenté de vouloir surfaire la personnalité de Montan. 11 serait peu juste, à coup sûr, de lui refuser sa part d'influence dans le mouvement auquel il a donné le branle; mais il est évident que le montanisme, tel qu'il se présente à nous dans l'histoire, est moins le fruit des conceptions particulières de son chef ([ue le résultat d'un courant d'idées et de passions qui était venu traverser le ii'' siècle.

Pour saisir sous son véritable jour la physionomie de Montan, il faut se figurer un fanatique aux idées étroites, mais doué d'une grande force d'imagination. Il voit l'Église persécutée sans espoir apparent d'une situation meilleure, et il se persuade facilement que la fin du monde est proche. Le Christ va revenir sous peu pour régner sur la terre avec ceux qui auront confessé son nom. Dès lors, il ne , s'agit pour le chrétien que d'une chose, rechercher et acquérir la couronne du martyre. Voilà le but de sa vie. Loin de fuir la persécution, il faut aller au-devant d'elle et s'en féliciter comme du plus grand bien qui puisse nous arriver. A quoi bon s'occuper de science, (l'art, d'intérêts matériels, d'affaires terrestres? Tout cela n'est propre qu'à nous faire perdre de vue notre intérêt suprême, qui est de sortir de la vie le plus vite possible. Ce n'est qu'en vertu d'une simple tolérance qu'il peut être permis au chrétien de s'engager dans les liens du mariage : les embarras du siècle dans lesquels s'implique l'homme marié , fempêchent de courir librement au martyre; en tout cas, les secondes noces équivalent à l'adultère. Partant de là, Montan se pose en réformateur de la discipline ecclésiastique, qui ne lui pa-

raît point assez rigoureuse. 11 donne de nouveaux préceptes , multipHe les jeûnes , enlève aux grands pécheurs toute espérance de réconciliation avec l'Église, et s'efforce de faire prédominer un ascétisme impitoyable. Si on lui objecte que telle n'a pas été la marche suivie par l'Église depuis le temps des apôtres, sa réponse est toute prête. Le Christ n'avait-il pas dit à ses disciples que le Saint-Esprit enseignerait dans la suite beaucoup de choses qui eussent dépassé la mesure actuelle de leur intelligence? Eh bien, lui Montan est l'organe choisi par le Paraclet pour cette révélation destinée à compléter les précédentes. Car l'œuvre de Dieu se développe par degrés et suivant une progression qui répond aux différents âges de l'humanité. L'Évangile s'adaptait à l'adolescence du genre humain dont l'enfance était gouvernée par la loi mosaïque, tandis que l'âge mûr exige une nouvelle effusion de l'Esprit-Saint. Le christianisme est donc susceptible de perfectionnements, selon qu'il plaît à Dieu de révéler aux hommes de nouvelles vérités. Sans doute, c'est aux évêques, successeurs des apôtres, qu'appartient le gouvernement de l'Église; mais au-dessus de ces organes ordinaires de la doctrine traditionnelle, il y a les prophètes suscités par le Paraclet. Ceux qui suivent cet enseignement supérieur forment l'Église spirituelle, par opposition à la masse des hommes matériels ou psychiques. Après avoir cherché dans le principe à réagir contre le gnosticisme par son dédain pour toute espèce de science , le montanisme aboutissait à la même conclusion finale par le soin qu'il mettait à distinguer ses partisans du commun des fidèles.

298 LE MOM'AMS.ME.

Tant il est vrai qu'au fond l'orgueil humain reste toujours le môme malgré les formes multiples qu'il lui plaît d'alTecter.

Vous voyez , Messieurs ^ d'après ce court exposé des théories de Montan, que nous sommes en présence d'une secte d'illuminés qui se posent en réformateurs de l'Église et se donnent pour les organes ou les interprètes de l'Esprit-Saint. Pour bien s'expliquer cette première apparition de l'illuminisme dans les siècles chrétiens, il faut partir des faits miraculeux qui ont accompagné ou suivi l'établissement du christianisme. L'Évangile avait été pour l'humanité le principe d'une création nouvelle qui devait trouver dans l'Église sa forme organique et son expression sociale. Or, comme la première, cette deuxième création ne pouvait s'effectuer que par une action directe et immédiate de Dieu. Les forces humaines devaient avoir une faible part dans l'inauguration d'un ordre de choses qu'une puissance surnaturelle et divine était seule capable de fonder. La régénération du monde n'a pas été un moindre miracle que sa production, et il serait déraisonnable de vouloir apprécier ces deux faits divins d'après le cours ordinaire de la nature et de l'histoire. De même qu'à l'origine des temps, l'Esprit de Dieu planait sur le chaos pour l'organiser, ainsi s'est-il répandu sur les âmes dans la plénitude des âges pour leur communiquer une vertu céleste. La période de formation dans l'histoire de l'Église répond à la grande époque pendant laquelle les éléments de la nature sont venus se réunir dans une combinaison féconde : rien ne ressemble à ces deux manifestations de la puissance créatrice. De là

le caractère merveilleux de cette genèse du monde chrétien. C'est le Verbe de Dieu lui-même qui se fait entendre sous forme humaine ; ses apôtres parlent et écrivent sous l'inspiration de l'Esprit-Saint ; des mu*acles confirment leur prédication ; la collation des sacrements est le plus souvent suivie d'effets extraordinaires ; beaucoup de fidèles reçoivent le don des langues, le don de prophétie ou de guérison, etc. Voilà les phénomènes miraculeux que présente l'âge apostolique. Il devait en être ainsi, car sans cet épanouissement splendide de l'ordre surnaturel, l'Église n'aurait pu triompher du monde. 3Iais ce qui n'est pas moins certain, c'est que les âges suivants allaient se trouver dans d'autres conditions que cette période initiale , période exceptionnelle et unique. La révélation une fois close et l'Église définitivement constituée, ces dons extraordinaires, si fréquents à l'origine de la prédication évangélique, pouvaient devenir plus rares. A l'inspiration des apôtres succédera une simple assistance de l'Esprit-Saint préservant leurs successeurs de toute erreur dans l'enseignement de la doctrine du Christ, mais ne leur révélant aucune vérité nouvelle. Bref, en sortant de l'âge apostoUque , le christianisme allait entrer dans cette voie de développement ordinaire, qui est celle des sociétés fondées et organisées : semblable au monde qui subsiste depuis sa création en vertu de la constitution qu'il a reçue, sans que Dieu y ajoute désormais une seule loi ni un seul atome. Et , de même que l'homme applique ses forces à ce grand ouvrage de la nature en face duquel Dieu l'a placé, ainsi la pensée et l'activité humaine devront-elles s'exercer, sous la direc-

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tion de l'Esprit -Saint, sur l'œuvre surnaturelle dont Jésus-Christ est l'auteur.

Ce n'est pas de la sorte que Montan et sa secte concevaient l'idée de l'Église. D'abord, confondant le caractère particulier de l'âge apostolique avec la forme générale des âges suivants, ils transportaient aux uns les conditions de l'autre. A les entendre, l'inspiration divine et la prophétie devaient se prolonger indéfiniment comme une source de révélations nouvelles. C'est par des visions et dans des extases que le Paraclet se manifeste à ceux qu'il choisit pour organes. Dans les communications de ce genre , l'âme reste purement passive et ressemble à une lyre touchée par des mains divines. Elle perd la conscience d'elle-même, et c'est alors seulement qu'elle devient propre à recevoir la lumière céleste. Montan avait coutume d'exprimer cet état en disant que Dieu seul veille, tandis que l'homme est endormi. D'après lui, tout chrétien pouvait arriver à ce degré d'illumination prophétique; et, bien loin que l'Église eût le droit de juger l'enseignement de ces nouveaux docteurs, c'est d'après leurs décisions qu'elle devait réformer les siennes. Eux seuls étaient les successeurs des apôtres dans le sens élevé du mot, comme ayant hérité de tous leurs privilèges, tandis que les évêques, n'étant ni inspirés, ni prophètes, n'avaient pas reçu en partage ces dons extraordinaires de la grâce.

Ainsi, Messieurs, l'idée fondamentale du montanisme, c'est la subordination de l'enseignement général à l'inspiration ou à la prophétie particulière. Le sectaire phrygien attribue à un petit nombre de visionnaires ou d'ex-

taiiques le pouvoir suprême qu'il enlève au corps des pasteurs. C'est le langage même qu'a tenu l'illuminisme à toutes les époques. Or de pareilles rêveries détruisent la notion de l'Église. Nul doute que Dieu ne puisse favoriser certaines âmes de dons extraordinaires : cela s'est vu plus d'une fois dans le cours des siècles chrétiens. Mais d'abord ces révélations faites à des particuliers n'échappent nullement au contrôle de l'Église, à qui seule il appartient d'en discerner le véritable principe. Se prévaloir d'une connaissance acquise par cette voie contre la doctrine catholique, c'est rompre avec la foi elle-même. Le Sauveur l'a déclaré dans l'Évangile, u que celui qui n'écoute pas l'Église soit pour vous comme un païen et un publicain. » Et saint Paul ne craignait pas de dire aux Galates : u Si un ange du ciel venait vous prêcher un Évangile difterentdu mien, qu'il soit anathème! » Qui ne voit, en effet, que la porte serait ouverte à toutes les folies et les âmes livrées sans défense aux plus grandes illusions, si un particulier quelconque avait le droit d'alléguer des communications divines pour s'affranchir du jugement de l'Église? De plus, ces révélations individuelles n'appartiennent à aucun titre au dépôt de la révélation générale, et ne sauraient par conséquent constituer un objet de foi catholique. En d'autres termes, la révélation faite aux apôtres a été complète et n'a reçu depuis lors aucun accroissement ; l'Église se borne à formuler dans des définitions nettes et précises les vérités qu'elle a reçues, à les coordonner entre elles, à en tirer les conséquences par un travail de déduction dans lequel elle est assistée de r Esprit-Saint qui la préserve de toute erreur. Si le mon-

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tanisme s'était contenté d'alliriner ce développement de la science chrétienne et le progrès qui peut en résulter pour l'intelligence de la foi, il n'aurait fait qu'exprimer le sentiment traditionnel. Mais non, ce qu'il imagine, c'estun christianisme perfectible par l'adjonction de nouveaux éléments empruntés à l'inspiration ou à la prophétie *. Dès lors, l'autorité doctrinale des évéques devait s'effacer pour lui derrière les rêveries du premier fanatique venu auquel il prendrait fantaisie de se poser en organe du Paraclet en prétextant des extases et des visions.

De même qu'ils détruisaient la notion de l'Église par la subordination de l'enseignement général à l'inspiration particulière , les montanistes renversaient l'ordre surnaturel par leur faux mysticisme. Suivant la doctrine catholique, la nature humaine est transformée par la grâce, sans être absorbée par elle : l'homme reste, sous l'influence de Dieu , avec les facultés qui lui sont propres , de telle sorte que notre volonté concourt avec l'action divine à la transfiguration progressive de notre être. Le montanisme, au contraire, supprime l'une de ces deux forces, pour ne

1. Néander abuse de la naïveté de ses lecteurs protestants lorsqu'il prétend que l'Église catholique a transporté aux conciles généraux les privilèges que le montanisme attribuait à ses prophètes. Où a-t-il vu qu'un seul théologien catholique ait jamais enseigné que les conciles généraux sont inspirés ou doués du don de prophétie? Avant d'écrire sur dépareilles matières, il faudrait au moins savoir distinguer entre l'inspiration divine, qui était le privilège exclusif des apôtres et des écrivains sacrés, et la simple assistance de l'Esprit-Saint, laquelle préserve l'Église de toute erreur dans l'enseignement de la foi, sans être la source d'aucune révélation nouvelle. Cette distinction est élémentaire dans la théologie catholique, {l^ésinder^ AUgemeine Geschichte der christ. Religion, Gotha, 1856, 1. 1, p. 285.)

laisser subsister que l'opération divine : il réduit l'homme à un état "de pure passivité, et place dans la suspension totale ou l'anéantissement de ses puissances naturelles le moyen d'entrer en communion avec Dieu. C'est l'erreur des faux mystiques ou des quiétistes de tous les temps, et Molinos ne faisait guère que reproduire la thèse de Montan, lorsqu'il disait : la vie intérieure pour l'homme c'est d'anéantir ses puissances, l'activité naturelle est ennemie de la grâce, Dieu agit en nous sans nous, etc. Le visionnaire phrygien ne parlait pas autrement. Voici, d'après saint Épiphane, l'un de ses oracles prophétiques : « L'homme est comme une lyre et je vole comme un archet. L'homme dort et moi je veille. Le Seigneur fait sortir l'âme de l'homme pour lui en substituer une autres » Des deux côtés, c'est l'inaction de l'âme érigée en principe, sous prétexte que Dieu veut rester le seul agent et que tout effort de la volonté humaine serait un obstacle à ses opérations.

Cette fausse mystique entraînait par voie de conséquence un ascétisme antisocial. Pour des rêveurs dont le but suprême était d'anéantir en eux les facultés humaines, il ne pouvait être question ni de science, ni d'art, ni d'industrie , ni d'intérêts matériels, ni de vie de famille, ni d'ordre civil ou politique. Un piétisme étroit les portait à exagérer la discipline chrétienne. Tandis que l'Église cherchait dans le jeûne un moyen d'assurer à l'âme la souveraineté sur le corps, les montanistes abusaient de cette pratique afin d'arriver à l'extinction des forces natu-

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