LES ACTES DE SAINTE PE1\PÉTUE
vêlent ces paroles, lorsqu'on a égard aux circonstances particulières qui les ont provoquées. Aucun catholique ne se serait exprimé de la sorte dans un moulent où il s'agissait précisément de combattre les nouvelles prophéties alléguées par Montan et ses disciples. 11 me semble donc difficile de se méprendre sur la couleur rnontaniste répandue dans la préface des Actes de sainte Perpétue. L'auteur aura voulu tirer parti des visions dont cette héroïque jeune femme avait été favorisée, pour y chercher un argument à pari en faveur du caractère prophétique de Montan. C'est dans ce but qu'il accole à ce drame pathétique un exorde et une péroraison qui trahissent son dessein. Faut-il en conclure, comme l'a fait Basnage, que sainte Perpétue et sainte Félicité elles-mêmes appartenaient à la secte qui séduisit Tertullien par son apparente austérité? Pas le moins du monde. S'il en avait été ainsi, le compilateur montaniste n'eût pas manqué de s'en prévaloir; et dans le pompeux éloge qu'il fait de Perpétue, Tertullien n'aurait point passé sous silence un détail si favorable à sa cause K D'ailleurs, quel moyen de s'arrêter à une pareille hypothèse, lorsqu'on pense que le nom de ces deux saintes a pris place dès la plus haute antiquité dans le canon de la messe ; que leur mémoire est célébrée
1. De Anima^ lv. Quand Tertullien veut parler de femmes montanistes, il a soin de dire u Soror apud nos, soror nostra , » de Velandis virg., XVII, de Anima, xiv. Ce n'est pas ainsi qu'il s'exprime sur le compte de sainte Perpétue. Les montanistes, ne se croyant pas séparés des catholiques, qu'ils se contentaient d'appeler psychiques, honoraient avec eux les martyrs de l'Église. C'est ce qui explique comment un écrivain de cette secte a pu recueillir avec respect les Actes de sainte Perpétue, pour s'en faire une arme dans l'intérêt de son parii.
UNE SCLNE DE MARTYRE EN AFRIQLK. 3^0
clans les plus anciens martyrologes; que la principale église de Carthage était placée sous leur invocation ^ ; qu'on lisait la relation de leur martyre dans l'assemblée des fidèles au temps de saint Augustin, et que ce grand docteur a composé trois discours pour glorifier leurs vertus? Certes, l'Église se serait bien gardée de leur décerner de tels honneurs, si le moindre soupçon d'hérésie avait pu les atteindre. Je vous demande pardon. Messieurs, de m'étendre si longtemps sur ces détails préliminaires, mais lorsqu'on aborde une pièce qui a soulevé tant de controverses , il importe d'en écarter ce qui pourrait lui prêter à tort une physionomie douteuse. En résumé, si la préface des Actes de sainte Perpétue trahit une main montaniste, cette addition postérieure n'en diminue pas la valeur. La relation elle-même, qui porte un caractère tout durèrent, n'en reste pas moins un chef-d'œuvre où le mérite littéraire s'ajoute au parfum de piété qui s'en échappe.
Ce qui fait la grandeur de la scène au milieu de laquelle nous transporte l'ouvrage dont je m'occupe, c'est que les plus beaux sentiments de la nature s'y trouvent en présence du sacrifice que demande la foi. Quand le génie de Corneille voulut peindre une de ces situations qui enlèvent l'âme et la ravissent hors d'elle-même, il choisit l'une des plus grandes affections humaines, l'amour conjugal, pour la placer en face d'un devoir supérieur sous lequel la conscience lui ordonne de fléchir. Toute la poésie de Polyeucte est dans cette lutte de la nature avec la