Sermo cciaxxi, in Perpetuam
et de la poésie, je la préfère à celle qu'a choisie Corneille pour le plus beau de ses drames. Mais je craindrais d'affaiblir par l'analyse un récit qu'il faut placer dans la bouche de Perpétue pour lui conserver son éloquente simplicité.
« Comme nous étions encore avec nos persécuteurs, et que mon père continuait à vouloir me faire tomber par l'affection qu'il me portait, je lui dis : Mon père, voyezvous ce vase qui est par terre? Oui, me dit-il, je le vois. J'ajoutai : Peut-on lui donner un autre nom que le sien? i\on, répondit-il. De même, lui répliquai-je , je ne puis me dire autre chose que ce que je suis, c'est-à-dire chrétienne. A ce mot, mon père irrité se jeta sur moi pour m'arracher les yeux ; mais il ne fit que me maltraiter et s'en alla vaincu avec les inventions du démon. Ayant été quelques jours sans revoir mon père, j'en rendis grâce au Seigneur, et son absence me laissa goûter un peu de repos. Ce fut dans ce court intervalle que nous fûmes baptisés; or l'Esprit m'inspira de ne demander au sortir de l'eau que la patience dans les peines corporelles.
({ Peu de temps après , on nous conduisit en prison : j'en fus effrayée, car je n'avais jamais vu de pareilles ténèbres. 0 la rude journée ! la chaleur était étouffante à cause de la foule ; puis les soldats nous poussaient ; enfin, je séchais d'inquiétude pour mon enfant. Alors les pieux diacres, Tertius et Pomponius, qui nous assistaient, obtinrent pour de l'argent que nous pussions sortir et passer quelques heures dans un endroit plus commode de la prison, afin d'y respirer à l'aise. Nous sortîmes : chacun pensait à soi; j'allaitai mon enfant qui se mourait de langueui*.
332 Li:s ACTCS de sainte i'Eupétui:.
Inquiète pour lui, j'en parlai à ma mère ; je fortifiai mon frère et lui recommandai mon fils. J'étais accablée de douleur, parce que je les voyais eux-mêmes réduits à cet état par amour pour moi. Je passai plusieurs jours dans ces anxiétés; mais ayant obtenu qu'on me laisserait mon enfant, je commençai bientôt à ne plus les ressentir : je me trouvais toute consolée, et la prison me devint un palais, en sorte que j'aimais mieux y être qu'ailleurs ^ »
On a dit de certaines pages qu'elles paraissent écrites avec une plume tirée de l'aile d'un ange. Celle que je viens de vous lire mérite ce nom. Il y règne un ton d'innocence et de candeur inimitable. Jamais l'amour maternel transfiguré par la grâce n'a trouvé d'accents plus vrais ni plus purs. Cette frayeur qui saisit la jeune martyre à la vue d'une prison ténébreuse ; cet oubli de soimême qui ne la rend sensible qu'aux douleurs de sa mère et de son frère ; ce cachot qui se change pour elle en palais du moment que son enfant lui est rendu, tout cela est d'une vérité et d'une délicatesse de sentiment qui n'ont rien d'approchant dans la littérature profane. Et lorsqu'on pense que cette relation a été écrite la veille même du supplice, ces détails, racontés avec une naïveté charmante, empruntent à la solennité du moment le caractère d'une poésie vraiment céleste. Ce n'était là toutefois que le prélude du sacrifice : la constance de Perpétue allait être soumise à de plus rudes épreuves.
(( Peu de jours après, continue la sainte, le bruit se répandit que nous devions être interrogés. Mon père sur-