‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 158 sur 223 · Acta Perpetuœ, i · texte numérisé non relu

Acta Perpetuœ, i

UxNE SCÈNE DE MARTYRE EN AFRIQUE. 353

vint aussitôt de la ville , consumé de tristesse ; il monta vers moi pour me faire tomber. Ma fille , me dit-il , aie pitié de mes cheveux blancs; aie pitié de ton père, si toutefois je mérite que tu m'appelles de ce nom. Si, moimême, de mes mains que voici, je t'ai élevée jusqu'à cette fleur de l'âge, si je t'ai préférée à tes frères, ne me rends pas l'opprobre des hommes. Regarde tes frères, regarde ta mère et ta tante, regarde ton fils qui ne pourra vivre après toi ; quitte cette fierté qui nous perdrait tous. Car aucun de nous n'osera plus élever la voix, si tu es condamnée au supplice. Ainsi me parlait mon père dans sa tendresse, me baisant les mains, se jetant à mes pieds et m'appelant avec larmes non plus sa fille, mais sa dame. Et moi, à la vue des cheveux blancs de mon père, j'étais désolée en pensant que, seul de toute ma famille, il ne se réjouirait pas de mon martyre. Et je le fortifiais en disant : 11 n'arrivera de tout ceci que ce qu'il plaît à Dieu ; car sachez bien que nous sommes en la puissance de Dieu, et non dans la nôtre. Et il s'en alla tout triste.

« Un autre jour, comme nous dînions, on vint tout à coup nous enlever pour l'interrogatoire, et nous arrivâmes au forum. Le bruit s'en répandit aussitôt dans les quartiers voisins, et il se fit un concours immense. Nous montâmes sur l'estrade. Les autres furent interrogés et confessèrent la foi. Quand mon tour fut venu , voilà mon père qui se présent^ avec mon fils ; il me fait descendre d'un degré et me dit en suppliant : Aie pitié de l'enf^mt. Le procurateur Hilarianus, qui avait reçu le droit du glaive à la place du proconsul Minutius Timinianus, mort peu de temps avant, me disait de son côté : Épargne les cheveux

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blancs de ton père, épargne l'enfance de ton fds, sacrifie pour la prospérité des empereurs. Je n'en ferai rien, répondis-je. Es-tu chrétienne? me demanda llilarianus. Je lui répondis : Oui, je suis chrétienne. Gomme mon père se tenait toujours là pour me faire tomber, llilarianus commanda de le chasser, et il fut frappé d'un coup de verge. Je ressentis le coup comme si j'eusse été frappée moi-même, tant je compatissais à l'infortunée vieillesse de mon père. Alors le juge prononça la sentence par laquelle nous étions condamnés aux bêtes ; et nous descendîmes joyeux à la prison. Gomme mon enfant était accoutumé à recevoir de moi le sein et à demeurer avec moi dans la prison, j'envoyai aussitôt le diacre Pomponius pour le demander à mon père , mais mon père ne voulut point le donner. Or il plut à Dieu que l'enfant ne demandât plus de nourriture et que je ne fusse pas incommodée de mon lait, de sorte que je restai sans inquiétude et sans souffrance ^ »

Je doute , Messieurs, que l'art dramatique avec toute sa force d'invention puisse créer une situation plus émouvante, ni représenter sous une forme plus expressive la lutte du sentiment avec le devoir. Toute fiction pâlirait devant la réalité simple et nue d'un tel spectacle. Aussi je comprends l'enthousiasme avec lequel saint Augustin célébrait devant le peuple d'Hippone la mémoire de Perpétue. Ce qui le ravissait d'admiration dans cette héroïque figure, c'est l'alliance de la piété filiale et de l'amour maternel avec ce que la foi a de plus vif et de plus pro-

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