‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 167 sur 223 · S6!| LES ACTES DE SAINTE PEKHÉTIE · texte numérisé non relu

S6!| LES ACTES DE SAINTE PEKHÉTIE

(liriez que pour eux la terre est déjà devenue le ciel. L'homme n'est véritablement grand dans ces situations douloureuses, qu'autant qu'il rattache son sacrifice à Dieu, et qu'il sait marquer ce moment suprême du caractère de l'immortalité.

La dernière partie des Actes de sainte Perpétue et de ses compagnons est consacrée au récit de leur supplice. Ici encore, il y a des traits d'une délicatesse charmante. Quand la jeune martyre se présente dans l'amphithéâtre, elle tient les yeux baissés pour en dérober la vivacité à tous les regards. Au milieu des coups que lui porte un animal furieux, elle renoue ses cheveux qui s'étaient détachés, car il ne convenait pas, dit l'auteur, qu'une martyre souiïrît les cheveux épars , pour ne point paraître alïligée de sa gloire. Même abstraction faite de ce que ces détails ont d'édifiant pour la foi, tout cela est d'une poésie de langage qu'on surpasserait difiîcilement. La critique littéraire n'a jamais eu assez d'éloges pour la grâce exquise avec laquelle Euripide a su peindre Polyxène observant de tomber avec décence au moment où elle reçoit le coup mortel ; et par le fait, la littérature païenne n'a rien de plus beau que ce trait-là. Ce qui n'était qu'une fiction chez le poëte grec, devient une réalité dans la scène qui nous occupe. Après avoir été jetée en l'air par le terrible animal, la jeune martyre, voyant sa robe déchirée, la rejoignit promptement, plus occupée de la pudeur que de la douleur^ piidoi^is potiusmemor quam doloris. Elle était si peu émue de ses souffrances que, déjà toute meurtrie de coups, elle demandait avec une naïveté sublime, dans un moment de relâche, quand donc le

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combat allait commencer. Mais, en oubliant ses douleurs, elle se montrait préoccupée jusqu'à la fin des intérêts spirituels de sa famille : « Demeurez fermes dans la foi, disait-elle à son frère et à un autre catéchumène; aimez-vous tous les uns les autres et ne soyez pas scandalisés de nos souffrances. » Enfin, lorsqu'on la voit conduire elle-même la main tremblante du gladiateur qui devait lui trancher la tête, on comprend l'émotion que produisait parmi les fidèles la lecture publique de ces Actes, et la vénération toute particulière dont l'Église primitive environnait la mémoire de Perpétue, de Félicité et de leurs compagnons. Saint .\ugustin se faisait l'organe de l'admiration générale, lorsqu'il s'écriait au jour anniversaire de leur fête :

(( Quoi de plus doux que ce spectacle? Quoi de plus fort qu'un tel combat? Quoi de plus glorieux qu'une pareille victoire? A l'époque où l'on exposait aux bêtes le corps des saints, les nations frémissaient de colère dans l'amphithéâtre, et les peuples méditaient de vains projets ; mais Celui qui est dans les cieux se riait de leurs desseins, et le Seigneur se moquait de leurs efforts. Voici qu'aujourd'hui l'éloge des martyrs se trouve dans la bouche des descendants de ces mêmes hommes qui vociféraient contre eux des cris de mort ; et le cirque ne contenait pas autant de spectateurs avides de contempler leur supplice que l'Église ne renferme de fidèles accourus pour honorer leur mémoire. Ce qu'une impiété sacrilège a commis en un jour, chaque année le contemple avec un pieux respect. Alors également, il y avait des spectateurs, mais animés d'un autre esprit : ils étaient là, achevant

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par leurs clameurs ce qu'avaient commencé les morsures des bêtes. Quant à nous, notre pitié est pour les œuvres des méchants, et notre vénération pour les souffrances des saints. L'insulte s'est changée en jubilation... C'est qu'en effet les martyrs ont donné leur vie pour leurs frères; nous sommes le fruit de leurs travaux ; ils ont arrosé la terre de leur sang, pour faire germer les peuples dans ce sol devenu fécond. Ils ont étendu leurs corps par terre comme des vêtements sur le passage du Seigneur faisant son entrée dans Jérusalem ; quant à nous, cueillons du moins des branches d'arbres, c'est-à-dire, tirons de l'Écriture sainte des hymnes et des louanges, pour prendre notre part de l'allégresse générale ^ »

En traçant ce parallèle entre le v* siècle et le iii% saint Augustin attribue en grande partie à l'héroïsme des martyrs la transformation qui s'était opérée dans le monde. Son appréciation est aussi juste qu'élevée. Comme je le disais au commencement de cette leçon, l'éloquence des Pères de l'Église trouvait une confirmation éclatante dans la fermeté des témoins de la foi : ce que les uns établissaient par l'autorité de la parole, les autres le fortifiaient par la vertu de l'exemple. Voilà pourquoi nous ne saurions négliger, dans l'histoire des lettres chrétiennes, ces relations dont la touchante simplicité nous initie aux souffrances et aux triomphes de l'Église. Et même, si j'ose le dire, j'éprouve une prédilection toute spéciale pour cette partie de la littérature ecclésiastique : j'y trouve un parfum de piété et un charme poétique qui valent pour moi

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