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parle le langage de la piété, il sait se dépouiller à propos de la rudesse naturelle à son caractère : son style devient doux, insinuant, et le mystique le plus exercé aux choses du sentiment surpasserait à peine cet âpre logicien qu'on ne dirait propre qu'à manier les armes de la controverse. Cette alliance de la grâce avec la force est un des traits que j'admire davantage dans Tertullien, comme d'ailleurs elle se retrouve de préférence chez ces natures d'élite qui, comme Dante ou Bossuet, sont douées d'une sensibilité d'autant plus vive et plus délicate que la source en est cachée à une plus grande profondeur.
Le livre de la Patience ouvre cette série de traités dans lesquels Tertullien expose et commente les devoirs de la vie chrétienne. Nous en avons rapproché la dissertation de Sénèque sar la Colère pour marquer la différence qui existe entre la morale évangélique et les doctrines païennes. D'un côté, c'est un enseignement qui se renferme dans l'honnête tel qu'il est dicté par la conscience et exigé pour le maintien de la société, sans que la Divinité intervienne comme source de la loi ou comme principe du devoir. De l'autre, c'est une prédication qui, non contente de prendre son point de départ dans les rapports naturels du Créateur avec la créature intelligente ethbre, surnaturalise la moralité humaine, en cherchant dans la grâce le secours divin qui la facilite, dans la foi les motifs supérieurs qui la déterminent, et dans la béatitude céleste la fin où elle tend. Le surnaturel, voilà ce qui sépare Tertullien de Sénèque dans leurs théories morales. Le philosophe stoïcien demande la vertu aux seuls efibrts de la volonté, sans s'apercevoir que l'homme déchu ne
trouve plus en lui-mèine toute la force nécessaire pour triompher du mal. Mieux éclairé sur les véritables conditions de la nature humaine, le prêtre de Garthage cherche dans les lumières de la révélation et dans le mouvement de la grâce ce qui supplée à l'insufTisance de la raison et remédie aux faiblesses de la volonté. Vous n'ignorez pas, Messieurs, que la même divergence radicale existe entre les rationalistes modernes et les théologiens catholiques; il n'y a de changement que sur un point : les philosophes païens ne soupçonnaient pas cet ordre surnaturel que l'incrédulité contemporaine s'efforce de nier, après que dix-huit siècles en ont confirmé la réalité. La tendance commune aux partisans de cette école, qui ne se donne guère la peine de dissimuler sa marche rétrograde vers le paganisme, c'est de bannir le surnaturel de la conscience et de l'histoire. Tel le déclare antiscientifique, et érige en axiome une négation qu'il se dispense de prouver. Tel autre traite la révélation de horsd' œuvre, et veut enseignera se passer d'elle en ramenant le devoir et la religion dans les limites de la raison pure. Tel enfin ne voit dans la suite des choses humaines qu'un enchaînement d'effets produits par des causes naturelles. On ne veut du surnaturel nulle part, et il est partout. 11 s'affu'me dans la science qui n'a que des hypothèses puériles lorsqu'elle tente l'explication de tout un ensemble de faits dont le caractère miraculeux est aussi frappant que la réalité en est scientifiquement démontrée. Il s'affirme dans l'histoire qui nous montre, dès le principe, l'œuvre divine s' établissant dans le monde en dehors du cours ordinaire des choses , et se prolongeant à travers le
peuple juif et l'Eglise comme une économie surnaturelle qui s'impose aux hommes malgré leurs erreurs et leurs fautes, bien loin d'émaner d'eux. Il s'afTirme dans l'art dont les plus hautes créations portent le reflet sensible de cette lumière d'en haut, qui est venue ouvrir au regard de la foi des horizons fermés pour l'œil de la raison. Il s'affirme dans la philosophie elle-même qui ne saurait rendre compte de l'homme, de l'équilibre rompu de ses puissances et de leur harmonie rétablie, sans admettre une chute primitive et une restauration postérieure. Il s'aflirme enfin dans la conscience, d'où le travail mystérieux de la grâce n'a cessé de faire jaillir des prodiges de sainteté que la nature seule eût été impuissante à produire. Voilà l'ordre surnaturel, tel qu'il éclate dans ses manifestations extérieures. Et si vous me demandez comment il s'affirmait à l'époque qui nous occupe , je montrerai le monde païen tombant en pourriture malgré l'enseignement de ses sages, et le monde chrétien surgissant plein de vie à la parole des apôtres. La foi élevait audessus d'elles-mêmes des natures que la philosophie devenait incapable de soutenir au niveau d'une probité vulgaire ; et tandis que les moralistes païens ne parvenaient plus à former des âmes honnêtes, l'Église faisait des saints.
TRAITÉ DE l'oraison DOMINICALE. 301