‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 180 sur 223 · DIX-HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LEÇON

La prière, élément indispensable de la vie chrétienne. — Traité de l'Oraison dominicale. — La prière chrétienne; son esprit et son caractère. — La prière dans l'antiquité païenne. — Formules de la prière païenne dans Xénophon, Cicéron, Horace, Tibulle, Ovide, etc. — Elles expriment toutes le sensualisme qui faisait le fond des cultes polythéistes. — Caractère plus spiritualiste de la prière chez Platon, Sénèque et Juvénal. — Comparaison avec l'Oraison dominicale, — Conditions et effets de la prière. — Réponse aux objections tirées de l'immutabilité divine.

Messieurs,

Le livre de la Patience est le premier de ce genre que l'on rencontre clans la littérature chrétienne. En choisissant pour sujet l'éloge d'une vertu particulière , à l'imitation des philosophes ou des rhéteurs de l'antiquité, Tertullien transportait dans l'éloquence sacrée une méthode familière aux écrivains profanes. Mais, si cette dissertation morale ressemble, quant à la forme, aux traités de Sénèque sur la colère, sur la clémence, sur la tranquillité de l'âme et sur la constance du sage, elle en diffère complètement pour le fond des doctrines. D'après l'enseignement du Portique, l'homme ne doit attendre que de lui-même ce qui peut le rendre vertueux : sa raison seule lui suggère les motifs qui déterminent sa conduite, et le but de son activité morale ne dépasse guère les limites de la société terrestre. Pour le prêtre de Garthage, la grâce divine est le principe de la sainteté, l'Homme-

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Dieu son idéal, et la béatitude céleste son couronnement. C'est la diiïerence même entre l'ordre surnaturel et les conditions de la nature déchue. Or, si la sainteté est le résultat de l'action divine et de la coopération humaine, ne faut-il pas que l'homme confesse son insuffisance en implorant le secours du ciel? En d'autres termes, la prière est le moyen habituel et ordinaire par lequel nous obtenons l'assistance divine. Tertullien ne pouvait manquer de porter son attention vers cet élément indispensable de la vie chrétienne. De là son traité de l'Oraison dominicale ^ par lequel il a frayé la voie à saint Gyprien et à d'autres Pères de l'Église latine. Il est intéressant de voir comment ce beau sujet a été développé pour la première fois dans l'éloquence sacrée.

La prière est une expression vivante et pratique des doctrines religieuses, qui se traduisent tout entières dans cette élévation de l'âme vers la divinité. L'homme parle à Dieu suivant ce qu'il pense sur lui , et ce langage du coeur est le plus sûr témoignage de sa foi. La prière s'élève ou s'abaisse avec les croyances qui l'inspirent. Lorsqu'une religion n'a sur la divinité que des idées grossières, la prière se matérialise comme elle : demande ou action de grâces, tout se rapporte aux besoins du corps et se renferme dans les biens de la terre. Au contraire, que l'idée de Dieu se dégage de ces fausses représentations et s'épure dans l'intelligence humaine, aussitôt la prière prend un caractère plus spiritualiste et plus moral. 11 suffit de comparer la prière des païens, égoïste et sensuelle, avec la prière de l'Ancien Testament, pour constater la supériorité du mosaïsme sur la religion des Grecs et

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des Romains. Tant il est vrai que l'état religieux d'un peuple se mesure au degré de perfection auquel s'élève chez lui la prière publique ou privée. Cela étant, l'Évangile a du se résumer dans la prière chrétienne comme dans un abrégé de ses doctrines aussi sublime que populaire. Tertullien observe avec sa pénétration habituelle ce rapport intime entre le dogme et le culte. A une révélation nouvelle, dit-il, devait répondre une formule d'oraison plus parfaite que les précédentes :

« Esprit de Dieu, Parole de Dieu, Raison de Dieu, Parole de la Raison et Raison de la Parole tout ensemble . Jésus-Christ Notre-Seigneur nous enseigna une nouvelle formule de prière, à nous qui sommes les disciples du Testament nouveau ^ Car ici encore il fallait que le vin nouveau fut renfermé dans de nouvelles outres, et que le morceau de drap neuf fût joint à un vêtement également neuf. D'ailleurs,^ tout ce qui existait autrefois a été ou changé, la circoncision par exemple, ou complété, comme le reste de la loi, ou accompli, comme la prophétie, ou perfectionné, comme la foi elle-même. La grâce nouvelle de Dieu a spiritualisé tout ce qui était charnel, en passant l'Évangile comme une sorte d'épongé sur toute Tantiquité. Évangile dans lequel Jésus-Christ Notre-Seigneur a prouvé qu'il est tout à la fois et l'Esprit de Dieu, et la

1. En appelant le Verbe Esprit de Dieu, Tertullien ne confond nullement le Fils avec l'Esprit-Saint. Le livre contre Prajcéas va nous montrer avec quelle précision il distinguait les trois personnes de la Trinité. S'il désigne le Fils sous le nom d'Esprit , pour marquer sa puissance, c'est qu'en effet cette dénomination convient à la nature divine, commune aux trois personnes. Quant aux. termes identiques de Raison et de Parole, ils expriment la sagesse divine avant ou après sa manifestation extérieure.

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Parole de Dieu, et la Raison de Dieu : l'Esprit en tant qu'il a prévalu, la Parole en tant qu'il a enseigné, la Raison en tant qu'il est venu. Aussi l'Oraison établie par le Christ se compose-t-elle de ces trois éléments : la parole qui la profère, l'esprit qui en fait la puissance, et la raison qui l'accueille ^ »

Après avoir posé en principe que le Nouveau Testament devait trouver son expression liturgique dans, une prière nouvelle, Tertullien s'attache à commenter l'Oraison dominicale, qu'il appelle à juste titre l'abrégé de l'Évangile. 11 voit dans le mot Père par où elle débute un indice de l'esprit nouveau que le christianisme est venu répandre parmi les hommes, et il observe avec raison que l'Ancien Testament lui-même n'a pas coutume d'appliquer à Dieu cette dénomination. En effet, dans la religion mosaïque, l'idée de la souveraineté divine domine celle de la paternité, et la crainte de Jéhovah l'emporte, dans le cœur de l'Hébreu, sur des sentiments plus tendres , bien que le précepte de l'amour divin se trouve inscrit en tête de la Loi. C'est la relation du serviteur avec le maître plutôt que celle du fils avec le père. Quant aux religions païennes , elles ne soupçonnent même pas cet attachement filial , qui n'exclut pas la crainte respectueuse , mais qui la relève par une soumission pleine de joie et de tendresse. On y honore les dieux, on les redoute, on réclame leurs faveurs ; mais l'amour est absent de ces hommages intéressés. Ce que nous appelons la piété entrait si peu dans l'esprit des anciens, qu'Aristote,

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