Ad Martyres, i
LE DISCOURS AUX MARTYRS. /jS
confesseurs de la foi; ce qui le préoccupe, ce sont leurs intérêts spirituels. Il craint que ces généreux prisonniers ne retirent pas du sacrifice qu'ils vont faire à Dieu tout le mérite qui pourrait devenir leur partage. Peut-être quelques dissentiments s'étaient-ils glissés parmi eux, car la nature humaine porte partout avec elle ses défauts et son infirmité. Tertullien désirerait que rien ne pût mettre obstacle aux bénédictions divines : il exhorte les martyrs à la concorde et à la paix. Les voilà dans cette prison qui est le séjour habituel du crime et la maison de Satan : c'est là que l'esprit du mal a coutume d'enfermer sa famille. Quant à eux, ils devront triompher de l'ennemi au centre même de son empire. Mais pour cela, il faut que l'Esprit de Dieu, qui est entré avec les martyrs dans la prison, continue à y demeurer au milieu d'eux. Et comment des germes de division pourraient-ils s'introduire parmi eux à qui les pécheurs venaient demander leur propre réconciliation avec Dieu et avec l'Église ^? Pour distribuer la paix aux autres, il faut savoir la conserver soi-même. Toutefois, là n'était point le grand écueil contre lequel pouvait échouer la constance des martyrs. Ce qu'on devait redouter davantage, c'est le découragement auquel se laisseraient aller quelques-uns d'entre
1. La coutume à laquelle Tertullien fait allusion dans ce passage exprime le sentiment de l'Église primitive sur la valeur des indulgences. Ceux qui appartenaient à la classe des pénitents, ou bien que des fautes graves avaient fait exclure de la communion de l'Église, imploraient le suffrage des martyrs qui leur remettaient un libelle de paix, moyennant lequel on les admettait à la réconciliation. La prière des martyrs suppléait ainsi à l'insuffisance de la satisfaction du pécheur, et constituait par suite une véritable indulgence, fondée sur le dogme de la communion des saints et de la réversibilité des mérites.
kk PREMIER ESSAI DE TERTLLLIEN.
eux. Ce cachot infect où ils étaient plongés, cette rupture violente de tous les liens qui les attachaient au monde, la perspective du supplice cruel qui les attendait, tout cela était de nature à faire impression sur telle âme qui ne se trouvait pas suffisamment préparée pour une si grande épreuve. Aussi Tertullien concentre-t-il sur ce point ses moyens oratoires : il épuise tous les motifs que la foi lui suggère, pour entretenir dans ses frères captifs cette fermeté chrétienne que l'Évangile coipmunique à la volonté de l'homme.
« Quant aux souvenirs et aux embarras du monde, leur dit-il, ils ont dû s'arrêter sur le seuil de votre prison, avec vos parents eux-mêmes. Depuis ce moment vous êtes séparés du monde, à plus forte raison des affaires du siècle. Et que cette séparation ne vous effraye point! Si nous considérons, en effet, que le monde mérite bien davantage d'être appelé une prison, nous comprendrons qu'en réalité vous êtes sortis d'un cachot, plutôt que vous n'êtes entrés dans un autre. Le monde est mille fois plus obscur que votre prison : ses ténèbres aveuglent les cœurs. Le monde a des chaînes plus pesantes : ses liens captivent les âmes. Le monde exhale des miasmes plus impurs : ce sont les passions des hommes. Le monde renferme plus de coupables : j'allais dire le genre humain tout entier. Là ce n'est pas le proconsul qui juge; c'est Dieu qui condamne. Concluez-en donc, bienheureux confesseurs, que vous avez échangé une prison contre un asile inviolable. Vous habitez un séjour ténébreux, mais vous êtes vous-mêmes une lumière. Des liens vous enchaînent, mais vous êtes libres pour Dieu,
Vous respirez un air infect, mais vous êtes un parfum de suavité. Vous attendez la sentence d'un jugo, mais vous jugerez vous-même les juges de la terre. Qu'il s'afllige, celui qui soupire après les délices du siècle ! Le chrétien a renoncé au siècle, alors même qu'il jouissait de la liberté; en entrant dans une prison il renonce à une autre. Qu'importe le lieu où vous êtes dans le siècle, vous qui êtes hors du siècle? Et si vous avez perdu quelques joies de la vie , heureux le négoce qui sacrifie quelque chose pour gagner davantage*. »
Voilà, Messieurs, de la grande éloquence. L'homme qui débutait ainsi s'annonçait comme le premier écrivain de son siècle. Il y a dans cette apostrophe une vigueur de style et de pensée que nous n'avions pas encore rencontrée au même degré dans la littérature chrétienne depuis saint Paul. Je disais, en parlant de saint Justin, qu'il offre le type du platonicien converti au christianisme; TertulUen, c'est le stoïcien transformé par l'Évangile. Le prêtre de Garthage a toute la sévérité de ces natures énergiques qui ont paru dans les premiers temps de l'empire romain; mais, s'il les égale pour la trempe du caractère, il les surpasse par la vivacité et la chaleur de son âme. Les écrivains du Pord^ue sont en général secs et froids; chez Tertullien, au contraire, le feu d'une imagination riche et ardente éclate à travers la rudesse de formes qui lui est commune avec les stoïciens. Nous venons d'en voir la preuve dans la page que je viens de lire. Sans doute, cette antithèse prolongée entre la servi-