Ad Martyres, ii
h() PREMIER ESSAI DE TERTULLIEN.
tude du monde et la liberté de la prison a quelque chose d'étrange : Tertullien se plaît à donner à sa pensée un . tour paradoxal. Pascal eût parlé ainsi, et M. de Maistre également. C'est le propre de ces esprits, plus forts que mesurés, d'étourdir le sens commun par les hardiesses apparentes d'une proposition vraie au fond. 11 est incontestable, en effet, que l'âme humaine trouve dans la solitude une liberté d'action et une possession de soi-même qu'elle chercherait en vain au milieu des agitations du monde. Cette loi psychologique est de tous les temps et de tous les lieux; et l'Évangile n'a fait que la consacrer en ramenant l'homme sur lui-même, dans le domaine de la vie intérieure. Puis, lorsqu'on veut apprécier les œuvres de Tertullien à leur juste valeur, il ne faut jamais perdre de vue l'état de la société au milieu de laquelle il écrivait. Ce n'était pas une société chrétienne, pouvant offrir à ses membres, même dans son organisation extérieure, des ressources pour leur perfectionnement religieux et moral. Le monde païen était pour les disciples de l'Évangile une véritable prison : loin, d'y trouver la moindre facilité pour le bien, ils n'y rencontraient à chaque pas que des entraves à la liberté de leur âme, des devoirs extérieurs qui répugnaient à leur conscience, des scandales qui devenaient autant d'obstacles à leur salut. Dans ce sens, Tertullien avait mille fois raison de dire que le cachot où l'intolérance païenne plongeait ses victimes était pour celles-ci un asile plutôt qu'une prison. Ce n'est pas en rhéteur, mais en vrai moraliste qu'il parlait aux confesseurs de la foi, lorsqu'il énumérait ainsi les avantages de la situation douloureuse qui leur était faite :
({ Là, du moins, vous n'apercevez point les dieux étrangers ; vous ne heurtez point leurs images ; aux fêtes des païens, vous ne vous trouvez point mêlés avec eux par le commerce même de la vie; vous n'êtes point révoltés par la fumée impure de leurs sacrifices, ni importunés par les clameurs des spectacles, par l'aspect des scènes sanguinaires ou impudiques qui s'y passent; vos yeux ne tombent plus sur les repaires de la débauche publique. Vous êtes à l'abri des scandales, des tentations, des souvenirs mauvais, et même de la persécution. Ce que le désert donnait jadis aux prophètes, la prison l'assure au chrétien. Le Seigneur lui-même cherchait souvent la solitude, pour y prier plus librement et se séparer du monde ; c'est dans la solitude qu'il manifesta sa gloire à ses disciples. Laissons de côté ce mot de prison, appelons cela une retraite. Bien que le corps soit enfermé et la chair captive , tout reste ouvert à l'esprit. Oui, circulez librement, marchez en esprit, non pas sous d'épais ombrages ou sous de longs portiques, mais sur le chemin qui conduit à Dieu. Toutes les fois que vous le parcourrez en esprit, vous ne serez plus dans le cachot. La jambe ne sent rien sous le bois qui la brise, quand l'àme est dans le ciel. L'âme conduit avec elle l'homme tout entier, et le transporte où elle veut. (( Or, où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » Que notre cœur soit donc là où nous voulons avoir notre trésor *. »
Il y a certainement dans ce beau langage un accent de fenneté stoïque qui rappelle Kpictète. Lorsqu'on entend