‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 36 sur 223 · Ad Nationes, 1. i, c. v · texte numérisé non relu

Ad Nationes, 1. i, c. v

divin Maître, vous devinez sans doute ce que Tertullien opposerait à ces éclats bruyants d'une indignation vertueuse. Vous faites bien du fracas, leur dirait-il, à propos de ces fautes regrettables que votre œil vigilant a su découvrir dans quelques membres de l'Église, et pour les flétrir, vous ne craignez pas, dans l'intérêt sans doute de la morale publique, d'en livrer la connaissance aux mille échos de la renommée. Fort bien : ce zèle vous honore. Mais ne vous imaginez pas que par là vous parviendrez à entacher l'honneur de l'Église. Ces hommes dont les écarts vous inspirent de si touchantes homélies, n'étaient plus des nôtres : ils n'avaient plus du chrétien ou du prêtre que le nom ; ils ne conformaient pas leur vie à nos principes, ni ne suivaient notre enseignement; ils ne nous appartiennent pas. A qui donc appartiennent-ils? A vousmêmes, à ceux dont les doctrines inspiraient leur conduite. Vous répétez sur tous les tons, dans vos drames, dans vos romans et dans vos livres, que la religion est le produit indéfiniment variable de la raison humaine, que les mystères de la foi sont autant d'absurdités, que l'homme est sur la terre pour amasser et pour jouir, que l'attrait de la passion est invincible, que le ciel est une pieuse chimère, et l'enfer, un mot vide de sens, etc. Ces rares coupables dont les fautes scandalisent votre vertu, ont eu le tort de vous prendre au mot, de mettre en pratique ce que vous enseignez; ils sont le pur produit des doctrines dont vous êtes les panégyristes. Quant à l'Église dont ils faisaient partie, elle n'est pas responsable de vices qu'elle seule a le droit de flétrir sans cesser de rester conséquente à elle-même : ces hommes ont désobéi

iZ LES DEUX LIVllES AUX NATIONS.

à sa voix, foulé aux pieds ses préceptes; ils sont sortis de ses rangs pour entrer dans les vôtres, ils vous appartiennent désormais, facti per dellrta dcmib vestri.

C'est, Messieurs, ce que TertuUien ne manquerait pas de répondre à ces austères moralistes qui se font un jeu de ramasser les scandales pour l'édification publique, et d'incriminer l'Église en relevant avec fracas dans quelques-uns de ses membres les fautes qu'autorisent leurs propres doctrines. Après avoir réfuté l'objection tirée des désordres partiels qui s'étaient glissés dans les rangs des chrétiens, et suivant toute apparence parmi les sectes gnostiques qu'une foule ignorante confondait avec l'Église elle-même, l'apologiste africain s'attache à démontrer que tout ce qu'on reproche aux vrais disciples de l'Évangile se réduit à de faux bruits, répétés de bouche en bouche, sans qu'on se donne la peine d'en rechercher la source. « Tel commence par calomnier, dit-il; puis, vient un second qui ajoute aux mensonges du premier ; bientôt, un troisième va renchérir sur les fables débitées par ses devanciers, et ainsi de suite. Le vulgaire accepte tout cela les yeux fermés, et se fait l'écho docile des infamies qu'on invente sur notre compte. » Ce passage rappelle la belle comparaison de Dante sur la coutume qu'ont les hommes d'imiter ce qu'ils voient faire aux autres, sans en connaître la cause : « Comme les brebis sortent du bercail, une d'abord, puis une seconde, puis une troisième, et les autres se tiennent toutes timides, baissant l'oeil et le museau, et, ce que fait la première, les autres le font aussi, s'adossant à elle, simples et tranquilles, si elle s'arrête et n'en sachant pas la

raison....^ » Ne va-t-on pas, continue Tertullien, jusqu'à nous imputer toutes les calamités qui affligent l'empire? Le prêtre de Garthage repousse avec sa vivacité et son énergie habituelles ce reproche absurde que les multitudes prévenues ne manquent jamais de faire à ceux qui sont l'objet de leur haine.

(c Le Tibre est-il débordé ; le Nil est-il resté dans son lit ; que le ciel s'arrête , que la terre tremble, que la guerre dévaste vos champs, que la famine ravage vos cités, vous n'avez tous aussitôt qu'un cri : Les chrétiens à la mort! les chrétiens à la mort! Comme si c'était peu pour eux d'avoir à redouter autre chose encore que vos fléaux qu'ils partagent. Mais examinons. C'est sans doute à cause de notre mépris pour vos dieux, que nous attirons sur la terre ces désastres. Or, comme nous l'avons dit plus haut, il n'y a pas encore trois cents ans que nous existons, et cependant que de calamités sont venues fondre sur le monde avant notre apparition ! Combien de villes, de provinces désolées! Que de guerres étrangères et intestines ! que de pestes! que de famines! que d'incendies! que de gouffres entr'ouverts ! que de tremblements de terre ont épouvanté le siècle î Où étaient les chrétiens lorsque les Romains ont fourni à l'histoire tant de malheurs à raconter? Où étaient les chrétiens, lorsque les îles d'Hiérennape, de Délos, de Rhodes et de Crète disparurent avec des milliers d'hommes? Lorsque cette île qui, suivant Platon, était plus vaste que l'Asie ou l'Afrique, fut engloutie par la mer Atlantique? Quand le feu du ciel

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