Ibid., 1. I, c. X
respectée? N'avez-voiis pas abandonné votre culte national pour de nouvelles superstitions? jN'est-ce pas vous qui méprisez vos dieux en les vendant à l'encan, en gros et en détail, en les ailermant parmi vos revenus, en les soumettant aux impôts, en permettant à vos poètes et à vos littérateurs de se donner libre carrière contre eux par leurs contes ridicules et infâmes? Sur la foi de Tacite, si fertile en mensonges, vous avez rêvé que notre Dieu était une tête d'âne ; et, ces jours derniers encore, un homme, qui n'a de juif que la peau qu'il a perdue, promenait contre nous, dans cette cité, une image avec l'inscription : onochoetès (race d'âne). Mettons qu'il en soit ainsi. Mais vous, n'adorez -vous pas toute la race des ânes, et, avec leur déesse Épone, toutes les bêtes de somme, tous les troupeaux, tous les animaux que vous consacrez, eux et leurs étables? N'avez-vous pas des dieux à tête de chien, d'autres à tête de lion, de bœuf, de béUer, de bouc, des dieux cornus, des dieux à jambes de chèvre, à queue de poisson et de serpent? Que sais-je encore? Ceux-ci ont des ailes aux pieds; ceux-là au dos et à la tête... Nous adorons une croix, dites-vous. Mais vous, n'adorez- vous point, par exemple, la Cérès du Phare, qui n'est autre chose qu'une pièce de bois grossière et informe? Vos armées ne révèrent- elles pas leurs enseignes, qu'elles préfèrent à Jupiter même? Plusieurs d'entre vous s'imaginent que nous adorons le soleil , parce que nous nous tournons vers l'orient pour prier, et que le jour du soleil est pour nous un jour de fête. Mais n'est-ce pas vous qui avez donné à l'un des jours de la semaine le nom du soleil? Ne voit-on pas la plupart d'entre vous,
tournés vers le soleil levant, affecter d'adorer le ciel et de remuer les lèvres? Selon vous, nous sacrifions à la divinité par l'infanticide. Quant à vous, vous tuez les enfants aussitôt après leur naissance, et même avant. A vous entendre, nous cacherions nos désordres dans les ténèbres de la nuit. Vos incestes, à vous, se commettent en toute liberté, à la face du jour, à la face de la nuit, à la connaissance de tout le ciel. Est-ce bien à vous de nous reprocher que nous sommes impies envers la majesté des Césars, à vous qui faites et qui défaites les empereurs à votre gré. Les deux Syries exhalent encore l'odeur de leurs cadavres; les Gaules n'ont pas encore lavé ces flots de sang dans les eaux du Rhône. Si nous méprisons la mort pour rester fidèles à nos convictions, vos ancêtres ont dédaigné comme nous les supplices; leur vertu, vous l'appelez courage et non entêtement. Vous riez du dogme de la résurrection des morts. Mais cette croyance n'est-elle pas plus raisonnable que la vôtre, qui fait passer l'âme d'un homme dans un chien, dans un mulet ou dans un paon. Donc, convenez qu'à tout le moins nous vous valons, et, par conséquent, ne frappez pas dans notre personne ce que vous tolérez en vous-mêmes ^
Telle est. Messieurs, cette argumentation ad hoinincm où l'ironie la plus amère vient se mettre au service d'une logique impitoyable. L'éloquence chrétienne n'a pas de morceau où le polythéisme se trouve broyé sous une charge plus écrasante. Il n'y a qu'un écrivain de l'antiquité qui puisse rivaliser avec Tertullien dans cette cri-