Ad Nationes, 1. i, c. \i-xx
tique sanglante des superstitions païennes : c'est Juvénal. Du reste, on remarque plus d'un trait de ressemblance entre ces deux natures, et nous aurons quelquefois l'occasion de les rapprocher l'une de l'autre. La verve satirique bouillonne également dans ces imaginations ardentes que les travers et les vices de leur temps saisissent au même degré. Ce qui domine chez le poëte d'Arpinum comme chez le prêtre de Garthage, c'est l'énergie du trait, l'amertume du sarcasme, le transport violent d'une âme impétueuse. Tous les deux recherchent avec une égale complaisance les fortes expressions, les images pittoresques, au risque d'enfler leur pensée jusqu'à l'hyperbole ou de la noyer dans la déclamation. Leurs qualités comme leurs défauts n'éclatent jamais plus vivement que lorsqu'ils trouvent une turpitude à flétrir, un crime à flageller. Pour me renfermer dans le discours qui nous occupe, je citerai le commencement d'une satire de Juvénal sur le même sujet :
« Qui ne sait, Volusius Bithynicus, quelles monstrueuses divinités révère le sot Égyptien? Ici, l'on adore le crocodile ; là, on tremble devant un ibis eno^raissé de serpents. L'eiïigie du singe d'or à longue queue brille aux lieux où résonnent les cordes magiques du colosse mutilé de Memnon , où l'antique Thèbes gît ensevelie sous les ruines de ses cent portes. Ailleurs, on vénère le poisson de la mer, le poisson du fleuve : des cités entières se prosternent devant un chien; mais devant JDiane, personne. C'est un sacrilège que de presser sous sa dent le poireau ou l'oignon. Oh! la sainte nation, qui voit naître dans ses jardins de pareilles divinités! On ne sert sur au-
cune table l'animal qui porte la laine : défense d'égorger le petit d'une chèvre; mais toute liberté de se nourrir de la chair humaine ^ »
En attaquant avec tant de vivacité les superstitions païennes, l'apologiste africain ne faisait donc que reprendre la thèse soutenue par le poëte satirique du i*'' siècle. D'ailleurs, déjà Sénèque lui-même, quoique païen, avait préludé à cette censure amère du polythéisme; et Tertullien rappelle avec raison aux païens les reproches que leur adressait un de leurs philosophes. Nous n'avons plus, il est vrai, le traité de Sénèque sur la superstition ^ qu'on eut aimé à pouvoir comparer aux discours analogues de Tertullien ; mais un fragment conservé par Lactance nous montre à quel point le rhéteur stoïcien s'accordait avec les apologistes dans cette réprobation énergique de la mythologie païenne :
« D'où vient donc, disait Sénèque, que Jupiter, si incontinent chez les poètes , a cessé de procréer des enfants? Est-il devenu sexagénaire, et la loi Papia a-t-elle mis un frein à ses licences ? A-t-il obtenu le privilège de n'avoir que trois enfants ? Ou lui est-il enfui venu à l'esprit qu'il faut s'attendre à recevoir des autres ce qu'on a fait à autrui? Craint-il peut-être qu'on ne le traite comme lui-même a traité Saturne?... Ils vénèrent les simulacres des dieux, ils les supplient même le genou en terre, ils les adorent; ils se tiennent tout un jour assis ou debout devant ces images; ils leur jettent de l'argent, leur immolent des victimes, prodiguent à ces œuvres de l'homme
1, Juvénal, Satire xv, v. 1-13.
le culte le plus passionné ; et l'ouvrier qui les a fabriquées, ils le méprisent. »
Je doute fort que Tertullien ait été plus vif dans le passage dont je faisais le résumé tout à l'heure; et cette coïncidence avec Sénèque prouve sans contredit combien le reproche était fondé. Là, toutefois, ne pouvait s'arrêter une polémique sérieuse avec le polythéisme. Quelque force qu'on lui prête, l'argument personnel n'a toujours qu'une valeur relative. C'est pourquoi, après avoir renvoyé à ses adversaires les reproches qu'ils adressaient au christianisme, Tertullien se livre à une critique approfondie de leurs opinions religieuses. Il déploie à cet effet une finesse et une profondeur d'analyse qui le mettent hors de pair parmi les apologistes de la religion chrétienne. Nous examinerons la prochaine fois cette discussion vive, spirituelle, pleine d'érudition et d'éclat, qui fait l'objet du deuxième discours aux nations.
ClilTlQUE DU POLYTHÉISME. 81