Ad Nationes, ii
leurs succès à la protection de leurs dieux, sans accuser par là même les divinités étrangères de n'avoir pas su défendre les nations qui les honoraient. Or, comme les Romains avaient fini par donner droit de cité aux dieux de l'univers entier, et qu'ils identifiaient même leurs divinités nationales avec celles des peuples soumis à leur sceptre, toute reconnaissance envers ces protecteurs ainsi mélangés et confondus devenait une insulte et une contradiction. Formulé en ces termes, l'argument était irréfutable. C'est par cette page d'histoire que se terminent les deux livres ou discours adressés aux nations.
Je ne dirai pas. Messieurs, que cet ouvrage mérite de prendre place parmi les meilleures productions de Tertullien. D'abord, tel qu'il est arrivé jusqu'à nous, le texte en est très-<iéfectueux. La seconde partie surtout renferme de nombreuses lacunes auxquelles on est obligé de suppléer par des mots, souvent par des phrases entières, selon que le sujet du discours laisse deviner ce qui manque. L'état déplorable de l'unique manuscrit qui ait servi à l'édition de ce traité, ne nous permettrait donc pas de porter un jugement bien complet, si Y Apologétique n'était là comme terme de comparaison. Car, ce qu'on ignore assez généralement, c'est que cette pièce si connue reproduit en majeure partie les deux discours aux nations. Après s'être adressé dans un premier écrit à la foule des païens, Tertullien refondit son œuvre primitive pour en faire sa fameuse requête aux magistrats de l'empire. U Apologétique est donc aux deux livres que nous venons de parcourir, ce qu'est un chef-d'œuvre par rapport à une ébauche imparfaite ; et rien n'est plus propre
que ce parallèle à nous faire voir comment un grand écrivain sait se corriger. En parlant, il y a quelques années, des sermons de Bossuet, nous avons montré de quelle manière l'évèque de Meaux reprenait les productions de sa jeunesse, développant sa pensée, retouchant le style, sacrifiant sans pitié les endroits faibles, resserrant la trame de son discours, eflaçantce qu'une première ardeur de l'imagination ou un goût encore peu formé lui avait fait accepter auparavant. Tertullien agit de même pour \ Apolog clique : il y transporte à peu près tout ce qu'offraient de remarquable les deux discours aux nations; mais quel progrès dans l'ordonnance générale de l'ouvrage et dans l'arrangement de ses différentes parties! Avec quel art il distribue ce qui était mêlé et confondu, pour répandre plus de clarté sur l'ensemble delà discussion! Il évite les répétitions, supprime des longueurs inutiles, retranche telle digression qui gênait la marche du raisonnement, remplace les jeux d'esprit par des arguments moins subtils. Grâce à ce remaniement, le style de V Apologétique devient plus vif là où il faut réfuter l'adversaire, et acquiert plus d'ampleur dans l'exposition de la vérité ^
1. Pour ue pas entrer dans trop de détails au sujet du parallèle entre les deux discours aux nations et VApoloyétique, nous ne citerons qu'une période pour montrer à quel travail de style Tertullien se livrait dans le but de perfectionner son œuvre. On peut faire les mêmes remarques en étudiant dans l'ordre de leur date les ouvrages de Bossuet et de tous les grands écrivains. Pour dépeindre l'attitude des chrétiens en face de leurs persécuteurs, l'auteur du premier discours aux nations avait dit : Christianus si denotatur, gloriatur ; si traJiilur, non subsistit ; si accusatur, non défendit; interrogatus, confitetur; damnatus, gloriatur {ad Nat., i, 1). L'énumération était longue : pour serrer davantage le style, l'auteur de VApolocjétique supprime un membre de phrase qui rentrait dans le précédent, si
Je dois résen^er pour la prochaine fois l'examen de ce beau monument de l'éloquence chrétienne; mais vous me permettrez dès aujourd'hui d'appeler votre attention sur ce travail de retouche qui nous fait assister aux efforts d'un esprit supérieur se corrigeant lui-même. Ainsi je viens de vous lire le passage où Tertullien, s'adressant aux nations païennes, leur démontre qu'on ne saurait attribuer la grandeur romaine à la protection des faux dieux. L'auteur reprendra la même thèse dans la pièce qui va nous occuper; mais après avoir reproduit les preuves qu'il avait alléguées dans son précédent ouvrage, il développera sa conclusion avec bien plus de force et d'éclat. « Voyez donc si le dispensateur des couronnes ne serait pas plutôt cet être souverain qui tient dans sa puissance et la terre et ceux qu'elle reconnaît pour maîtres ; si Celui qui a précédé les temps, qui a ordonné le cours des siècles et la suite de leurs révolutions, n'a pas réglé dans ses conseils la durée et les vicissitudes des empires ; si les cités ne s'élèvent et ne s'abaissent point au gré de Celui qui dominait le genre humain avant même qu'il y eût des cités. A quoi bon toutes ces impostures? Rome encore sauvage est plus ancienne que quelques-uns de ses dieux. Elle régnait avant que le Gapitole eût les grandes proportions qu'il a prises. Les Babyloniens régnaient avant vos pontifes, les Mèdes avant vos quindécemvirs, les Égyp-
trahitur, non subsistit. De plus, la répétition du mot gloriatur ne laissait pas d'être choquante : Tertullien le remplace en dernier lieu par le mot gratias agit qui est bien mieux choisi ; et la version primitive fait place à la suivante : Si denotatur, gloriatur; accusatur, non défendit; interrogatus vel ultra confitetur; damnatus gratias agit. {Apolog., i.)
CRITIQUE Di; POLYTHEISME.
tiens avant vos saliens, les Assyriens avant vos luperques, les Amazones avant vos vestales. Enfin , si vos dieux disposaient des royaumes, les Juifs, contempteurs de toutes ces divinités mensongères, n'auraient jamais eu d'empire. Et cependant vous avez offert vous-mêmes des victimes à leur dieu, des présents pour leur temple. Un jour vous avez honoré de votre alliance leur nation ; jamais vous ne l'auriez subjuguée, si elle n'eût commis à la fin un attentat contre le Christ'. »
On ne saurait méconnaître dans cette apostrophe une vigueur et une majesté de langage qu'on ne retrouvQ pas au même degré à la page correspondante du deuxième discours aux nations. Cette supériorité du travail définitif sur le premier jet de la pensée éclate dans tous les endroits par où se touchent une composition achevée et ce qui n'en était qu'une esquisse. En l'établissant d'avance, j'ai voulu vous préparer à l'étude d'une pièce qui, si elle n'est pas l'œuvre la plus originale de Tertullien , a du moins puissamment contribué à fonder sa réputation d'écrivain et d'orateur.