Apolog., X. — 2. Ibid., x-xvi
106 l'apologétique.
vous, Texamen est interdit, et dont les dispositions dominent tout argument, commençons par discuter ce qui regarde les lois, puisque vous en êtes les défenseurs. Et d'abord, c'est un arrêt bien dur que vous rendez, lorsque vous nous dites : « Il ne vous est pas permis d'être. » Quand vous le prononcez sans aucune modification qui l'adoucisse, vous faites profession publique de violence et de tyrannie, car c'est dire que notre religion est interdite, non parce qu'elle doit l'être, mais parce que vous voulez qu'elle le soit. Si vous la prohibez par la raison qu'elle ne saurait être autorisée, c'est apparemment parce que le mal doit être défendu, comme ce qui est bien doit être permis. Si donc je réussis à prouver que la doctrine proscrite par votre loi est un bien, j'aurai démontré que votre loi n'a pu la frapper d'interdit, comme elle en aurait le droit, si c'était un mal^ »
Ces paroles sont fort importantes lorsqu'on veut déterminer au juste dans quel sens et en vertu de quels principes Tertullien revendiquait pour les chrétiens le libre exercice de leur culte. Vos lois sont injustes, dit-il aux païens, parce que, n'ayant le droit de frapper que ce qui est mal, elles proscrivent la religion chrétienne qui est un bien, comme nous vous le démontrons par des arguments irréfutables. De même, les chrétiens seraient punissables si vos divinités, qu'ils refusent d'adorer, étaient réellement ce que vous pensez ; mais, comme nous vous prouvons que vas dieux sont de purs hommes et que notre Dieu est le seul véritable, vous n'avez pas le droit
i. Apolog., IV.
de nous condamner ^^ Vous voyez, Messieurs, que Tertullien se fonde sur la vérité et sur la sainteté du christianisme, pour en demander la libre profession. Il ne dit pas aux païens : Vous êtes obligés à nous tolérer, parce que tout homme a le droit d'enseigner telle doctrine qu'il lui plaît, fût-elle même fausse ou immorale. C'est précisément le contraire qu'il affirme. Si vos dieux, leur dit -il, étaient en effet ce que vous croyez, et que la religion chrétienne, au lieu d'être un bien, fût un mal, vos lois auraient le droit de nous proscrire. <( L'assemblée des chrétiens serait à juste titre regardée comme illicite, si elle avait quelque ressemblance avec celles que l'on doit condamner, si on pouvait lui adresser les mêmes reproches qu'aux factions-. » Mais parce que nous n'enseignons ni erreur ni vice, vos mesures de répression sont iniques. Bref, c'est de la vérité que Tertullien déduit le droit qu'a la religion de n'être pas entravée dans son développement par les lois civiles. Cette argumentation, que nous avons également rencontrée chez les autres apologistes, n'a donc rien de commun avec un système moderne d'après lequel on devrait, toujours et partout, laisser à l'erreur le même droit de parler et d'agir qu'à la vérité, sous prétexte que le triomphe de celle-ci n'en est que plus assuré par cette liberté d'opinions absolue et illimitée.
L'apologiste africain ne s'accorde pas moins avec ses devanciers lorsqu'il réclame pour les chrétiens le bénéfice
1. Apolog., X. « Christiani puniendi, si cpios non colerent, quia putarent non esse, constaret illos deos esse. »
2. Ibid., XXXIX. « Haec coitio christianorum merito sane illicita, si illicitis pari merito damnanda, si non dissimilis damnandis. n
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de ce qu'Athénagore appelait le droit commun. Du moment que le système de prohibition si longtemps en vigueur dans l'ancienne Rome eut fait place au libre échange de toutes les divinités du monde, il n'y avait pas de raison, ce semble, pour que le christianisme fût exclu de cette tolérance universelle. C'était un deuxième argument que ses défenseurs ne manquaient jamais de produire en sa faveur. Tertullien le présente avec autant de force que de clarté.
(( Permettez à l'un d'adorer le vrai Dieu, à l'autre d'adorer Jupiter ; à celui-ci de lever ses mains suppliantes vers le ciel, à celui-là d'étendre les siennes vers l'autel de la foi ; à tel de compter les nuages en priant, comme vous dites; à tel autre de compter les panneaux d'un lambris; au premier d'offrir à son Dieu sa propre vie en sacrifice , au second d'offrir celle d'un bouc. Prenez-y garde, c'est autoriser l'irréligion, que d'ôter la liberté de la religion et d'interdire le choix de la divinité, de ne pas me permettre d'adorer qui je veux, pour me contraindre d'adorer qui je ne veux pas. Où est le Dieu qui aime les hommages forcés ? Un homme lui-même en voudrait-il ? Aussi vous permettez aux Égyptiens de se livrer en toute liberté à l'extravagance de leurs superstitions, d'inscrire au rang des dieux les oiseaux et les bêtes, de punir de mort quiconque a tué l'un de ces dieux. Chaque ville, chaque province a sa divinité particulière : la Syrie Atagarte, l'Arabie Dysarès, le Norique Bélénus, l'Afrique sa déesse Céleste, la Mauritanie ses rois. Je crois n'avoir nommé que des provinces romaines, et pourtant leurs dieux ne sont pas ceux des Romains. Us sont tout aussi
étrangers à Rome que les divinités consacrées par les municipes de l'Italie, Delventinus à Gassin, Yisidianus à jNarni... A nous seuls il est défendu d'avoir une religion en propre. Nous outrageons les Romains, nous cessons d'être Romains, parce que notre Dieu n'est pas adoré des Romains. Toutefois, que vous le vouliez ou non, notre Dieu est le Dieu de tous les hommes ; l'univers lui appartient. Mais chez vous on est libre de tout adorer, hors le vrai Dieu, comme s'il n'était pas juste que le Dieu de qui nous dépendons chacun fût adoré de tous^ »
Cet argument ad hominem se réduisait à dire : donneznous la liberté que vous accordez à tout le monde, appliquez-nous le droit commun. Il ne fallait rien moins qu'un entêtement aveugle et une partialité révoltante pour se refuser à l'évidence d'un raisonnement si net et si concluant. Abstraction faite de la divinité du christianisme, l'équité la moins stricte demandait encore qu'on fit droit à une réclamation si bien fondée, et qu'en permettant aux Égyptiens d'adorer des poireaux, on tolérât également une religion qui se recommandait à première vue par un spiritualisme élevé. Vous avez remarqué sans doute avec quelle vigueur Tertullien repousse la contrainte qu'employait la magistrature romaine pour déterminer les chrétiens à sacrifier aux idoles. Un peu plus loin il revient sur le même sujet pour s'exprimer en termes encore plus énergiques.
« Mais puisque forcer des hommes libres à sacrifier
1. Apolog., XXIV. « Apud vos quodvis colère jus est, praeter verum Deum. u On connaît la traduction de Bossuet : « Tout était Dieu, excepté Dieu mOme. {Disc, sur l'hist. univ.^u^ 3.)
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malgré eux est une injustice criante, attendu que tout acte religieux doit être volontaire, quoi de plus inepte que de vouloir contraindre un homme à honorer des dieux qu'il aurait tout intérêt à se rendre favorables s'il les reconnaissait? M'a-t-il pas le droit de vous répondre au nom de sa liberté : « Je ne veux pas, moi, des bonnes ({ grâces de Jupiter. De quoi vous mêlez-vous ? Que Janus (( s'irrite contre moi, qu'il me montre tel visage qu'il « voudra, peu vous importe ! ^ »
Enfin, Messieurs, pour vous faire connaître toute la pensée de Tertullien sur ce point, permettez-moi de citer un passage de la lettre au proconsul Scapula, oii le prêtre de Cartilage, reprenant la thèse soutenue quelques années auparavant dans Y Apologétique^ formule de nouveau son sentiment sur la contrainte en matière religieuse.
« 11 est de droit humain que chacun adore ce qu'il juge à propos, comme d'ailleurs c'est un pouvoir qu'il tient de la nature; la religion de l'un ne nuit ni ne profite à celle de l'autre. 11 est contraire à la religion de contraindre à la religion, qui doit être embrassée volontairement, non par force. Tout sacrifice demande à être fait de bon cœur. Ainsi, quand même vous nous forceriez de sacrifier à vos dieux, il ne leur en reviendrait aucun honneur; ils ne peuvent se plaire à des sacrifices qu'on leur offre malgré soi, à moins qu'ils n'aiment la violence. Or, un Dieu n'aime pas la violence-. »
On ne saurait mieux flétrir la conduite des païens qui voulaient contraindre les fidèles à brûler de l'encens de-
i. Apolog., xxviu.